Urbania - reportageshttp://www.urbania.caTurbulent Media RSS Builder v1.0http://www.rssboard.org/rss-specificationTue, 07 Feb 2012 04:26:47 EST60La petite histoire du dentierLes Égyptiens conçoivent des prothèses dentaires en bois de sycomore et en ivoire, qui sont fixées aux gencives par des crochets en or. C’est sûrement ce fait historique qui a inspiré les ornements buccaux bling-bling de Lil Wayne.

990
Le métier de dentiste n’existe pas encore. N’importe qui peut jouer dans la bouche des gens qui ont les dents détériorées par la malnutrition et la maladie – le curé, le barbier ou l’amie de la famille qui a un certain talent pour le macramé. À l’époque, les techniques utilisées sont plutôt barbares : décapitation de la dent par bris de la couronne ou ablation de la dent tout court. Heureusement qu’en Espagne, le chirurgien arabe Abulcasis, est là pour remplacer les dents manquantes par des os de bœuf taillés. L’inconvénient majeur pour les gens ayant subi ce genre d’opération est qu’ils se font régulièrement poursuivre par des troupeaux de vaches en rut qui essaient de les frencher. Certains résistent, d’autres succombent.

1560
Durant la Renaissance, on fabrique les premiers dentiers complets avec des dents humaines recueillies sur les cadavres gisant dans les champs de bataille. Les fermentations bactériennes qui se développent dans la bouche des patients engendrent une haleine de chacal décomposé, régurgité, puis trempé dans un bouillon putride de flétans et d’excréments liquides. Une modification de matériau dentaire s’impose.

1749
Jusqu'à la moitié du 18e siècle, les prothèses dentaires se portent dans un but uniquement esthétique et ne sont pas utilisées lors des repas, compte tenu du fait qu’on ne peut être assuré qu’elles resteront dans la cavité buccale lorsque viendra le temps de mâcher son ragoût de boulettes. Quoi de plus gênant que de retirer de sa bouche une fourchette sur laquelle est piquée une boulette, elle-même piquée à un dentier et ce, devant un auditoire ahuri qui reluque notre gueule transformée en une crevasse aux contours fripés et flasques? Rien.
 
1750
L’apothicaire français Alexis Duchâteau de Saint-Germain-en-Laye invente les premiers dentiers de porcelaine. Il découvre que ce matériau — à l’inverse de l’ivoire, qui finit par brunir —, reste plus blanc plus longtemps. Contrairement à la marque populaire.

1807
Maggiolo, chirurgien-dentiste français, est le premier prothésiste à fabriquer un dentier que les patients peuvent enlever et remettre à leur guise. Juste après cette invention, on a commencé à soigner des enfants qui, après avoir vu les dents de mémé sur le bord de l’évier, ont souffert d’un grave choc post-traumatique. C’est aussi durant cette période que sont nées les blagues de grand-maman qui enlève son dentier pour « taquiner » grand-papa... ou un jeune homme aux fantasmes discutables.

1818
Les dentiers tiennent maintenant grâce à des fils fixés dans les gencives. On disait de ces prothèses qu’elles étaient fragiles, mais surtout bruyantes. (On a demandé à Hi ! Ha ! Tremblay de nous parler des différents sons que peuvent générer les dentiers. La réponse bientôt sur www.urbania.ca)

1889
Probablement après avoir lu une BD de Spiderman ou débouché des toilettes, la maison française Contenau & Godart Fils conçoit une prothèse dentaire maintenue dans la bouche par un effet de succion, utilisant l’adhérence du caoutchouc mêlé aux muqueuses pour s’accrocher au palais de tonton. Hmm… Imaginer pépé retirer ce type de dentier engendre en l’esprit une onomatopée charmante.

20e siècle
À partir de 1910, les techniques de fabrication et la qualité des matériaux des prothèses dentaires progressent de façon fulgurante. On commence notamment à concevoir des dentiers en résines acryliques, en acier inoxydable, en vinyle, en Vitallium, en aluminium manganèse et en verre. Enfin, les vieux peuvent mordre à pleines dents dans des centaines de pommes d’amour et faire de beaux sourires à la Sébastien Benoit.]]>
http://www.urbania.ca/canaux/reportages/1863/la-petite-histoire-du-dentierThu, 06 Jan 2011 11:01:46 ESTdentierhttp://www.urbania.ca/canaux/reportages/1863/la-petite-histoire-du-dentier
Un tchador en peau de castor
Ceux-ci sont très fréquentés par des maghrébins à la pêche aux occidentales.  Prisonniers du chômage et d'une situation sans issue, ces derniers cherchent sur la toile la bonne pâte qui les tirera de leur marasme, en acceptant de les épouser et les parrainer.

Ces Marocains, pour la plupart, sont romantiques, charmeurs, convaincants et insistants. pas étonnant que les femmes autochtones, peu habituées à se faire chanter la pomme avec autant de verve, s'énamourent.
Ainsi, dans un bon nombre de réserves francophones du Québec, on trouve des femmes qui vivent, ont vécu ou sont en relation épistolaire avec des Marocains. Certaines se sont même converties à l’islam.

C’est une de mes amies autochtones, vivant dans la réserve du Plateau Mont-Royal, qui a été la première à me parler de ces histoires, qui la faisaient rigoler. Avec ses copines demeurées sur la Côte-Nord, elle échangeait des potins du genre: « Savais-tu qu’une telle est allée au Maroc rencontrer son fiancé? » Nous étions en plein cœur de la « crise » sur les accommodements raisonnables et j’ai décidé d’emblée qu’il me fallait faire un reportage sur cette immigration en région plus qu’éloignée.

Avant de réaliser ce reportage, je croyais connaître le Québec. J’avais fait la Côte-Nord, l’Abitibi, la Gaspésie, l’Estrie, la Mauricie… Mais quand je suis arrivée au bout d’un pont de bois suspendu, à une centaine de pieds au-dessus de la tumultueuse rivière Saint-Maurice, dans un désert d’épinettes noires, je me suis rendu compte que j’ignorais tout des réserves autochtones, de la misère noire des Montagnais, des Algonquins ou des Attikameks. Quand on pénètre dans une réserve, on pénètre dans un monde à la fois onirique et trash. C’est un choc. Un vrai. Celui qui pogne dans le ventre, celui qui transporte dans sa tête, dans son histoire, dans les tripes de notre inconscient collectif de coureurs des bois.

Quand je suis arrivée à Wemotaci, il était à peine midi. Quelques gaillards, avec casquettes et chemises de chasse, titubaient autour de leurs gros pick-ups et des femmes buvaient au goulot des bouteilles de rouge dans des sacs de papier brun. J’ai fait le tour de la réserve, de ses rues de poussière, où jappaient des hordes de chiens errants.
Partout, des gamins conduisaient des quatre roues. En face de l’auberge en fausses brique, se trouvait la station de train, un lien avec le monde. Un tas de pierres jonchait un abri de béton défoncé et bariolé de graffitis avec une affiche marquée d’une seule lettre: « W » pour Wemotaci. Un arrêt au milieu de nulle part dans le territoire immense de cette nation qui est demeurée nomade, jusque dans les années ’60.

Sur la galerie de l’auberge, un indien paraplégique et tatoué mangeait une poutine. À l’intérieur, la gérante, une femme dans la cinquantaine, la croix dans le cou, les yeux bleus, d’une bonté toute chrétienne, m’a expliqué que les Indiens étaient « ben fins, mais pas ben vaillants ». Elle a souri avec indulgence. Je lui ai coupé la parole pour lui parler du sujet qui m’amenait là: les Marocains. Elle en avait entendu parler. Du doigt, elle m’a montré une Indienne attablée dans la salle à manger: « Elle, elle pourrait t’en dire plus », me dit-elle.
Elle, c’est une représentante de l’Association des femmes attikameks. Ça faisait des semaines que j’essayais de lui parler, mais elle ne retournait pas mes appels. Je me suis approchée, puis présentée. J’ai été reçue avec une brique et un fanal: « Je ne vous ai pas rappelée parce que je sais que vous allez encore parler en mal des femmes autochtones. Je ne fais pas confiance aux journalistes blancs. De toute façon, qu’est-ce que ça peut vous faire que nos filles se marient avec des Marocains et qu’elles se convertissent à l’Islam? » Ce qui m’a frappé dans son discours n’était pas son hostilité ouverte, mais l’accent avec lequel elle s’exprimait. Elle traînait sur les voyelles, lancinait sur les consonnes, roulait chaque mot doucement dans sa bouche.

Deux désespoirs qui se rencontrent
Assise sur la terrasse de l’auberge, j’ai observé les allées et venues des pick-up. Dans la nuit odorante de la forêt boréale, les Indiens venaient acheter de la bière. J’attendais Suzanne Chilton et son mari Azziz.

Suzanne est la première femme amérindienne à avoir accepté de me raconter son histoire. Pourtant, j’ai téléphoné dans toutes les communautés, j’ai parlé avec des dizaines de personnes, mais en vain. Le sujet est délicat, tabou même. Surtout depuis la crise d’Oka. Les journalistes blancs n’ont pas bonne presse dans les communautés. Or, Suzanne s’assume. C’est une femme libérée et ouverte. Policière sur la réserve, elle et ses amours sont connues de tous. Elle m’a invitée spontanément à venir la rencontrer à Ouémon.

Le couple improbable est arrivé à notre rendez-vous. C’est une femme joufflue, rieuse, volontaire. Elle m’a dit qu’elle allait régulièrement à la chasse au castor et à l’orignal avec sa famille et ne s’offusquait pas de la présence insistante des maringouins.
Lui était maigre. Il venait de là où poussent les nectarines et coule le thé à la menthe. Il m’a avoué qu’il avait froid dans son petit manteau de nylon et s’étonnait encore du Canada qu’il avait gagné à la loterie. Que son beau-frère voulait l’amener faire du canot sur la rivière, mais qu’il avait peur des rapides. Que les jeunes de la communauté se suicidaient et qu’il ne comprenait pas pourquoi. Qu’il ne buvait pas et qu’il devait être un des seuls ici. Et qu’il mangeait hallal.

Suzanne et Azziz m’ont raconté leur histoire candidement. Il m’a expliqué qu’il avait simplement décidé d’envoyer une bouteille à la mer. « Mon seul espoir, c’était de trouver une femme à l’étranger pour me sortir de là », m’a-t-il dit simplement. Suzanne était inscrite sur un site et il est tombé sur elle. Elle, elle est tombée dans le panneau. Alcoolique et suicidaire, elle était aussi désespérée que lui.

Au bout d’un échange épistolaire soutenu, elle s’est rendue au Maroc passer quelque temps avec lui. Ils se sont mariés, il y a deux ans. Aujourd’hui, ils ont un enfant, une fille magnifique. Elle s’est convertie à l’islam et a cessé de boire.

En regardant Azziz, je ne pouvais faire autrement que de penser au dicton: « Tel est pris qui croyait prendre. » Tous ces efforts, tous ces rêves d’Amérique pour se retrouver dans un autre tiers-monde, car il s’agit bien de cela. La couleur de la misère y est ici différente, mais aussi vive et tenace. Une réalité relayée par les médias quand elle vire au tragique, mais ignorée au quotidien. Combien de Blancs ont déjà franchi le pont de Wemotaci et celui des préjugés sur les Indiens? Peut-être plus de Marocains que de purs laine.

Avant de quitter la réserve, j’ai rencontré Marcia, une des voisines de Suzanne, qui en est à sa deuxième histoire d’amour avec un Marocain. Pendant sa première idylle, elle aussi s’est convertie à l’islam. Aujourd’hui, dans son petit logement en plein cœur du village, elle s’installe plusieurs fois par jour pour faire sa prière. Elle se branche d’abord sur un site musulman où on entend en direct un imam chanter et puis s’agenouille sur un tapis orienté vers La Mecque. En plus d’avoir cessé de boire et de ne plus vouloir mettre fin à ses jours, Marcia porte aussi le foulard islamique. « Ça protège des mouches noires », me dit-elle.

* * *

Je garde un souvenir impérissable de cette image: l’image d’un Québec qui a définitivement tourné une page de son histoire, même dans le bois, même chez ces autochtones que l’on ne connaît pas.

À quand un tchador en peau de castor?
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http://www.urbania.ca/canaux/reportages/875/un-tchador-en-peau-de-castorThu, 19 Nov 2009 17:55:23 ESTwemotacimarocainquebecreservetchadorreportagehttp://www.urbania.ca/canaux/reportages/875/un-tchador-en-peau-de-castor
Une nuit avec Capone
À la suite d’une entrevue avec une travailleuse de rue du Centre-Sud, j’ai décidé de passer une nuit dans Ville-Marie avec un gars de la rue : Capone, l’un des itinérants les plus célèbres de Montréal et les plus respectés du milieu, un leader, un vieux de la vieille qui consomme encore, mais qui sait à quel moment s’arrêter. Avec lui, je savais que j’aurais accès aux endroits de la ville où la madame de la rue Panet n’a jamais mis pied et surtout, je savais que je serais en sécurité. Un peu comme la fille qui sort avec le boss de la gang au primaire. Le 31 août, le jour du chèque, je l’ai contacté pour lui demander de passer la nuit en sa compagnie. Il a accepté de me rencontrer le soir même, au coin des rues Sainte-Catherine et Berri.

31 AOÛT / 20 H 30, AVENUE LOUIS-HÉBERT / 

La météo annonce de la pluie. Après maintes hésitations, je décide d’enfiler mon manteau et ma casquette noire. Je garde mes souliers en vernis rouge par simple coquetterie. Avant de partir, j’appelle mon ami David pour lui demander de laisser son cellulaire ouvert. Réflexe de fille de la Rive-Sud. 

21 H, RUE SAINTE-CATHERINE / 

Devant le Archambault Berri, j’attends Capone, qui surgit finalement de nulle part. Il est vêtu d’un chandail à capuchon blanc Ogunquit, d’un pantalon d’armée, et ses longs cheveux bruns sont coiffés d’un béret basque. L’homme qui se tient devant moi n’a rien du sans-abri cliché avec des vêtements troués et des dents jaunes. Bien au contraire. Il a l’air d’un bum, voilà tout. En le regardant, je me demande une fois de plus dans quoi je me suis embarquée. 

Je lui propose d’aller prendre un café, histoire d’apprivoiser le personnage et surtout pour m’assurer que je suis bel et bien en sécurité, seule, avec cet homme aux mains serties de bagues en argent et enrobées de gants de cuir. 

21 H 15, RUE SAINT-DENIS / 

Sur la terrasse du Second Cup Saint-Denis, Capone me raconte son histoire. Né sur la Rive-Sud, il a connu une enfance heureuse : famille de classe moyenne, parents aimants, travaillants. S’il s’est retrouvé sans logis, c’est à cause d’une histoire avec la police qui a tourné au vinaigre. Recherché, il a choisi de refaire sa vie dehors et d’emprunter l’identité du célèbre mafieux pour ne pas se faire retracer. Voilà douze ans qu’il est sans domicile fixe, douze ans qu’il vit dans des squats dissimulés partout sur l’Île et qu’il passe ses nuits emmitouflé dans son manteau en carbone, plutôt qu’à la Mission Old Brewery. Pour lui, la rue, c’est un mode de vie qu’il prend au sérieux. Même s’il consomme toujours de la drogue, il oeuvre à titre de « pair aidant » auprès des autres itinérants et toxicomanes. Il leur fournit des seringues, il les conseille, les guide, écoute leur souffrance. Sa façon à lui d’oublier la sienne.

Une fois mon café terminé, je suis prête à partir. Étonnamment, naïvement peut-être, Capone m’inspire confiance. « Avant de partir, faut que j’aille acheter des cigarettes, dit-il. Je connais un Indien qui m’en vend 200 pour 5 $ pas loin de la Place Dupuis… » 

23 H, RUE SAINT-HUBERT / 

Premier arrêt, Capone m’entraîne dans un stationnement de la rue Saint- Hubert. « Ici, c’est l’un des gros points de vente de drogue du Quartier Latin », dit-il. Derrière des conteneurs, une quinzaine d’hommes discutent, vont et viennent, s’échangent des smokes, se passent de la dope. Un vrai tourbillon. Capone parle à tout le monde et moi, je reste bien collée à ses côtés. Je les regarde délirer, en leur renvoyant des sourires forcés. 

—Toi, t’es une bourgeoise ? me lance soudainement Capone. 
—Euh… non… Ben, ça dépend… 

Je regarde mes souliers en vernis rouge. La fille du 450 est démasquée.

MINUIT, RUE ONTARIO / 

Capone et moi remontons la petite rue Champlain. Il fait sombre. Arrivés coin Ontario, je m’arrête devant le CitiBar : un bar qui a l’air clean vu de l’extérieur, mais où traînent toujours une trâlée de transexuels. Capone accepte de m’y accompagner. 

Je passe la porte et balaie le bar du regard. L’endroit est plein à craquer. Prostitués transexuels et clients de tous les genres jouent au billard, boivent de la bière, se draguent. Je suis la seule fille, fille. Puis, mes yeux se fixent sur le stage : en avant de moi, un homme déguisé en femme, coiffé d’une ridicule perruque blonde et vêtu d’une paire de jeans très serrée fait du lipsync sur une musique d’Annie Villeneuve. La scène est surréelle. Incapable de contenir mon malaise, j’éclate de rire et demande à Capone de sortir. 

Une fois à l’extérieur, nous marchons quelques pas avant de nous immobiliser coin Ontario et Papineau. Capone me parle de l’ancienne piquerie qu’il y avait autrefois en haut du Pub Jacques- Cartier. 

—L’auberge Jolicoeur, c’t’ait la pire piaule qu’y’avait pas. Les filles allaient là avec leurs clients. Les gens se piquaient dans les chambres… Pis le proprio de l’hôtel était trop con pour mettre des bacs pour les seringues, fait que y en avait toujours plein dans les conteneurs dans la ruelle en arrière. Le monde allait fouiller dans les vidanges pour les prendre, pis y se faisait des wash avec. 

—Des wash ? 
—C’est quand tu vides plein de seringues, pis que tu récupères toute le liquide pour te l’injecter. 

Je ravale ma salive silencieusement.

—Mais tu l’sais qu’Ontario c’est la rue de la prostitution ? 
—C’pas Sainte-Catherine ? 
—Ben c’est différent. Les filles chargent pas 150$ comme sur Sainte-Cath. Elles ont pas de pimp non plus. Ici, elles font ça pour moins cher, genre 10-20 piasses. Pis elles sont à leur compte. 
—Elles sont où, là, j’les vois pas ? 
—On est le premier du mois. Elles ont pas besoin d’argent. Elles sont dans les crackhouse en train de consommer leur chèque. 
—Ils sont où, les crackhouse ? 
—Ben, y en a beaucoup dans Hochelaga, sur Sainte-Catherine, sur Lafontaine. Beaucoup aussi dans le Quartier latin et dans Montréal-Nord. Avant, y en avait plein sur les avenues à Verdun, mais la police est rentrée là-dedans. Depuis, ça se passe au métro Charlevoix, dans Pointe-Saint- Charles. Faut dire qu’les crackhouse, ça a beaucoup changé dans les dernières années… Avant, c’était le milieu [nldr : le crime organisé] qui gérait ça. Ils louaient un appartement et les gens s’y rendaient pour consommer. Aujourd’hui, les dealers prennent possession d’un lieu désaffecté, souvent insalubre, pis ils l’occupent. Les clients s’y rendent pour consommer du crack et certaines filles amènent leurs clients, jusqu’à ce que les voisins s’en rendent compte pis qu’ils appellent la police. Généralement, ça dure un mois. Ensuite, ils changent de place. 

À ce moment précis, je ferais tout pour que Capone me fasse visiter l’une de ces crackhouse. Pour voir des gens paranoïer parce qu’ils sont trop high et devenir complètement fous parce qu’ils sont trop low. Je veux voir des seringues, du sang, des wash, du crack. Découvrir son monde qui est à des années-lumière du mien. 

—Crois-tu que tu pourrais m’y emmener ?

00 H 30, RUE DUFRESNE / 

Mon guide m’entraîne sur Dufresne, située juste derrière la prison Parthenais. Capone s’immobilise devant un duplex. « Avant, j’avais un crackhouse au deuxième », explique-t-il. « Y avait une file d’attente presque aussi longue que la rue pour entrer ! » Aujourd’hui, impossible de se douter de quoi que ce soit : le crackhouse est devenu un appart tout ce qu’il y a plus de normal. Meublé Ikea. Sa phrase à peine terminée, il se retourne pour sonner à la porte derrière lui. « Ça te dérange-tu, on va arrêter chercher des cigarettes chez mon ami ? » Je n’ai pas le temps de répondre que la porte s’ouvre déjà. 

Un homme d’une cinquantaine d’années apparaît. 

—Salut Capone. 
—Est-ce que Dédé est là ? 
—Entre. 

Un épais nuage de fumée s’échappe de l’appartement meublé de bibelots de chats, de statues de la Sainte-Vierge et d’un immense écran géant branché sur Musimax. Trois gars sont assis autour de la table en mélamine noire couverte de bouteilles de Boréale, de pailles, de cigarettes et de cendriers. Le premier, c’est Dédé. Un grand maigre, souriant. À côté de lui, en chemise blanche avec des bretelles, c’est Gérard. Il a l’air si âgé qu’il pourrait être mon grand-père. Et finalement, à l’autre bout de la table, Marc, le plus jeune des trois, qui porte un chandail psychédélique de Yes. 

—A’ veut de la neige ? demande Dédé. 
—Non, c’t’une journaliste. Elle fait un article sur la rue. 
—Ah bon. Assis-toi. Veux-tu quelque chose à boire ?

Verre de Coke à la main, je m’assois sur la chaise berçante en cuir, en me disant que ma mère ferait sûrement une syncope si elle me voyait dans cet appart’ de Centre-Sud. Je suis à peine installée que Dédé, complètement gelé, déballe son sac. 

—T’sais la rue, c’est pas plus beau, pas plus laid. C’est juste différent. Moi avant j’avais toute. Une maison, un chalet, des enfants, une femme. Toute. Pis j’ai toute quitté. Il fallait que je l’essaie. J’suis resté là un maudit boutte, pis j’ai aimé ça.

On est comme une grande famille dans la rue. Là aujourd’hui, j’t’en appartement pis je pense rien qu’à une chose : y retourner. 

—Étais-tu heureux dans la rue ? 
—Oui. 
—Plus que maintenant dans ton appartement ? 
—Oui. J’ai peine à croire ce qu’il me raconte. Mais je le crois sur parole. Dédé est trop vieux, trop expérimenté pour jouer une game. Il poursuit : 
—T’sais l’hiver, quand tu te r’trouves dans un champ, tu’ seul, pis qu’y fait moins vingt, tu penses à toi, à ta vie. La rue, c’est le meilleur endroit pour faire le point. J’étais bien, pis je manquais jamais de rien, surtout pas à manger.

Ceux qui mangent pas, c’est parce qu’ils sont trop paresseux pour se lever le cul pour aller en chercher. Y a 116 organismes qui donnent de la bouffe à Montréal ! Moi, j’tais même plus gros quand j’étais dans la rue… 

Impossible d’interrompre Dédé. Pendant une heure, il enchaîne les histoires, comme les cigarettes. Il parle de Céline Dion qu’il aime tant. De Nancy, une prostituée qui a reçu de la coke de sa mère pour ses 13 ans. Elle en a aujourd’hui 26, elle souffre de troubles bipolaires et vient de tomber enceinte de Michel, un transexuel. Je l’écoute et renvoie la balle, tout en retenant mes haussements de sourcils et mes cris d’étonnement… Soudain, Dédé arrête de parler pour appeler son pusher. Dix minutes plus tard, il tient entre ses mains un minuscule tube de verre. 

—S’cuse-moi de faire ça devant toi ma chérie, mais t’es chez nous. 
—Non, non. Ça va. Je lui réponds que ça va, mais ça ne va pas du tout.

J’ai les mains moites, le coeur qui bat comme lorsque j’étais petite et que j’attendais en ligne pour faire le Boomerang à la Ronde. Stay cool. La tête dans un nuage de fumée, Dédé place la fiole au-dessus de sa bouche. Je détourne les yeux vers la télé qui diffuse un vidéoclip de Marie-Mai, mais c’est plus fort que moi : il faut que je regarde. Puis il incline légèrement la tête, inhale, expire. Rien de trop traumatisant. 

Quelques secondes plus tard, Capone se lève pour aller aux toilettes. J’attends. Dix, quinze, vingt minutes... Puis, il revient. Incroyablement calme. Alors qu’il était si verbeux depuis le début de la soirée, voilà qu’il se referme comme une huître et qu’il arrête de parler. Je sais par son attitude qu’il a consommé. Mais quoi? Plus tard, lorsque je lui demande ce qu’ils ont pris, Capone m’avoue que c’était du crack. 

Il est trois heures du matin. Je propose à Capone d’y aller. En sortant de l’appartement, Dédé nous suit, fait un court arrêt au parc Coupal et revient. « Je viens de voir la petite Marie dans le parc », dit-il. « Quand je suis arrivé, elle chialait qu’elle n’avait pas eu de client. J’lui ai donné une cigarette, pis une auto est arrivée pour l’embarquer. J’crois ben que j’lui ai porté chance ! » Porté chance. 

3 H, RUE SAINTE-CATHERINE EST / 

—Bon, tu veux voir c’est quoi un crackhouse ? 
—Oui. 

Capone m’amène de l’autre côté du pont : dans Hochelaga, là où ça brasse pour vrai. Nous marchons sur la rue Sainte-Catherine et il s’arrête devant un appartement complètement délabré qui donne sur la rue. « Ici », dit-il.

Nous ouvrons la porte du bloc qui est débarrée. À l’intérieur, une série de portes, dont l’une où il est inscrit « Albert » à la mine. Plus loin, on entend du bruit, et de la fumée s’échappe de sous la porte. « C’est là », dit Capone. Mon pouls s’accélère. Il me regarde, hésitant… 

Puis me ramène dehors. 

« Je peux pas t’amener là, c’est trop dangereux », dit-il. « Les gens qui entrent dans les crackhouse doivent absolument consommer... Quand ils ont fini, ils doivent partir pour laisser la place à d’autres. Ils n’aimeraient pas ça que tu sois là, pis y se douteraient de quelque chose s’il te voyait. Surtout le dealer. Pis en plus y a du monde qui font des psychoses… Non, c’est trop dangereux. » 

4 H 30 BOULEVARD SAINT-LAURENT / 

Sur le chemin du retour, je le bombarde de questions. 

—Pis les hlm Jeanne-Mance, en face du cégep du Vieux, c’tu vrai que c’est fou ? 
—Moins qu’avant. Nous autres on appelle ça le « Project ». C’est les Noirs qui contrôlent ça. 
—Pis Saint-Laurent/Sainte-Cath, c’tu encore là que ça se passe ? 
—C’pas si pire que ça. C’pas dan-ge-reux. 
—Qu’est-ce que tu regardes à terre ? 
—Rien. 
—Là, comment est-ce que tu vois Montréal ? 
—Comme toi. 

Visiblement, Capone commence à en avoir marre de toutes mes questions. Puis il s’arrête devant un hôtel coin Sainte-Catherine et Saint-Laurent : le Botero. « Là, c’est le plus grand bordel en ville. C’t’un motel de passes. Moi, j’rentre jamais là, y a toujours des descentes », dit-il. La porte est ouverte. Devant moi, un immense escalier orange. Mon coeur bat à tout rompre à la seule idée d’y rentrer.

HÔTEL BOTERO, UNE SEMAINE PLUS TARD 

Je grimpe les escaliers oranges. Au comptoir, je demande une sieste d’une heure en échange de 20$. L’employé m’assigne la chambre la plus isolée de l’hôtel, en me tendant deux débarbouillettes. Même pas de clé. Dans les corridors, je croise des hommes et des femmes qui courent de tous bords tous côtés à la recherche de smack. Je croise des prostituées tellement puckées, aux bras de leur client tellement straight. Dont l’une, qui a l’air âgée d’à peine 15 ans. Une fois dans la chambre, le photographe prend quelques photos du lit insalubre et des draps jaunis, dans lesquels même un sans-abri n’oserait pas se coucher. Chaque fois qu’il appuie sur le déclencheur, je simule des cris de jouissance pour camoufler le bruit de son appareil et éviter tous soupçons. Après vingt minutes à tourner en rond, je sors de la chambre. Dans le corridor, un autochtone, complètement stone, bave par terre. Je fais mon chemin jusqu’à la réception, remets les débarbouillettes au commis, puis part en lui feignant le sourire de la fille qui vient de baiser. 

6 H, RUE BERRI / 

De retour à notre point de rencontre, je dis au revoir à Capone, épuisée. J’ai le goût de le serrer dans mes bras, mais je me retiens. Je dis merci, puis rembarque dans ma voiture. 

7 H, AVENUE LOUIS-HÉBERT / 

J’arrive chez moi, prends un grand verre d’eau et saute dans mon lit pour m’enrober dans ma couette blanche en plumes d’oie. Je suis complètement vidée. Incapable de fermer l’oeil.
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http://www.urbania.ca/canaux/reportages/776/une-nuit-avec-caponeTue, 20 Oct 2009 11:14:13 EDTCaponeprostitutionintinérancecrackhousecrackmontrealcatherine perreault-lessardcatherine perreault-lessardurbaniahttp://www.urbania.ca/canaux/reportages/776/une-nuit-avec-capone
Xavier CaféïneSamedi, 16 heures. En pleine après-midi, à la lumière du jour, Xavier Caféïne est loin de passer inaperçu au dépanneur de Cap-aux-Meules, avec sa camisole noire, son chocker et son sex-appeal naturel. Même quand il zieute un étalage de gommes Bazooka, il le fait avec la rock attitude.

Pendant qu’il fait le plein de cigarettes au comptoir, j’en profite pour acheter un six-pack d’Écume, la bière locale des Îles, en prévision de notre barbecue de requin chez Julien Livernois, ex-membre de WD-40 et drummer d’adoption pour le show aux Îles.

- Ça fait 19,95$ me dit la caissière. 
- Vingt piastres pour un six-pack? Comment ça, c’est cher de même?
- C’est de la bière forte.
- Ah, bon.

En tendant un billet de vingt, j’aperçois derrière la caisse, une copie d’un magazine à potins, mettant en vedette Priscilla de Loft Story. Avant de partir de Montréal, j’avais appris de sources plus-que-sûres que Caféïne était un fan fini de la télé-réalité de TQS. 

- Y paraît que t’es membre privilège du site et que tu suis les lofteurs sur internet sans arrêt. C’est vrai?

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http://www.urbania.ca/canaux/reportages/710/xavier-cafeineTue, 29 Sep 2009 12:25:56 EDTV TélétqsTélé-réalitémontrealloft storyspectacleiles de la madeleineshowbizmusiquexavier caféïnereportagehttp://www.urbania.ca/canaux/reportages/710/xavier-cafeine
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Comme c’est important de ne jamais oublier d’où l’on vient – c’est J. Lo qui l’a dit–, Urbania a cru bon envoyer son reporter faire un voyage initiatique dans sa contrée natale pour qu’il se transforme, le temps d’une soirée, en Lavallois pur et dur. Son escapade, au lieu de lui permettre de renouer avec ses racines, semble lui avoir rappelé pourquoi il a jadis choisi de déserter l’île Jésus. Récit d’un périple en terrain hostile. 

Je suis officiellement arrivé à Montréal en 2004, mais j'y travaillais et y étudiais déjà depuis 2000. Par contre, jusqu'à la fin de mon secondaire 2,  en 1994, je n'y avais jamais mis les pieds. C'est donc dans cette fenêtre de six ans que tout s'est joué, que mon destin a pris une direction inattendue. Qu'est-il arrivé? Probablement rien de précis, mais plutôt un ensemble de facteurs qui ont fait en sorte que j'ai tourné le dos au modèle lavallois qui me guettait:

- J'écoutais du Rage Against The Machine, du Green Day et plein d'autres groupes « anti-conformistes ».

- Je m'auto-proclamais communiste.

- J'haïssais le look Tommy Hilfiger – CK One – Nautica. 

- Je faisais partie des équipes d'impro et de Génies en Herbe de mon école secondaire, ce qui m'obligeait à fréquemment franchir la Rivière-des-Prairies, comme on franchit le Rubicon.

- Je n'aimais pas les poupounes surmaquillées de mon l'école.

- Je venais de Laval-des-Rapides, le LDR, La Dure Réalité, le coin le plus pauvre de Laval. Le mot «argent» n’avait pas la même signification pour moi que pour les Lavallois issus des autres quartiers, comme Duvernay ou Sainte-Dorothée. 

- Et je pense surtout que j'avais un léger complexe de supériorité intellectuelle envers mes compatriotes.

En résumé, plus je lisais le Voir, moins j'écoutais Beverly Hills 90210.  

Après un passage obligé (et néanmoins très agréable) au Cégep Montmorency, l'évidence me sautait aux yeux: je n'avais jamais volé de mags de char, je n'avais jamais vendu de « pulule » au Red Light, et le Beach Club de Pointe-Calumet n'était absolument pas synonyme pour moi de sortie estivale réussie. 

Dix années ont passé depuis mon illumination. Dix années où je n'ai jamais toléré que quiconque dise quoi que ce soit contre la ville où j'ai grandi.  Parce que, à Laval, on est fier. En tout cas, moi, je le suis. Quelqu'un m'a déjà demandé de quoi exactement j’étais si fier et je n'ai pas été capable de répondre. J'espère trouver la solution à cette énigme pendant mon « voyage ».

Vendredi,15h30

Le premier rite de passage auquel est confronté un jeune Lavallois pour accéder au noble titre de « vrai de vrai » est l'obtention d'un permis de conduire. Et l'étape suivante est l'acquisition d'un bolide motorisé. J'ai attendu mes 20 ans avant de me munir de tels ornements. La Société de transport de Laval et mon vélo me convenaient parfaitement. Depuis que je vis la montréalité, je n'ai plus de voiture puisqu'un char me servirait seulement une fois par jour – pour le changer de bord de rue en fonction des interdictions de stationnement.

Heureusement, mon ami Gabriel possède un splendide pick-up Ford Ranger 1987 rouge, qui n'a rien de la Honda Civic Hatchback blanche avec un logo Nike dans la fenêtre arrière. Malgré ce faux-pas stylistique qui risque de compromettre ma couverture et de faire réaliser à mes compatriotes que je suis un imposteur, nous nous élançons sur l'autoroute 15 en direction Nord.

16h00

On arrive au Carrefour Laval par la porte d'en arrière. Ça devait faire cinq ans que je n'étais pas venu au Carrefour. C’est plus horrible que jamais. Premièrement, ils ont fait des rénovations pour donner un look « village antique » aux corridors, mais c'est juste laid. Deuxièmement, tous les magasins de pauvres ont disparu : il n'y a plus de pharmacie, plus de Dollarama, plus d'animalerie qui pue, etc. On dirait que maintenant, ils acceptent seulement les boutiques de vêtements supposément haut de gamme. Où sont rendus le Pascal et le Miracle Mart de mon enfance?! 

Premier arrêt pour faire de moi un vrai Lavallois: le magasin Un Autre Monde, où je vais me procurer un t-shirt Ed Hardy, comme en porte mon idole, Maxim Lapierre. Pour une raison qui dépasse mon entendement, ces gaminets (et leurs vulgaires imitations) ont vraiment la cote auprès des beaux mecs musclés et bronzés et tatoués et habitant la banlieue. Personnellement, je trouve que ça a juste pas de bon sens de dessiner des affaires laides de même, de les imprimer sur du linge et pire, d'ajouter des petits brillants dessus. J'aimerais vraiment passer une heure dans la tête de la première personne qui s'est dit: « Wow, c'est super beau! Je vais en porter en espérant que tout le monde fasse comme moi.» Je suis certain que je vivrais plus d'émotions fortes que dans le Monstre à la Ronde.  Cette tête-là doit être folle.

Je réussis à me dénicher un chandail sans paillettes (ouf!) et déjà, je me sens mieux dans mes biceps, le gros. Il faut rendre au designer Christian Audigier ce qui appartient à Christian Audigier: ses t-shirts laids sont quand même très confortables.

Cependant, un t-shirt ne fait pas le moine.  Mon look mérite encore quelques améliorations avant de pouvoir réellement tromper la vigilance des yeux à l’affût. Prévoyant de nature, j'ai déjà enfilé des jeans et des chaussures « convenables ». Ça coûte cher en titi ces affaires-là, puis je pense pas que vous avez le goût de payer votre revue 20$ pour que j'aie des petites espadrilles Puma blanches fluo. Faque j'ai fait mon possible: j'ai mis des Adidas blanc foncé et des jeans pas-assez-troués, comme je l'apprendrai plus tard. Pour l’instant, des orteils jusqu'au cou, je passe le test. Reste juste à m'organiser le portrait.

17h00

Étape suivante: me faire percer les oreilles, au singulier, à gauche. Un seul endroit au Carrefour fait ce genre de boulot : le Ardène, la capitale mondiale du vol à l'étalage par des gamines rebelles de 15 ans. Je passe entre un petit thug latino pré-adolescent et un bébé.

Je n'ai jamais eu de boucle d'oreille parce que j'ai toujours trouvé ça très inutile. Je ne suis pas assez superficiel pour penser que des bouttes de métal plantés dans ma peau peuvent me donner une meilleure apparence. 

On m'avait dit que le perçage ferait un peu mal, mais c'est même pas vrai.  Se faire trouer le lobe correspond à peu près, sur l'échelle de la douleur, à éternuer. J'ai choisi le modèle de bijou de base: le faux-diamant rond. Je me sens pas viril pour deux cennes, mais ça a l'air que je le suis, buddy.

17h30

Petit arrêt dans un photomaton pour immortaliser la transformation en cours. J'en profite pour sonder deux jeunes filles et leur demande de me montrer quelqu'un dans la foule qui possède le look «lavallois» : elles me pointent! Oui! Je suis sur la bonne voie! Avant de les laisser repartir voler des bébelles au Ardène, je les interroge par rapport à ce que je pourrais améliorer dans mon image pour encore plus fitter. « Il te faut des beaux trous dans tes jeans pis du gel dans tes cheveux», lancent-elles en chœur. 

Oubliez les trous dans les jeans. Par contre, le gel, c’est faisable.

18h00

Avant d'aller manger, on fait un détour par une pharmacie pour me «crêper» les cheveux. Trouver le rayon des peignes n'a pas été facile, c'est un département que je visite rarement. J'ai été assez étonné de découvrir qu'on peut se procurer une belle panoplie de peignes pour à peine deux dollars. Wow, à date, c'était le fait-d'arme de mon voyage à Laval.

J'opte pour un truc « radical », un gel qui procure une tenue exceptionnelle. Mes cheveux sont un peu longs et je ne vois pas trop comment je pourrais me coiffer un faux-mohawk. La seule solution, c'est de tout envoyer par en arrière, selon la mode gréco-chomedeyenne de 1996. Je réalise l'opération coiffure dans le parking du Centre Laval, à la lumière du soleil bientôt couchant, en me regardant dans le miroir du côté passager du Ford Ranger. La dernière fois que j'avais mis du gel dans mes cheveux, ça devait être en première année du primaire. J'avais oublié que ça laissait les mains dans un état de dégueulasse aigu. Pas grave, on s'en va manger. Même les restaurants de Laval ont habituellement des salles de bain.

18h30

Le restaurant L'Académie, situé au cœur du Centropolis de Laval (ancêtre du Quartier 10-30 de Brossard), devrait faire l’affaire. L'endroit est chic et moderne; on détonne avec la clientèle. Avec mon t-shirt Ed Hardy, ma boucle d'oreille et mes cheveux lichés, je suis plus proche du look « motard » que du look « souper d'anniversaire de papi » préconisé. Je n'allais pas trouver l'essence profonde de Laval ici, je le savais déjà. Les gens se déguisent pour venir à l'Académie; il s'agit pour eux d'une grande sortie, alors ils font comme moi, ils se travestissent. Ça nous fait au moins ça comme point commun.

Pour approfondir mon enquête, je prends la peine d'interroger notre serveur.  Son opinion: les clients lavallois sont plus exigeants que les Montréalais. Parce qu'ils sont plus riches, parce qu'ils ont acquis un certain standing en quittant la métropole, ils s'attendent à un niveau de confort plus élevé et ont des attentes supérieures. Et ils ne se gênent pas pour le faire savoir. Seraient-ils donc des parvenus? «Mmm... Mouain... Si vous voulez... J'osais pas le dire, mais oui, c'est ça», me répond le serveur, mal à l’aise.

Ah-ha! Je suis enfin sur une piste.  Pour faire vrai, j'ai décidé de me plaindre moi aussi: « Ma soupe est pas assez tiède », que je lui ai dit .  Il m'a regardé sévèrement, et est reparti en cuisine me chercher un autre bol.

19h45

Après une bonne bavette de bœuf dans un resto pseudo-chic, rien de mieux qu’un bon film américain au Colossus. Ah! Le Colossus! Cette merveille architecturale est le pire exemple de construction de toute l'humanité.  Elle mériterait que l'ONU crée un genre de patrimoine mondial des choses laides juste pour empêcher les architectes de répéter les erreurs du passé. 

On est légèrement en retard sur notre plan de match, alors on ne perd pas de temps à analyser le comportement des cinéphiles qui s’y trouvent. On se garroche dans la salle numéro 7 pour visionner ce qu'on pense être une vue de type lavallois: « Transformers 2: La revanche ».  

À la sortie du film, la clameur populaire s'élève dans le corridor : « Y'a des chars pis d'la chicks en masse, chummy! Tu vas aimer ça, le gros! Asti, y'a rien qu'd'l'action d'un boutte à l'autre, c't'écoeurant c'te film-là…» 

[Pause de deux heures et demie]

La clameur populaire avait semi-raison.  Y'a d'la chicks, des chars pis de l'action, mais je me suis profondément ennuyé.

Il n'y a pas grand-chose à se mettre sous la dent à l’intérieur. On va dehors rencontrer une petite bande d'ados qui espionnent le vent. Je voudrais leur poser des questions, mais ils parlent juste anglais, comme tant de jeunes qu'on a croisés au Carrefour et au Centropolis. Je n'écoute même pas leurs réponses. Sur ma petite fiche signalétique du Lavallois-type, j’inscris: « doit posséder des enfants unilingues anglophones ». 

01h00

Après notre passage au Colossus, le mythique Fuzzy de Laval qui nous attendait.  Pour ceux qui ne le sauraient pas, cette place est aux banlieusards testostéronisés de 18 ans ce que le Cæsars Palace de Las Vegas est aux gros gamblers: le paradis. J'étais déjà venu une fois, à l'apothéose de ma passe révolutionnaire marxiste, parce que les membres de ma ligue d'impro y organisaient un party bar open. Je suis toujours prêt à mettre mes convictions politiques de côté, pour un bar open. Néanmoins, j'étais resté une grosse demi-heure maximum parce que le service était anormalement lent et que le barman m'avait chicané, fâché que je lui ai laissé des cinq cennes en guise de pourboire. Il les avait pitchés au bout de ses bras en hurlant: « Toé tabarnac, tu viens pu à mon bar!  Le service est pas gratisss!! »

Douze ans plus tard, rien n'a changé: le ballet des Honda Civic sur le parking, la sécurité exagérée, le son à chier, un animateur de foule qu'on comprend pas quand il parle, les gars tous habillés pareil, les filles toutes bronzées et coiffées pareil, et bien sûr, les célèbres cages pour danser dedans. La différence, c'est qu'il y a douze ans, ces gens m'intimidaient. En 2009, la confiance gonflée à bloc, la tête haute et remplie de gel, arborant le plus beau t-shirt de la place, c'est moi qui suis intimidant.

Je m’approche d'une des cages et je gueule: « Eille! Prochaine fois qu'elle descend (parce que oui, les cages se meuvent de bas en haut), j'embarque pis tu sors, le gros! » Et le petit gars qui étudie en informatique m'a laissé sa place gentiment. Ça fait 30 secondes que je  bounce sur un beat complètement ridicule et déjà, je sens les regards se poser sur moi. Ce ne sont pas des regards de répréhension; ce sont des regards de désir.  

Trois pauvres filles qui ne se doutent de rien m'ont rejoint dans ma prison de danse.  Alors que nous nous élevons dans le firmament du Fuzzy, je comprends soudainement à quoi tient la fierté d'être Lavallois : plus tu rentres dans le moule et cherches à t'y conformer, plus tu vas avoir du succès. Et plus tu auras du succès, plus tu pourras facilement acquérir les accessoires qui te permettront de t'ajuster aux modulations constantes de la forme du moule. Et tu pourras fonder une famille, et apprendre l'anglais à tes enfants... C'est ce que, inconsciemment, j'ai compris et rejeté à 16 ans et il a fallu que je vienne faire mon frais au Fuzzy pour que ça me rentre comme il faut dans la caboche. Finalement, moi, je n’ai jamais réellement été fier d’être Lavallois; j’aimais juste pas ça quand les gens riaient de mes origines en généralisant. Mais ils avaient peut-être raison. Et moi je suis en train de faire la même chose qu’eux.

Je laisse les filles m’idolâtrer pendant encore une minute ou deux, puis je sors de la cage. Je m’apprête à aller partager mon illumination soudaine et à célébrer le succès de «l’Opération Laval» quand tout à coup la sécurité nous tombe dessus à cause de nos appareils photos et vidéos. Un faux-Steven Seagal s'est approché de moi et m'a fortement conseillé de le suivre dans un dédale de corridors glauques.  

Arrivé dans une salle sinistre éclairée aux néons d'hôpital et aux halos des moniteurs de surveillance, j’ai eu droit à un entretien avec une bonne demie-douzaine de monsieurs à l'apparence, (comment dire, en évitant qu'on place une bombe sous mon vélo?)...robustes? Ils trouvent que j’ai l’air louche et que je ne cadre pas trop dans le décor. 

- Pourquoi que vous faites ça... prendre des photos pis filmer? 

- Pour le fun, que j’ai répondu avec toute l'intelligence qui m’habite. 

- Faites-vous ça pour Nightlife Magazine? 

- Ouais, c’est ça. Je fais ça pour Nightlife Magazine. 

- Ok, ça va. Mais vous pouvez pas les utiliser. T’imagine si ça se ramassait sur Youtube ces affaires-là? 

Ça veut donc dire que malgré mon t-shirt Ed Hardy, malgré le gel dans mes cheveux, malgré ma boucle d'oreille et malgré mon attitude de gagnant, j’étais facilement repérable.  Quelque chose a dû m'échapper... Une manière de bouger? Un accessoire caché? Une poignée de main secrète? Peu importe, j'ai échoué dans ma tentative de redevenir un parfait Lavallois. Et il s'en est fallu de peu pour que je retourne à Montréal couvert de goudron et de plumes...


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http://www.urbania.ca/canaux/reportages/673/laval-lifeMon, 14 Sep 2009 11:51:30 EDTsexefillesbarFuzzyed hardylavalguindonreportageshttp://www.urbania.ca/canaux/reportages/673/laval-life
McCastlesLe style Frankenstein

- Oui, je suis avec mon conjoint devant le bureau des ventes. On aurait aimé visiter quelques-unes des maisons à vendre.

- Ch’ui à Laval avec des clients présentement, mais j’peux t’dire toute suite que que le 3765 de Louvier est 1,5 millions, le 3708 de Lugano est 795 000 $ et le 3910 de Lisbonne est 750 000 $. Ça fait que r’garde ça pis rappelle-moi.

Ça ne s’invente pas. On est en plein cœur d’un tout nouveau développement, dans un fief de la Rive-Sud. à l’ombre du «quartier» Dix30. Le seul argument de vente de l’agent immobilier: le prix indécent des gentilhommières qui trônent au beau milieu d’anciennes terres agricoles. Doit-on comprendre: a) Si vous ne pouvez pas vous les payer, ne perdez pas votre temps ni le mien b) On s’en crisse des spécifications techniques de la maison. C’est hot justement because ça coûte la peau du cul c) Toutes ces réponses.

Mais on n’a pas fait tout ce voyage sur la 10 pour se faire expliquer pourquoi les châteaux de banlieue coûtent cher. On veut plutôt savoir pourquoi on a affaire à des émules de villa romaine et à des pastiches de châteaux médiévaux. Pourquoi l’expression de ce nouveau luxe fait-il échos à une architecture du passé, un passé lointain, tantôt européen, souvent monarchique?

«Ma lecture du phénomène, c’est que dans une période de grand pluralisme, de grand multiculturalisme, il y a un malaise qui s’installe et on essaie de recréer une hiérarchie dans la société», commence la professeur à l’École de design de l’UQAM, Anne-Marie Broudehoux. «On vit à une époque hyper nostalgique. Avec le modernisme qui a sévi au cours du 20e siècle, on a voulu effacer le passé et essayer de tout réinventer avec une architecture austère et dépourvue d’ornementation. Depuis les années 1960, il y a un revirement de situation. On veut redécouvrir notre passé. Ça semble être cyclique, puisque à l’époque victorienne, on a aussi redéveloppé un  goût pour le pittoresque. C’était déjà un retour sur l’époque médiévale.»

Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants

Le hic, c’est qu’à part le Château Frontenac, les palaces made in Québec ne sont pas légions. Faut-il scruter notre passé de colonisé dont les seuls résidus de royauté s’occupent à faire des salam malek à Sarko?

«Tout d’abord, je ne pense pas que les gens appellent leurs maisons des «châteaux», avance le directeur scientifique du Laboratoire d’étude de l’architecture potentielle (L.E.A.P.) à l’Université de Montréal, Jean-Pierre Chupin. Je crois simplement que certains propriétaires vont au maximum de luxe qu’ils peuvent se payer, pour autant que cela paraisse». Ainsi, le besoin irrépressible de montrer les reflets dorés de son foin pousse-t-il quelques âmes fortunées à faire ériger balcon renaissance, frontons néo-classiques et fenêtres en ogive. «Le problème, c’est qu’il n’est pas rare de voir toutes ces références dans une seule construction. Qui plus est, il arrive souvent que les règles d’assemblage ne soient pas respectées et que les disproportions soient évidentes, de là le monstre, le petit côté Frankenstein.»

Rien à voir avec Versailles ou les châteaux de la Loire, donc, mais plutôt avec un fantasme, une chimère… Et si c’était tout simplement la transposition distordue d’un rêve sponsorisé par un certain Walt Disney?

«(…) On s’est libérés du folklore pour se taper le poulet du colonel. On est sortis de Saint-Henri et du faubourg à m’lasse pour se payer la platitude de Sainte-Dorothée ou de Pierrefonds. On a vendu l’armoire en pin en échange du set de cuisine chromé. Et vive le gréco-mexicain-flamboyant! Toute une libération! On a changé de maître et c’est tout. En 20 ans, on est passés de peuple de colonisé à touristes impérialistes sur les plages d’Acapulco.»
Pierre Falardeau, Le Consommateur consommé, 1979

Photo: Olivier Blouin
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http://www.urbania.ca/canaux/reportages/639/mccastlesFri, 21 Aug 2009 09:46:53 EDTreportagepierre falardeaujean-pierre chupinquebecanne-marie broudehouxuqammaisonrive-sudlavaldix30bungalowluxehttp://www.urbania.ca/canaux/reportages/639/mccastles
Carnet de Gaspésie: Jour 3Le Festival en chanson de Petite-Vallée amène chaque année son lot de dignitaires. Normal, puisqu'il s'agit d'un évènement subventionné en région.  

Ainsi, le président des Caisses Populaires remet un prix et fait un discours; le tout nouveau député libéral de Gaspé vient faire son tour sur le parvis de l’Église et serre des mains; même le député de Matane fait le voyage et met son veston et sa cravate pour se tremper dans un petit bain de foule, au milieu de ce nowhere frigorifiant, devenu l’espace d’une semaine le centre du monde artistique du Québec. 

Il a toute une bouille Monsieur le député de Matane : on y devine le visage de l’enfant espiègle qu’il devait être alors qu’il rêvait déjà de l’Assemblée Nationale. Il a le regard allumé, gris clair, pince sans rire et la politique dans l’ADN. 

À 34 ans, Pascal Bérubé a quelque chose d’un peu anachronique, l’idée qu’on se fait des députés de campagne d’une autre époque. Il connaît tout le monde par son p’tit nom, s’intéresse à Madame chose et à Monsieur Machin, les écoute attentivement, sincèrement. Un peu anachronique et, donc, attendrissant. Le député aime sa job : il travaille une centaine d’heures par semaine sans geindre et ça porte fruit: aux dernières élections provinciales, il a réussi à faire augmenter son score de 20 %. 

Anachronique un peu, mais, paradoxalement, résolument branché sur tout : musique, art, cinéma et, surtout, internet.  À la dernière élection, il a fait sortir le vote par Facebook, intéressant les jeunes de sa région politiquement apathiques à l’exercice démocratique.  Comme son comté est immense, une vingtaine de villages sur des centaines de kilomètres, son bureau de comté est ambulant. Il se promène donc de village en village, écoute ses concitoyens et essaie de trouver une solution à leurs problèmes parfois abracadabrant. Ici, on consulte son député pour une job, une contravention, une chicane de voisin, une chanson. 

Pascal Bérubé est Péquiste bleu foncé. Il croit à la souveraineté, il en rêve en regardant la mer (mais, si le mot existait, je parie qu’il serait d’abord «Gaspésiste»). Revenu dans sa région après l’avoir, comme tant de jeunes de la péninsule, désertée, il croit que la souveraineté passe d’abord et avant tout par l’occupation du territoire. 

En ce moment par exemple, il se bat pour la réouverture du service d’obstétrique de l’hôpital de Ste Anne des Monts, fermé depuis 18 mois : « Les gens pensent que la Gaspésie, c’est une belle carte postale, mais faut qu’elle vive cette carte postale. En ce moment, il n’y a pas juste une pénurie de médecins, on manque de dentistes et d’orthopédagogues, mais comment voulez-vous que des gens viennent s’installer chez nous s’ils n’ont pas de services de bases ? En haute Gaspésie, le cellulaire ne rentre pas, il y a encore des villages qui n’ont pas Internet…ça n’a aucun sens!» 

En attendant,  si au moins le député pouvait nous promettre un peu de beau temps…
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http://www.urbania.ca/canaux/reportages/494/carnet-de-gaspesie-jour-3Sun, 05 Jul 2009 20:59:17 EDTpascal bérubégaspésiedeputéhttp://www.urbania.ca/canaux/reportages/494/carnet-de-gaspesie-jour-3
Carnet de Gaspésie : Jour 2Il fume des Matinées Light, le paquet brun et jaune qui traînait sur la table à café de mon grand-père. Il les fume, l’une après l’autre, sans discontinuer. Il a d’ailleurs le teint jauni de ceux qui se gave de nicotine et les rides qui vont avec. Il a 62 ans et l’air un peu efféminé. C’est un grand homme, un homme bon, au regard profond de bienveillance,  un de ces regards qui vous «regaillardisent» l’âme. C’est le curé suppléant de Petite et Grande-Vallée. 

En le regardant fumer, on se dit qu’il doit être en paix avec la mort et faire confiance au créateur, qui a aussi créé la cigarette. Il prend un p’tit coup aussi, monsieur le curé. Un bon vivant quoi. Et ces jours-ci, il tripe solide. Il héberge dans sa maisonnette  sur le bord de la rivière, deux des chansonneurs qui participent au festival en chanson de Petite-Vallée : deux gars, dans la trentaine, athées il va sans dire, mais créateurs comme lui. «Il faut être un artiste quand on est curé. Dimanche, je vais célébrer les funérailles d’un jeune homme de 25 ans, il faut trouver les bons mots, l’inspiration. C’est dur d’écrire ce genre d’homélie. Il faut aussi donner un bon show. L’Hôtel, c’est comme une scène. Nous sommes des hommes de théâtre en quelque sorte. » 

Jacques Pelletier célèbre cette année son 30 ième anniversaire d’ordination, mais il a de plus en plus de difficulté à embrasser les règles et les rituels qui régissent son institution. « J’ai de la misère à célébrer des mariages, je trouve que c’est un peu …comment dire… dépassé!  Dans l’Église, il y a deux chose : la loi et l’amour. Je trouve les lois de l’Église souvent stupides. Pensez aux prêtres qui découragent les Africains d’utiliser le condom, aux positions du Vatican sur l’avortement, à certains évêques d’ici que je ne nommerai pas…tout cela, ces règles anachroniques appliquées avec aveuglément me donnent mal à mon église jusque dans mes tripes. C’est à cause de toutes ces conneries que nos fidèles nous ont désertées et d’ailleurs ils ont bien fait ! J’en ai assez d’entendre les Catholiques dire qu’il faut ramener les gens à l’Église. Ce qu’il faut c’est les ramener à l’amour ! »

Dans ce coin de pays, où les clochers ont façonné le paysage, s’y sont imprégné même, réfléchir sur l’institution catholique et sur ce pays de Canadien Français, où l’eau bénite s’est évaporée doucement est une bénédiction offerte par la mer qui allonge le regard et probablement les idées. Ici, même la mer a décroché de la foi. Dans le cimetière adjacent à l’église, il n’y a plus de Jésus en croix sur le Calvaire.  «L’an dernier, par un soir de grand vent, Jésus a crissé le camp su'a mer», m’expliquait en riant l’autre curé du village, Julien Bonneau, celui qui reste au presbytère. 

Jacques Pelletier, lui, ne veut plus y habiter. «Je suis en réhabilitation sociale depuis que je suis sorti de prison», dit-il. Après avoir été le curé de la paroisse dans les années 80, le prêtre est allé travailler comme aumônier au pénitencier de Rivière-des-Prairies. Pendant dix ans, il a écouté des gars qui avaient tué leurs femmes, violés des enfants. Et, il les a aimés. «Ces gars-là, c’est des bombes ambulantes, un jour ils pètent les plombs et 25 coups de couteau plus tard, ils se réveillent libéré d’une violence qu’ils étouffaient depuis longtemps. Tout ce que tu peux faire, c’est d’être là. Pas pardonner, pas sermonner, pas appliquer les lois de l’Église : être là tout simplement pour ces êtres détruits. C’est ça l’évangile. » 

C’est quoi Dieu ? Jacques Pelletier me regarde avec un air moqueur…« Dieu, c’est Jésus Christ, parce qu’il avait un body comme nous autres et nous a enseigné qu’on pouvait atteindre le beau et le bon tout en étant humain. Dieu, c’est un compagnon de route qui m’aime inconditionnellement et à qui je dis tous les soirs : J’ai fait de mon mieux, pis si t’es pas content t’avais rien qu’à te débrouiller pour qu’il en soi autrement. Arrange-toi donc avec tes troubles. Bonne nuit.» Amen. 

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http://www.urbania.ca/canaux/reportages/493/carnet-de-gaspesie-jour-2Fri, 03 Jul 2009 16:53:31 EDThttp://www.urbania.ca/canaux/reportages/493/carnet-de-gaspesie-jour-2
Carnet de Gaspésie : Jour 1Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, les Boules, puis Grosses-Roches… Ici, la route commence à serpenter au creux des falaises offertes à la mer. Dans la brume, on aperçoit le phare de la Marthe, vient ensuite le motel quasi abandonné de Ruisseau Rebours, où je rêve de faire une sieste un jour. Déjà, dans le détour, le haut du Mont Saint-Pierre dénudé et noir s’annonce.  Dès le début du virage, la petite maison toute jaune où habite Monsieur le maire se distingue des autres maisonnettes de la  plage. Il a choisi le jaune, car c’est plus gaie, ça fait un peu de soleil dans la grisaille impitoyable de ce pays maritime. Tout de suite après, c’est l’Anse-Pleureuse. L’Anse-Pleureuse, la bien nommée : quatre, cinq, peut-être dix petites maisons abandonnées aux affres du vent. Il vente tout le temps ici, un vent qui siffle, bruyant, impitoyable. 

Déjà, Gros-Morne gangrené par l’ennui mortel qui s’y distille lentement comme un châtiment de la brume. Gros-Morne est l’un des villages les plus pauvres du Québec. L’isolement et le désoeuvrement y ont amené l’inceste, la violence, les suicides. Pourtant, Gros-Morne est d’une beauté sans nom : l’immensité de la mer partout et une jolie église qui veille au grain. C’est aussi la promesse d’un autre village derrière la brume déposée sur la montagne grise comme le ciel : Manche-d’Épée. 

Après, c’est Rivière Madeleine qui n’a rien d’autre dans la vie qu’une passe à saumon, qui a appartenu à des Américains si longtemps que les pêcheurs ont encore une mentalité de locataires dans leur propre pays. Après Madeleine, La Vallée se creuse dramatiquement : montée, descente abrupte, puis c’est Grande-Vallée avec son église en latte de bois, perchée sur la falaise. La route continue ainsi jusqu’à Gaspé, tous ces villages esseulés au fond des baies, tous ces villages livrés à la rigueur du temps, du vent, de la solitude et de l’éloignement. Tous ces villages ont une histoire de grande misère. C’est la Côte Nord de la Gaspésie. La baie des froidures. 

Nous sommes en juillet, il fait novembre de brumes et de pluie, de tuques et de mitaines.   Il ne reste que deux moulins à bois sur la côte, il n’y a plus de morues, moins de homards. La mine de Murdochville qui employait tant d’hommes, ici, est déjà un lointain souvenir. 

Après la grande, c’est la Petite-Vallée. Dans toute cette grisaille humaine et économique que fuient les jeunes, le village en chanson et son festival est un véritable miracle. Avec un million et demi de dollars de budget annuel, c’est évidemment le plus gros employeur du coin et une bouffée d’oxygène pour cette région maintenue en vie par le respirateur artificiel des gouvernements. C’est aussi, pour une fois, la consécration de l’esprit d’entreprise qui fait défaut aux gens d’ici, habitués qu’ils sont à «jobber» pour d’autres. N’allez pas croire qu’ils sont paresseux, ils sont vaillants.  Ils travaillent 12 heures par jour dans le bois et les mouches, se lèvent à trois heures du matin pour aller à la pêche et ne redoutent pas l’effort. Ils sentent le parfum du bois, ils aiment l’air salin. Malgré l’horizon, ils portent des ornières. 

Alan Côté,  le fondateur du festival, un gros et grand gaillard sympathique, lui, a réfléchi.  Il y a 27 ans, il s’est dit : «Si je ne veux pas que mon village ferme, si je veux faire découvrir mon pays magnifique de puissance, si je veux rester ici et y faire vivre ma famille, il faut inventer une job.» Il savait chanter, sa mère savait chanter, sa femme aussi. Ils ont décidé de chanter plus fort que la mer pour sortir de la misère. Depuis, c’est souvent ici qu’on découvre les talents de demain. Et tout le village s’en mêle : l’épicier, le curé, le pharmacien, le poissonnier, le fumeur de saumon hébergent les participants, les bichonnent, les aiment. Sur toute la côte, on réserve les billets de spectacles à l’avance pour être certain d’entendre ces jeunes venus ici pour apprendre et on les écoute attentivement, on critique, on compare et on boit un  coup en se disant que même s’il ne fait pas beau, les gens d’icitte on le sang chaud. 
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http://www.urbania.ca/canaux/reportages/491/carnet-de-gaspesie-jour-1Thu, 02 Jul 2009 22:21:28 EDThttp://www.urbania.ca/canaux/reportages/491/carnet-de-gaspesie-jour-1
L'oeuf et la poule
«On a surtout affaire à des gars, de vingt-cinq à soixante-dix ans je dirais, indique Krystelle, qui travaille aux Princesses depuis plus de cinq ans. Pis on le voit tout de suite quand c’est leur première fois, y’ont les joues un peu plus rouges que les autres et y savent pas où regarder! » 

On y remarque parfois des visages inconnus, mais ce sont surtout des réguliers qui fréquentent ces types de restaurants. Chez Lidia, le mot « habitués » n’est même plus assez fort pour qualifier les clients : ils le sont tellement, familiers, que les serveuses leur font la bise lorsqu’ils arrivent et lorsqu’ils partent. L’intimité est telle qu’Evana, la belle grande noire de vingt ans, ne se gêne pas pour leur taper les fesses une fois de temps en temps lorsqu’ils règlent leur addition.

«Ce que j’me fais dire le plus souvent par les clients, c’est le fameux : “Qu’est-ce tu manges pour être belle de même?!” dit Krystelle.  Dans ce temps-là, j’aime ben leur répondre : “La même chose que tout le monde, sauf qu’avec moi, ça fonctionne!” Mais en général, les gars nous laissent tranquilles. » Et ça vaut mieux pour eux, parce qu’aux Princesses, il y a une batte de baseball sous le comptoir-caisse, au cas où, et le gérant ne tolère aucun écart de conduite à l’égard de ses filles. 

Il existe un véritable circuit des restos sexy. «Avant, y’en avait plus à Montréal, raconte avec un brin de nostalgie dans la voix Alain, un habitué de Chez Lidia. Le problème, c’est que ça appartenait pas mal toute aux motards pis y’en a plusieurs qui ont brûlé. Des histoires de règlements de compte.» Peut-être y a-t-il moins de restaurants du genre qu’avant, mais ceux qui tiennent bon continuent de bien rouler, même avec la crise économique. «On est chanceux, renchérit France, la gérante de Chez Lidia. On fait encore des bons chiffres. Mais on le voit, que les gars se serrent la ceinture. Y nous laissent souvent une piastre de moins en pourboire que d’habitude. Pis y’en a qui viennent juste une fois par jour, au lieu de deux ou trois fois.» 

Ça fait douze ans que France travaille dans la restauration sexy. «Depuis que j’en ai vingt, rajoute 
t-elle, tout en suçotant un bonbon qui lui a coloré la langue de rouge. Y’a cinq ans, j’ai décidé de me partir à mon compte avec ma mère. C’est elle la proprio. Elle fait aussi la cuisine des fois. Moi, j’suis lagérante pis ma fille travaille à la plonge. C’est ben la preuve que c’t’un resto familial! Le mot qu’on entend le plus souvent ici, c’est “Maman!”. Même les clients appellent ma mère de même», dit-elle en souriant, avec son haleine de lollipop.

Toutes les filles s’accordent sur une chose : leur emploi n’est ni dégradant ni vulgaire. « Ceux et celles qui pensent le contraire ont juste à venir manger ici une fois, y vont comprendre, réplique France. L’ambiance est agréable, tout le monde se connaît, on fait des blagues. On prend soin de nos clients pis y prennent soin de nous. On est à la fois des mères qui s’occupent d’eux pis des p’tites filles qu’y peuvent chouchouter. »

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http://www.urbania.ca/canaux/reportages/454/loeuf-et-la-pouleTue, 16 Jun 2009 13:41:39 EDTdejeunersexehttp://www.urbania.ca/canaux/reportages/454/loeuf-et-la-poule
Spécial Sexe : Secrets de chefsRecette no1:
Saumon mariné, chou-fleur, pain fumé et yogourt au citron et poivre

Chef:
Marc-André Jetté du restaurant Laloux    

1.    Tranchez finement le saumon mariné.
2.    Faites un trait de yogourt dans une assiette et déposez trois tranches de saumon.
3.    Déposez 8-10 chou fleur mariné sur l’assiette et quelques morceaux de pain croustillant.
4.    Finissez avec un tour de poivre du moulin et quelques feuilles de persil ou roquette.

Saumon mariné
Ingrédients:
-    1 kg saumon en filet sans peau
-    Zeste ½ lime    
-    Zeste ½ orange
-    Zeste ½ citron
-    30g sel fin
-    20g sucre

1.    Mélanger le sucre, sel et les zeste d’agrumes ensemble.
2.    Saupoudrer tous le mélange sur les deux cotés du saumon.
3.    Mettre le saumon dans une assiette et couvrez-le d’une pellicule plastic.
4.    Laissez-le mariné trois jour au frigo en le retournant tous les 24 heures.
5.    Retirer le surplus de marinade et déposez-le sur du papier absorbant jusqu’à l’utilisation.

Chou fleur mariné
Ingrédients:
-    1 chou fleur coupée en petite tète d’un centimètre
-    500ml eau
-    250ml vinaigre de vin blanc
-    20g sel
-    1 c à soupe de poivre noir en grains
-    1/2c à soupe de graines de coriandre
-    1/2c à soupe de graines de fenouil
-    1 étoile d’anis
-    1c à soupe de graines de moutarde
-    1 branche de thym
-    1 feuille de laurier

1.    Partir tous les éléments à froid, porter à ébullition et laisser frémir pendant 10 minutes.
2.    Passer au tamis pour enlever les aromates
3.    Verser sur le chou fleur et laisser refroidir

Yogourt au citron et poivre
Ingrédients:
-    250 ml yogourt nature Méditerranéen
-    Zeste ½ citron
-    Jus ½ citron
-    Un peu de sel et beaucoup de poivre

Pain fumé
1.    Fumez de très mince tranche de pain 5 minutes.
2.    Faites les séchez entre deux plaque a biscuit, jusqu’a temps qu’elles soient doré et croustillante.

Note : Le pain fumé est utilisé pour donner un clin d’œil au saumon fumé, des chips de pain non-fumé apporteront quand même une texture intéressante.

Recette no2:
Croque Monsieur

Chef:
Stelio Perombelon des Cons Servent

Pour 2 personnes:
-    4 tranches de pain de mie
-    8 tranches de jambon blanc(minces)
-    8 tranches de fromage Gruyère (minces)
-    1/2  tasse de sauce Béchamel
-    beurre non-salé

Sauce Béchamel:
-    1 tasse de lait
-    1 cuil. à s. de beurre
-    1 cuil. à s. de farine
-    1 pincée de muscade
-    1 clou de girofle
-    1/2 feuille de laurier

Pour la sauce:
1.    Fondre le beurre à feu moyen, ajouter la farine et cuire 1 à 2 minutes sans coloration.
2.    Ajouter  le lait, petit à petit, avec un fouet.  Ajouter les épices et porter à ébullition.
3.    Couvrir et mettre au four à 375 degrés f pendant  15 minutes. Après la cuisson, débarrasser dans un bol, retirer les épices et refroidir.

Pour  le sandwich:
1.    Tartiner  un côté des quatre tranches de pain. Y déposer le fromage et ensuite une tranche de jambon. Poivrer et couvrir d’une autre tranche.
2.    Beurrer les faces extérieures des sandwichs. Colorer chaque croque-monsieur, de chaque côté, dans une poêle et enfourner sur une plaque à pâtisserie à 350 degrés f jusqu’à ce que le fromage soit fondu et le sandwich un peu coulant (4 à 6 minutes).
3.    Sortir du four.
4.    Laisser tempérer deux minutes pour ne pas se brûler…le temps d’ouvrir la bouteille de vin.

Recette no3:
Déclinaison  de fruits de mer façon Kitchen Galerie

Chef: Mathieu Cloutier du Kitchen Galerie

L’assiette se sépare en trois parties.

Huîtres fraîches à la gelée de Champagne
-    2 huîtres
-    1 bouteille de Moet et Chandon
-    2 feuilles de gélatine
-    1 cuillère à soupe de miel
-    1 cuillère à soupe de gros sel

Pétoncles poêlées au caviar de mujjol et huile d’orange
-    2 pétoncles
-    1 cuillère à thé de caviar de mujjol
-    1 trait d’huile d’orange
-    1 branche de céleri
-    10 raisons

Crevettes tempura, mayonnaise au gingembre et piment d’Espelette
-    3 crevettes moyennes
-    1 tasse de farine de riz
-    1 cuillère à thé de bicarbonate de soudre
-    1 tasse d’eau glacée
-    1 cuillère de mayonnaise maison
-    1 pincée de gingembre rapé
-    1 picée de piment d’Espelette

Préparation
1.    Verser un verre de champagne à votre convive et en faire bouillir une demie-tasse avec le miel. Retirer du feu.
2.    Faire ramollir les feuilles de gélatine dans l’eau tiède. Retirer de l’eau et incorporer au champagne chaud en fouettant.
3.    Mettre au frigo 30 minutes.
4.    Faire une brunoise de céleri et raison. Assaissoner avec sel, poivre et huile d’orange.
5.    Dans un bol, mélanger la farine et le bicarbonate avec une pincée de sel. Incorporer l’eau en mélangeant du bout des doigts.

Finition
1.    Verser un autre verre de champagne à votre convive. Ouvrir les huîtres, recouvrir de gélatine de champagne. Déposer sur le sel dans l’assiette.
2.    Mélanger la brunoise de céleri et raisin. Déposer dans l’assiette. Cuire les pétoncles et déposer sur la brunoise. Ajouter le caviar.
3.    Tremper les crevettes dans la pâte. Frire une minute. Mettre un peu de mayonnais dans l’assiette. Ajouter les crevettes et servir.

Photographe: Mathieu Lévesque (mathieulevesque.com)
Modèle: Jessica Lablanche
Maquilleuse: Gabrielle Mathieu-Dupuis
Assistant photographe: Fédérico Ciminari]]>
http://www.urbania.ca/canaux/reportages/267/special-sexe-secrets-de-chefsWed, 22 Apr 2009 12:33:30 EDTfillerecettesexehttp://www.urbania.ca/canaux/reportages/267/special-sexe-secrets-de-chefs
Le roi de Ciego de AvilaUne épaule en compote
Assis sur ma valise au centre-ville de Ciego de Avila, en face du restaurant Rapido, j’attends Congo. Une fille qui ferait passer Beyoncé pour un laideron, vêtue de pantalons jaunes moulants, s’approche de moi. Sans préambule, elle se penche et m’embrasse sur les deux joues. Elle se retourne ensuite et pointe au loin en disant: «Ton pote, là-bas». Impayable Congo. Il se tape sur les cuisses en riant, fier de son coup. Même sourire, même démarche chaloupée, mêmes vêtements trop grands. Le temps de se serrer la pince et de se taquiner, on charge mes trucs sur un Bicitaxi en direction de la pension qu’il m’a dénichée.

- Si l’endroit te plaît, on règle ça tout de suite. Tu verras, la chambre est parfaite. Et il y a une belle terrasse sur le toit.
- T’as pris congé ?
Il grimace en se tenant l’épaule. Puis, quand il voit que je ne mords pas, éclate de rire.
- Comment veux-tu que j’anime les spectacles avec une épaule en compote? J’ai pris deux semaines, la durée de ton séjour…

Pedigree

Congo a trente-deux ans, parle trois langues, danse et chante avec autant de facilité. Un mélange de Michael Jordan et Wyclef Jean.  Son vrai nom est Juan, mais tout le monde l’appelle «Congo». Né à Santiago de Cuba d’une mère qui chantait dans les cabarets et d’un père qu’il n’a jamais connu, il a grandi à Ciego de Avila, passé quelque temps dans l’armée et fréquenté l’école de tourisme de Moron. Il en est maintenant à sa septième année dans un complexe hôtelier de Cayo Coco, une enclave touristique située à une centaine de kilomètres de chez-lui et gardée par l’armée, à cotoyer un public cosmopolite qui compte son lot de Québécois. En conséquence, il connait toutes les pubs de notre télévision par coeur, toutes les expressions québécoises, et ponctue ses interventions de «ça va mal à ’shop» ou «les nerfs, les nerfs». Si vous lui demandez qui est le meilleur joueur de hockey de tous les temps, il répondra du tac au tac: Mario Lemieux.

L’hôtel où travaille Congo est un truc géant avec trois piscines, quatre restaurants et deux discothèques. Il est habitué de voir de gros Montréalais rouges comme des homards se bâfrer, goinfrer dans le buffet (auquel il ne peut toucher à l’instar de ses co-travailleurs cubains), des Italiens et des Espagnols couverts de jewels, des Allemands taciturnes et bourrus, et des secrétaires en vacances qui lui pilent sur les pieds quand il donne ses ateliers de Cha-cha-cha en fin d’après-midi. Les mêmes qui lui soufflent des mots mielleux dans le cou en soirée, quand les nombreux drinks tropicaux les ont dégourdies…

Ceux qui travaillent dans l’industrie touristique à Cuba sont considérés comme privilégiés d’abord par leur salaire, qui oscille entre 40 et 80 pesos convertibles par mois et dépasse de beaucoup les 15$ mensuels gagnés dans les emplois gouvernementaux. Privilégiés aussi parce qu’ils ont l’opportunité de fréquenter des étrangers et de se frotter à d’autres idées. Et finalement par la chance de faire des à-côtés et de recevoir des pourboires. Un luxe que la grande majorité des Cubains n’a pas.

Un trou dans une dalle de ciment
À l’instar de Camaguey ou de Trinidad, Ciego de Avila est une ville de province au rythme alangui, dont les immeubles pèlent debout au soleil tapant. Et justement, le sien a beaucoup changé depuis ma dernière visite. Congo a réussi après des mois de discussions à recevoir le fameux permis de construction, bien visible au fronton de la porte. Des chambres sont apparues, de nouvelles divisions. Il reste du travail à faire puisqu’il n’y a toujours ni douche ni toilette fonctionnelle, mais ce n’est rien pour effaroucher Congo. Comme le pays est en éternelle pénurie, il m’a demandé de lui apporter des lames de rasoir et de la lotion. Il m’a également pressé de trouver des seringues et de l’insuline pour sa copine, gravement diabétique.

Une fois mon sac déballé, l’ami me tend une bière. Assis sur le balcon à regarder les gamins se poussailler au retour de l’école, il m’assure que les choses bougent dans le pays. «L’île va mieux. Les coupures d’électricité sont moins fréquentes, les magasins tiennent davantage de marchandise, mais il faut payer en convertible, ce qui n’est pas à la portée de tous. Tu sais, les Cubains dépendent toujours du carnet de rationnement.»     

Je me souviens encore de ma première visite dans ce logement qu’il partage avec sa mère. Une table bancale, un plafond de planches pourries, une chambre. Le petit coin? Un trou dans une dalle de ciment, avec odeur féroce en prime. «Asi es la vida en Cuba, avait soupiré Congo, gêné. Ce n’est pas le Melia Cohiba, ni l’Hôtel Nacional.»

 Le contraste était fort entre ces deux pièces délabrées et le complexe luxueux où il travaille, et qui donne sur une des plus belles plages de toutes les Caraïbes. Il faut dire que les îles du Jardines del Rey, Cayo Coco et Cayo Guillermo, avec leurs mangroves où s’épanchent les flamands roses, les ibis et autres volatiles tropicaux sont d’une beauté qui a séduit jusqu’au grand Hemingway.

    
Un scribe sur le toit
Un après-midi, alors que nous sirotons une bouteille de Havana Club siete anos sur le trottoir en jasant avec les chicas du voisinage ? ay mamita que linda! que para de nalgas! ?,  Congo me pointe une butte de sable et de pierres sous l’escalier qui mène chez lui. «C’est pour isoler le toit et colmater les brèches entre les plaques de fibrociment». Il explique que l’État ne tolérera pas longtemps un pareil bardas sur le trottoir. «Si ce n’est pas sur le toit mercredi, ils ont dit qu’ils me colleraient une amende.»

Je propose à Congo de finir l’ouvrage tout de suite. Des copains se pointent. On commence le travail à quatre, Congo, Ivan, un jeune voisin et moi. Congo remplit les seaux, Ivan les monte à bras en tirant une corde accrochée à une poulie sur le toit, l’autre copain décroche le seau, me le passe et je le vide ensuite en répartissant bien le sable et la caillasse. Il est 17h, le soleil est encore haut, il fait chaud. Un passant s’arrête.

- Qui c’est l’ami en haut, celui avec le bandana? Jamais vu dans le coin.
- Normal, il est pas d’ici.
- Et d’où il est?
- Du Québec, répond Congo entre deux coups de pelle. Il est journaliste. Il   écrit et fait des films.

Quand le type entend ça, il enlève aussitôt sa chemise et cherche une pelle. «Ah, periodista, que bien!» Au coucher du soleil, nous sommes une bonne dizaine à pelleter, tirer, vider le sable ici et là. Un verre de rhum passe de main en main, suivi d’une blague ou d’une salve d’encouragements. À 21h, après quatre heures d’ouvrage, il n’y a plus une trace de sable sur la chaussée.

Manquer de bière en enfer
Il fait une chaleur débile ce soir. Avec le facteur humidex, le mercure doit gicler du thermomètre, par le haut. La solution la moins intelligente: aller boire de la Crystal ou de la Bucanero fuerte dans une buvette du quartier. Arrivés là, une surprise nous attend. Sur le comptoir, un écriteau: «Pas de bière à Los Pinos ce soir». Les frigidaires, comme partout en ville, sont sous scellés. Je demande à la serveuse ce qui se passe, elle me répond par un haussement d’épaules.

Un jeune mec m’explique que ce sont probablement les «inspecteurs» qui sont arrivés à Ciego. D’autres discutent, assis sur le trottoir. Ils n’ont pas l’air trop surpris et répètent en riant que «c’est comme ça à Cuba, on y peut rien». Ils sont futés les Cubains. Rompus à l’autocensure. Conditionnés à dire ce qu’il faut dire, quand il le faut. Ils sourient, ont l’air cool, imperturbables. Mais n’en pensent pas moins. Ils savent bien que le régime a lâché ses rats dans tous le pays sous prétexte de trouver qui profite des dollars du tourisme, qui détourne quoi de l’État. Ils savent bien que ces traques ponctuelles ne sont que prétextes pour donner un coup de brosse à la révolution et rappeler qui est le patron.

J’aurais voulu être un touriste
L’histoire récente de Cuba est celle d’un étau qui se resserre sur une population à qui on a beaucoup demandé. L’embargo américain était déjà en place au moment de la chute du rideau de fer, au tournant des années 1990. Avec la déconfiture de l’Union soviétique, le pays ? qui ne pouvait plus compter sur le support économique du grand frère rouge  ? s’est retrouvé le bec à l’eau.     C’est alors que Fidel Castro a décrété la «période spéciale en temps de paix», un état d’urgence qui plongeait le peuple dans une crise sociale sans précédent et confirmait ce que les analystes avançaient depuis des mois: produits alimentaires, essence, électricité, transports, communications, presque tout fut rationné, réorganisé. En conséquence, il a fallu lutter, être inventif, passer d’un mode de production industrielle à la coopérative agricole, des vieilles bagnoles américaines à la bicyclette, du régime carné au végétarisme forcé. En un mot: dégraisser.

Le régime a dû répondre à d’importantes questions. Comment faire pour recapitaliser l’île? Quelles nouvelles alliances établir? Le régime a choisi de revenir dans le giron du tourisme de masse, et d’ouvrir l’île aux capitaux étrangers. Le tourisme, et tout ce qui vient avec. Du jour au lendemain, le pays a vu se construire des centaines d’hôtels luxueux sur les plages de Varadero, de Holguin, de Cayo Largo, tandis que la population crevait de faim en province.

 Toute la littérature de l’époque raconte cet exode des ruraux vers La Havane au milieu des pénuries et privations, comme en témoigne cet extrait d’une nouvelle de Zoé Valdés: «Ça doit faire vachement bizarre d’être étranger, vous vous baladez dans la vie, comme ça, en faisant des photos comme dans un film, vous vous moquez de savoir s’il y a eu une livraison d’oeufs ou si on va manquer de lait parce qu’il a tourné à cause de la chaleur. Moi, quand j’étais gamine et qu’on me demandait ce que je voulais faire quand je serais grande, je répondais sans hésiter “touriste”».
 
Un rappeur danois
Un soir, Congo m’amène dans une discothèque de Ciego de Avila, El colibri. Musique tonitruante, ambiance collante, ça sent le swing et la papaye mûre. Congo est en feu et armé du micro du MC maison, il prend rapidement le contrôle de la soirée. Les belles Avilaines ont le diable au corps, se frottent au premier venu, grimpent sur les caisses de son. Le roi de Ciego is in the house, baby! Après quelques rhum-lime, il me présente à la foule comme un «rappeur Danois» et je suis tenu de livrer quelques freestyles ? je ne suis pas rappeur, on se calme ? sur des beats de reggaeton… Contre toute attente, mon flow pâteux et ma douteuse performance vocale me valent des applaudissements. Qui est ce mec dans le fond de la salle avec Congo? Le chauve avec une barbichette? Au stand de poulet et de patates frites où la faune nocturne se rassemble aux petites heures, je suis accueili comme un héros.


De la neige haut comme ça
Un samedi midi, je visite des amis à l’extérieur de la ville. J’arrive en calèche avec Congo ? un chemin de terre avec en fond sonore un mélange de salsa distortionnée, de rires et de jappements de chiens ?, en me disant que ceux qui vivent dans des barrios pareils n’ont manifestement pas la chance d’être du bon côté de la révolution. Fils et filles des agriculteurs touchés par la période spéciale, ils habitent souvent à dix dans des cases minuscules, sans eau courante, dans une promiscuité gênante. On retrouve parfois jusqu’à quatre générations d’une famille sous le même toit, de l’arrière grand-mère au petit-fils. Tout manque ici, à commencer par l’argent, mais on nous a quand même préparé une bouffe de congri  ? riz et haricots ? avec une salade de tomates. Comme le dit souvent Congo, «les Cubains n’ont rien, mais si tu donnes un biscuit à une famille de douze, chacun en aura un morceau».

 Les filles se pomponnent à l’arrière ? un bout de glace cassée comme miroir? sous le regard de l’arrière grand-mère, qui a encore de la jasette malgré ses 96 ans. Elle se berce sous une photo de Fidel. «Elle t’attend depuis trois jours», m’avoue une des filles en souriant. La vieille est contente. Elle m’appelle «mon vieux» en me tapotant l’épaule. «J’ai failli mourir l’année dernière, mais dans le moment je me sens bien. Dieu merci». Elle ne se souvient plus très bien mais elle croit que son père avait des origines québécoises. D’ailleurs elle veut savoir s’il y a de la neige au Québec l’hiver. «Oui mamie, haut comme ça. Des tonnes de neige.»

La plus jeune des filles fait la lessive dans la cour arrière, ses longs cheveux noirs attachés en queue de cheval. Elle suspend les vêtements sur du fil barbelé en révisant à voix haute ce qu’elle aimerait recevoir en cadeau. «Une calculatrice, une chaîne en or avec une médaille de la Sainte Vierge, des boucles d’oreilles... Ah, j’aimerais aussi avoir une paire de Puma couleur orange quand tu reviendras. Vous avez des Puma au Québec, non?»

Des ruses de Sioux
Pour Congo, la question ne se pose pas. C’est Cuba ou rien. Il travaille avec des touristes étrangers et on le paie correctement pour s’occuper d’eux, monter des spectacles, les promener sur le Cayo. On lui a offert plusieurs fois de le parrainer pour qu’il vienne s’établir au Canada, on lui a proposé un emploi au pays, rien n’y fait. Fideliste, révolutionnaire, et fier de l’être, il n’a pas envie de quitter l’Île. En plus, il y a sa mère et sa copine qu’il ne laissera jamais seules au pays. «Aller à Toronto ou Montréal en visite, je ne dis pas. Mais m’établir là-bas? No way, tranche-t-il en vidant son verre de rhum. De toute manière, combien partent? Un paquet. Ils se marient, attendent le visa et hop, dans l’avion. Plusieurs reviennent la tête basse. Ils ne s’imaginaient pas que la vie serait aussi difficile à l’étranger, dans des sociétés compétitives et impersonnelles. Le rêve s’éteint vite pour ceux-là.»

N’empêche, une majorité grandissante de jeunes n’en a rien à foutre de la Révolution. Ni pour ni contre. Ils veulent seulement partir, voir du pays, se refaire. Pour beaucoup, le bonheur serait d’avoir à manger convenablement tous les jours, avoir des sous, un pouvoir d’achat. Les plus chanceux tombent en amour avec un yuma (touriste) et refont leur vie ailleurs. La pratique est devenue une véritable industrie, autant en province que dans la capitale où il n’est pas rare de croiser une jolie fille en attente de ses papiers. Comme Diana, qui se prépare à se marier avec un ingénieur milanais. Toute énervée, la belle mulâtre me montre le petit portable que lui a donné son fiancé. «Je n’ai pas le téléphone à la maison. Avec ça, il peut me rejoindre quand il veut.»

Consciente, Diana jure que les premiers instants de sa relation avec son bel Italien ne furent pas de tout repos. Pourquoi? Parce qu’une Cubaine amoureuse d’un étranger doit obligatoirement se marier. Avant cela, la chose est risquée et peut lui causer bien des problèmes: arrestations, interrogatoires, visites de la sécurité intérieure, etc. Tout doit se faire en catimini, avec des ruses de Sioux.
    
Je reviendrai avec un saumon congelé    
À bord du taxi qui me ramène à l’aéroport, je pense à Congo qui s’en retourne dans sa cage dorée de Cayo Coco. Il monte dans un de nos bons vieux autobus scolaires jaunes, ceux avec un panneau d’arrêt qui sort sur le côté avec un «psshitt» d’air comprimé quand le conducteur freine. C’est là-dedans que les animateurs, danseuses acrobates, chorégraphes, s’en retournent au boulot. Congo fait les 100 km en rêvassant et en envoyant des messages textes sur son cellulaire. Il voit le bétail qui broute dans la plaine de Moron, mais ça ne lui dit rien. Il a la tête ailleurs, dans les cheveux blonds d’une fille de Calgary rencontrée en début d’année. Pourquoi ne pas se marier? Aller vivre là-bas, au pays de Stephen Harper? Il y a aussi Mary, l’Anglaise, et sa belle Mayana qui passe ses journées à l’attendre en écoutant les telenovellas et en repassant du linge… La vie est compliquée quand on est le roi d’une ville qu’on laisse derrière à tout bout de champ.

Le coeur serré comme les maisons d’Europe écrivait Miron, notre rapaillé national. Voilà comment je me sens chaque fois que je quitte ce pays courageux, à la fois pauvre et luxuriant. Cuba, c’est une poignée de frères et soeurs plus grands que nature. C’est Felix Savon, la droite de Felix Savón à la gueule de tous les embargos, c’est le jeu de pieds de Mario Kindelán, c’est Sotomayor qui s’envole vers le record du monde du saut en hauteur, la voix d’Omara Portuondo, le rap d’Orishas, les textes sulfureux de Pedro Juan Gutiérrez. Cuba, c’est la démarche langoureuses des filles sur la rue, les rires sonores au milieu d’interminables parties de dominos, l’odeur du café le matin, qu’on sert fort et sucré, tout ça et plus encore.

À l’immigration, on me pose mille questions en usant des techniques habituelles. Pages du passeport scrutées à la loupe, regard insistant, appel à un supérieur ou à un flic en civil.
- Pourquoi êtes-vous allé à Ciego de Avila et non pas dans un complexe hôtelier du Cayo? demande un officier.
- Pour voir des copains.
    L’homme hésite. Se gratte l’oreille. Tape avec son stylo sur le comptoir. «C’est bon, allez-y».

 À bord de l’avion, bien calé dans mon siège, je révise mon calepin de notes. Ai-je oublié quelque chose? Pour le prochain voyage, je dois rapporter, en vrac : une planche à repasser, des vitamines, des lames de rasoir, un microphone, une paire de boucles d’oreille, deux sacs chargeurs pour bébé, une canne à pêche ainsi qu’un saumon congelé... Mais au fait, ai-je le droit d’amener un saumon congelé? Me voit-on passer la douane au pays de Fidel avec une planche à repasser et un saumon de bonne taille sous le bras?

Photos: Martin-Pierre Tremblay & David Pye
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http://www.urbania.ca/canaux/reportages/233/le-roi-de-ciego-de-avilaFri, 03 Apr 2009 15:16:33 EDTurbaniamagazineluxetremblayhttp://www.urbania.ca/canaux/reportages/233/le-roi-de-ciego-de-avila
Virée avec le Wonder Boy
21h.  Vauvert, Hôtel St-Paul, rue McGill.
Lorsqu’il débarque au Vauvert, chic restaurant branché de l’Hôtel St-Paul, James Di Salvio est pourtant tout sauf équipé pour veiller tard. «Guys, I’m sorry but I’ve got to be on rehearsal tomorrow morning! dit-il l’air bouffi et les yeux cernés après une journée passée en studio. Ça vous va si on fait ça relax?» Bang! L’enclume sur la tête du coyote dans Roadrunner. L’enfant terrible du showbiz devenu adulte démolit en deux phrases l’image qui le suit depuis près de 20 ans. Ses lunettes de soleil et son chandail de Mickey Mouse? Simple couverture.

Tout de même, lorsqu’il s’attable dans un coin sombre de la salle à manger, notre prince prend rapidement ses aises. «Vous voulez savoir c’est quoi le vrai luxe? C’est d’avoir quelqu’un payé pour choisir ton vin!» dit-il en commandant (dans son habituel franglais) une bouteille au serveur qui ne le reconnaît visiblement pas. Pourtant, depuis qu’il a posé ses valises à Montréal, le visage de DiSalvio a circulé abondamment dans les médias, surtout après son passage coup de poing à Tout le monde en Parle. Tête de turc du plateau de Guy A. Lepage, il a été soupçonné à tort d’avoir consommé toutes les substances illicites de la terre avant l’entrevue. Encore aujourd’hui, il se remet à peine de cette douche froide. Serait-il incompris? Tout à fait. Surtout en ce qui concerne l’étiquette de «petit fils de riche» qui lui colle à la peau.

C’est que dans le petit guide de la mythologie montréalaise, le luxe a souvent été associé au nom du Clan DiSalvio. L’affiche de la défunte boîte du paternel, le DiSalvio, trône toujours en haut du Shed Café sur Saint-Laurent, vestige d’une époque où James faisait ses premières armes comme DJ devant les David Bowie et autres Leonard Cohen qui venaient y casser la croûte. Vingt ans plus tard, les choses ont un peu changé. Le légendaire producteur hyperactif s’est assagi. En avalant sa pintade à renfort de grandes gorgées de vin rouge, il raconte qu’il a conservé plusieurs amis de cette belle époque, comme Cohen, qu’il croise régulièrement sous les palmiers de la Californie pour aller manger du grec.

Alors que plusieurs l’imaginent dépenser allègrement l’argent de papa en Californie, DiSalvio est loin de vivre dans le luxe de Beverly Hills 90210. « L.A. is a tough motherfucker! dit-il. Dans cette ville-là, le luxe est surtout une image, une façade. C’est une ville dure qui peut te rejeter si tu fais le con. J’habite downtown, dans un quartier qui s’appelle KoreanTown. C’est tellement rough qu’on peut fumer dans les bars même si c’est illégal. La police n’ose pas y entrer!» Pas bien loin de chez lui, son frère et sa mère ont démarré leur propre petite business, un resto. «C’est le seul endroit où on peut manger de la poutine à L.A.! dit-il. C’est un exploit parce que le fromage in crotte, c’est impossible d’en trouver là-bas! It’s only available through a kind of black market…»

Qu’on baigne dans le luxe ou pas, les riches et célèbres en viennent à faire partie des meubles lorsqu’on vit près du Sunset Boulevard. «C’est quand même weird de terminer un set de DJ dans un club et de voir Michael Stipe de REM assis à une table», raconte le faiseur de beats en prenant la pause-photo et en commandant une tournée de porto pour tout le monde. «Je me souviens aussi d’avoir croisé Jack et Meg White des White Stripes par hasard, et même Paris Hilton. She’s sexy man! On a beau dire ce qu’on veut, quand tu la rencontres en personne, tu comprends pourquoi on parle toujours d’elle. Elle dégage quelque chose d’incroyable!»  

Pas étonnant donc que James Di Salvio ait lancé aux médias, à la blague ou non, qu’il souhaitait voir la Paris venir assister au méga-spectacle de Bran Van 3000 au Festival de Jazz cet été. Une façon comme une autre de se réconforter avant un événement qui a tout du ça passe ou ça casse. «J’ai vraiment la chienne, dit James. Ce show-là, c’est le vrai retour du groupe. C’est notre ville, et je sais pas si les gens vont embarquer avec nous autres ou pas. Pensez-vous qu’ils nous ont oubliés?!»

23h30.  En transit.

Ce qu’il y a de bien à s’attabler avec James Di Salvio, c’est que l’addition est souvent offerte par la maison. C’est le cas au Vauvert, que James quitte avant d’aller rejoindre un pote (dont on a oublié le nom à cause de notre consommation d’alcool), dans un loft du Vieux-Montréal.

En transit. Il est peut-être là le plus grand luxe de grand Di Salvio. Celui de ne jamais avoir d’attaches et de faire du monde entier son grand carré de sable. «Je me suis déjà retrouvé dans Brooklyn au milieu d’une session freestyle de hip hop, raconte le Montréalais au passeport bien étoffé. Tout le monde était en rond et on improvisait des rhymes à tour de rôle. The only problem is, these guys were real gangsters man! They were like : ?You motherfucker cunt!  I’m gonna fuck you real hard!? J’ai dû trouver un moyen de m’en sortir quand mon tour est arrivé. J’ai opté pour mon style tout en douceur, pour charmer les dames. The result? A real success! Ça prouve que la musique est universelle!»



12h30.  Dans un loft, Vieux-Montréal.
En entrant dans le loft/palace de son ami d’enfance, James est accueilli par son fidèle chien-chien, une statuette de céramique fendue jusqu’aux oreilles qu’il entrepose dans un coin depuis des années. «I know it’s kitsch, but my brother fell in love with it ! Il était tout cassé et c’est lui qui l’a réparé!» précise notre homme en serrant la pauvre bête dans ses bras.

Quand il est question de son frère, James n’a que de bons mots. C’est d’ailleurs avec lui qu’il s’apprête à remettre son chapeau de réalisateur, qu’il n’avait pas porter depuis trop longtemps. «On a écrit un scénario ensemble, explique-til. Ça raconte la journée d’un employé à l’usine American Apparel de Los Angeles. Et si tout va bien, it’s should be a musical based on Bran Van 3000 music!» Rappelons qu’à une autre époque, les jeunes Mitsou et Martine St-Clair se disputaient la caméra du Wonder Boy qui avait mis en images les premiers clips de Leloup.

James Di Salvio sort son laptop et regarde quelques vidéoclips sur You Tube. Lorsqu’on l’écoute commenter les œuvres, on devine qu’il a peut-être été échaudé par de mauvaises expériences, comme en témoigne sa collaboration avec Céline Dion, peu documentée. «J’ai fait la première version du clip L’amour existe encore, raconte-t-il. J’avais fait couler le maquillage de Céline comme si elle avait trop pleuré. Quand j’ai crié «Action», au lieu de faire jouer sa toune en playback pour qu’elle fasse son lipsync, j’ai mis un rigodon ridicule. J’ai donc tourné Céline en train de rire comme une folle au super ralenti, avec les yeux noirs et coulants!  J’ai mixé tout ça avec des images d’un gros pimp. Et à la fin, on voyait le crash de Gilles Villeneuve.» Du grand Di Salvio, que l’équipe de Céline a toutefois envoyé valser aux oubliettes en optant pour une version plus conservatrice.  «Je les comprends un peu, mais pour moi ça reste une gang super professionnelle.»

1h10.  Dans un taxi, direction nord.

Inspirés par les récits de James, une seule option s’impose pour cette fin de soirée : adios le bling bling. En regardant les restants de bancs de neige sales de la rue Berri défilés sous ses yeux, notre homme jubile déjà à l’idée de se rendre au party anti-luxe par excellence : la soirée «French ou meurs» du Zoobizarre. Le concept ? Un bar, un DJ, beaucoup d’alcool, des gens consentants qui frenchent amicalement. Simple et direct. «I got a girlfriend but I always enjoy seeing nice girls french kissing!» 


2h30.  Backstage du Zoobizarre.
Assis devant une demie-douzaine de shooters et des pichets de gin tonic dans le pire backstage de la ville de Montréal (sorte de croisement entre une minuscule caverne croisée et un fond de ruelle douteuse), le musicien-star semble enfin détendu. Au point d’en oublier les répétitions prévues le lendemain matin à 8 heures. «Y a très longtemps, je passais beaucoup de temps dans un bar country un peu miteux de l’Est de la ville, dit-il. Y avait des soirées country open mic et tout le monde pouvait monter sur le stage pour chanter une toune. Et en plus, ils servaient des hots-dogs!»

3h10.  Dans une ruelle près du Zoobizarre.

Enfin loin de la branchitude et du luxe à l’excès, des collines hollywoodiennes et des grands hôtels de la Fifth Avenue, James Di Salvio prend la pose une dernière fois, s’appuyant confortablement sur un mur craquelé, à deux pas de la Plaza St-Hubert.  «I just like this neighborhood man!» dit-il. Les yeux grands écarquillés comme un enfant laissé libre dans un Toys «R» Us après les heures d’ouverture, le Bran Man vient peut-être de retrouver ses vraies racines.
                                                

Photos: John Londono]]>
http://www.urbania.ca/canaux/reportages/234/viree-avec-le-wonder-boyFri, 03 Apr 2009 00:00:00 EDTZoobizarreJames Di Salvioreportagebarcelebriteluxehttp://www.urbania.ca/canaux/reportages/234/viree-avec-le-wonder-boy
Jobin rencontre PerronEille Jean, je t’avertis, je suis pas un intervieweur.
Non ?

J’vais regarder mes feuilles… Je peux-tu dire «Tu» ?
Bah oui.

Êtes-vous nerveux ?
Pantoute. Vas-y.

Première question : comment vous êtes-vous retrouvé derrière le banc du Canadien?
J’étais coach de l’équipe olympique canadienne aux jeux de Sarajevo, en 1984. Un soir, j’ai soupé avec Marcel (ndlr : Marcel Aubut, directeur général des Nordiques). Il m’a offert de coacher son club école. Le lendemain, je soupais avec Serge (ndlr : Serge Savard, directeur général du Canadien) et il me proposait la même affaire.

T’étais un peu agaçe, Jean… Tu couraillais… Ç’a été un dilemme pour vous de choisir entre les deux équipes?
Ah ben oui. L’offre des Nordiques était meilleure, mais j’ai choisi les Canadiens à cause de Jean Béliveau : c’était mon idole! Finalement, juste avant que je commence comme entraîneur du club école, Jacques Lemaire, l’entraîneur du Canadien, m’a demandé d’être son assistant. J’ai accepté. L’année suivante, il est parti et je l’ai remplacé. J’avais de l’appréhension par rapport au respect des joueurs. Tsé, le respect des joueurs, ça s’impose pas, ça se mérite.

Ouain, c’était un gros step… Comment est-ce que vous avez fait pour gérer la pression médiatique derrière le banc du Canadien?
Quand ils m’ont engagé, Serge et Jacques pensaient que je pouvais m’en sortir parce que moi j’avais vécu à Moncton pendant plusieurs années. Y se disaient que je connaissais pas ça la pression des médias, que j’étais naïf par rapport à ça. C’est un peu vrai. Moi, je savais même pas que ça existait Le Journal de Montréal, pis La Presse. Je savais pas qu’y avait des lignes ouvertes sur le hockey à Montréal.

Tu devais t’en douter un peu…
Moi, j’étais focus hockey. Ma femme me le disait quand elle entendait quelque chose de spécial sur le Canadien, mais c’était tout. Pis en 1985, on a eu un début de saison houleux et mes deux fils, Herman pis Thierry, revenaient à maison en pleurant parce qu’y se faisaient dire que leur père était un pas bon. Y voulaient changer de nom… Là, je me suis mis à lire les journaux. Quand j’ai compris l’ampleur des médias, ç’a donné un coup dans les chops! Mais l’année d’après, c’était mieux. On a gagné la Coupe, pis sont devenus les deux gars les plus populaires de l’école.

Ménick : Un petit café, Jean ?
Non, j’aimerais plus un bon verre d’eau.

Je t’emmène ça tout suite. C’est quoi l’apport d’un entraîneur dans le succès de son équipe ?
J’vas te dire une chose. Si tu veux une équipe forte sur la glace, faut que t’ailles un gros bureau de direction et des gars qui connaissent la culture de ton club. Disons que l’entraîneur peut faire la différence 35 % du temps.

Selon toi, Jean, dirais-tu que t’étais plus un tacticien ou un motivateur ? Un entraîneur, c’est un combo des deux, non? C’était quoi ta force ?
J’étais plus un coach de préparation. C’est ce que j’aimais le plus! On ma étiqueté comme motivateur, mais j’étais pas comme ça. C’est ça que je veux dire.

Comment vous faisiez pour motiver vos joueurs ?
Une fois, quand je coachais dans le Junior, j’ai fait un pep talk aux gars. Je leur ai dit qu’une saison de hockey c’est comme un marathon : au 18e mile, tu rencontres le mur. Pis je leur ai dit que s’ils voulaient aller au championnat canadien, c’était à soir qu’ils devaient passer à travers le mur! À la fin, y’étaient boostés ! J’étais juste devant ma porte des joueurs pis y m’ont passé sur le corps! Tsé, un troupeau de vaches qui défoncent des clôtures, c’était ça… Après, pendant le match, j’avais juste à dire «le mur» pis y partaient !

Moi, si ça va mal dans ma vie, je peux-tu vous appeler pour que vous me disiez le mur, le mur ? 
(silence)
 Pis votre congédiement du Canadien, ç’a été comment ?
Le jour le plus dur de ma vie…

Je veux pas te faire pleurer, Jean.
C’est correct, j’ai tourné la page y’a longtemps.

T’es un émotif, c’aurait pu revenir…
C’est tout ce qui est arrivé qui a été dur. Juste avant que j’apprenne que j’étais congédié, j’étais supposé signer un nouveau contrat et je suis parti en vacances dans un Club Med en Guadeloupe. Une bonne journée, je reçois un appel de mon fils Thierry. Je me suis dit qu’Herman était mort. Au téléphone, y pleurait comme un bébé et y m’a dit que Mario Tremblay venait d’annoncer que j’étais congédié. Pis là, un soir, j’étais sur le plancher de danse du Club Med quand une journaliste est venue m’arrêter avec le micro dans les mains. Elle avait pris l’avion et elle a eu le guts de rentrer dans le village du Club Med. C’était fou, le cercle médiatique!

Je comprends… J’aimerais changer de sujet, Jean. Parlons de quand vous avez coaché en Israël (ndlr : Jean Perron a été entraîneur de l’équipe de hockey d’Israël en 2005 et 2006). Ça m’intéresse. Qu’est-ce qui vous a attiré là ?
Depuis que j’ai fait mon cours classique, j’avais toujours rêvé de visiter la Terre Sainte. Comme les archéologues disent : «Y’a pas un pouce de terrain où qu’y a pas d’histoire là-bas.»

Est-ce que c’est payant de coacher là-bas, Jean ?

Ça payait pas une cenne ! Y me payaient seulement mes dépenses. Mais moi, ça me permet d’aller en Terre Sainte.

Ménick : Pis quand t’es là-bas, t’as le tapis royal…
C’est ça!

Pis 110 %, t’aimes-tu ça faire ça, Jean ?
Ah ben oui, j’aime ça!

Moi, j’écoute ça, pis je m’amuse beaucoup. Est-ce que les gens t’en parlent souvent sur la rue ?
110 %, ça fait partie de la culture au Québec. 110, ça me fait penser aux réunions de famille. Je viens d’une grosse famille. Quand on se réunit, on joue aux cartes pis on parle de religion, de sports et de politique. C’est ça qu’on reproduit à 110.

Longue vie à 110 % !
Longue vie à moi aussi!

Photo: Marie-Claude Hamel
Assistant: Patrick Cormier
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http://www.urbania.ca/canaux/reportages/158/jobin-rencontre-perronMon, 30 Mar 2009 00:00:00 EDTentrevueéquipeentraîneurhockeyhttp://www.urbania.ca/canaux/reportages/158/jobin-rencontre-perron
Sang croiséMichel Hannequart, en plus de ressembler comme deux gouttes d’eau à Michel Rivard, est la rock star des mots croisés au Québec. En effet, depuis qu’il a repris la petite business familiale fondée par son père, Michel créé chaque jour dans son bungalow de St-Bruno la majorité des mots croisés de la province. En compagnie de sa conjointe Martine et de leur fils Étienne, il publie quotidiennement des jeux dans six journaux différents, dont le journal La Presse, ainsi que les livres Les mordus.

Pourtant, chez les Hannequart, on devient verbicruciste presque contre son gré. Maurice, le patriarche, rêvait d’être journaliste, Michel voulait quant à lui devenir photographe. «Mon père, a commencé à remplir des mots croisés par ennui», raconte ce dernier. Maurice Hannequart, un Français expatrié au Québec, travaille alors au Journal de la femme. Entre deux articles à saveur féministe, il devient junkie des grilles et commence à en concevoir. Au début des années 1970, il obtient le poste de verbicruciste du journal La Presse.

À l’époque, pas de Mac, pas de dictionnaires électroniques ou de grilles montées à l’aide d’un logiciel. Maurice Hannequart compose ses mots croisés à la main. Penché sur son bureau, il aligne les mots sur une feuille, trouve les définitions, puis remplit les cases noires au pinceau. Les épreuves sont ensuite livrées en mains propres à La Presse, qui les imprime le soir venu. Ce processus demeure inchangé jusqu’en 1995!

«Mon père est un peu spécial, reconnaît Michel. Il est passionné d’histoire et maniaque des chiffres en plus d’être doté d’une mémoire encyclopédique.» De plus, l’homme est aussi discipliné qu’un moine franciscain un jour de carême. «Lorsqu’il travaillait, il s’enfermait dans son bureau. S’il réussissait à compléter une demi-grille en deux heures, il s’imposait ensuite de faire la seconde partie dans un délai moindre.»

Chassé-croisé

Les débuts de Michel sont plus modestes. À l’àge des premiers slows et des boutons d’acné, son père lui confie le département des mots mystères. «Mais je me suis vite emmerdé et j’ai arrêté», avoue-t-il. Le jeune de 14 ans aspirait alors à devenir photographe professionnel, une passion qui l’habite encore aujourd’hui. «Ça n’a pas vraiment marché. Ce que je savais vraiment bien faire, c’était les mots croisés.» Il commence donc à faire de petits contrats pour son père. Quand Maurice accroche sa plume en 1991, il le remplace à pied levé et devient le coeur de l’empire du mots croisés Hannequart.

Entre temps, en 1982, l’amour frappe Michel de plein fouet. Celle qui met de la brume dans ses lunettes ne s’appelle pas Ginette, mais Martine Ferron. Comme lui, elle vient de Longueuil et est une fan de mots croisés. Les deux tourtereaux passent d’ailleurs une de leur première date à remplir une grille des Mordus. «Je pense que je l’ai impressionné», dit Martine en riant. Avocate en droit matrimonial, elle a exercé pendant 15 ans avant de tout laisser tomber pour se consacrer elle aussi à l’univers des petits carrés noirs et blancs. «Je trouvais les grilles plus amusantes que les couples en instance de divorce!»  

Ce qui l’a séduite chez cet homme timide et effacé? «Michel a beaucoup d’humour, dit-elle. Il adore faire des jeux de mots.» Des exemples? Pour faire référence à Jeanne d’Arc, un verbicruciste écrirait normalement «pucelle qui a voulu libérer la France». Michel, lui, donne plutôt la définition: «Femme au foyer». En plus de ces jeux d’esprit, il s’amuse parfois à tromper les amateurs en insérant un mot ayant le même nombre de lettres qu’une autre solution plus simple. «Des fois, je ris tout seul en pensant au mal que les lecteurs vont se donner pour trouver une solution», avoue-t-il.

Les jeux, c'est sérieux
Aujourd’hui, les Hannequart travaillent comme les Dion : en famille. À l’instar de son père, Étienne, 23 ans, ne pouvait envisager une vie hors des jeux d’esprit. «Je ne savais rien faire d’autre», avoue le jeune homme. Il est aujourd’hui responsable du montage graphique des grilles. «J'ai aussi commencé à faire des définitions, mais pas les solutions», explique-t-il.  Les grilles, c'est l'affaire de Michel. Bien que les logiciels l’aident à trouver des définitions, il continue d'aligner les mots de façon artisanale. «Quand on arrive à une impasse, on met une case noire», explique le père. Chez les verbicrucistes, on considère qu'une grille moyenne comprend environ 12% de cases noires. À 6%, on parle d'un exploit. Monter une grille est un art. Martine en sait quelque chose. Après quelques années à assister son conjoint, elle s’est récemment vue confier les mots croisés pour enfants que la famille publie depuis janvier. «On veut fidéliser notre future clientèle!», affirme Michel.

Si ce dernier doit s’entourer, c’est que la petite entreprise a grossi depuis l’époque du père Hannequart. Avec des associés, Michel a fondé Ludipresse, qui publie des jeux au Québec et en France. Les 12 premiers tomes des Mordus se sont vendus à plus de 45 000 exemplaires, soit une moyenne de 4 000 chacun. Des best-sellers! L’industrie de la verbicrucie peut être lucrative. Pour les éditeurs de journaux, les mots croisés représentent d’importants revenus : les ventes sont plus élevées les jours où les grandes grilles sont publiées.

Conscients de cette réalité, les Hannequart ont finalement développé de nouveaux produits pour entretenir la dépendance des amateurs. En plus de plonger dans l’univers du sudoku, Michel a repris un concept développé par son père, la Super Grille, et l'a adaptée en la basant sur l'actualité : une nouvelle façon de se maintenir au sommet du trône et pour nous… de nous creuser un peu plus les méninges aux toilettes.

Photo: Mathieu Rivard
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http://www.urbania.ca/canaux/reportages/110/sang-croiseTue, 24 Mar 2009 00:00:00 EDTfamillemots croiséhobbyhttp://www.urbania.ca/canaux/reportages/110/sang-croise