Urbania - fictionshttp://urbania.caTurbulent Media RSS Builder v1.0http://www.rssboard.org/rss-specificationSun, 23 Nov 2014 00:30:55 EST60L'égaré errant #7c'est ICI.)

Pourquoi ai-je si honte? Pourtant, pour une rare fois, je n’ai rien fait de répréhensible. Je suis écœuré et c’est tout à fait légitime.

Et triste aussi… très triste.

Ça fait un mois qu'Évelyne est dans ma vie et je ne sais trop quelle suite donner à cette relation. Je suis enfermé dans ma salle de bain et mon cœur bat à 80 miles à l'heure et j'ai un peu le goût de vomir. Combien de temps devrai-je rester ici avant d'affronter cette connasse de vie?

Je vous raconte:

Elle avait le pouvoir d'induire de l'ambition dans mon pauvre être sans dessein. Depuis notre rencontre au poste de police, nous étions unis par la passion des premiers moments : des nuits sans sommeil et des matins heureux, épuisés. Notre relation était une entente tacite où le plaisir était obligatoire et le doute proscrit. Au début, pendant une bonne semaine, nous avons mangé, bu et fait l'amour sans relâche, jusqu'à ce que la réalité me rattrape à nouveau et que je doive me remettre à chercher du travail. Les jours qui suivirent mon embauche furent plus calmes, mais à peine.

Évelyne travaillait comme psychologue dans une école. Libre de son été, elle restait chez moi à dresser notre nid, à faire à manger, à parfumer ma demeure de sa présence enivrante. Elle ne rechignait jamais à s’avachir avec moi sur le divan ou à tomber dans les beuveries spontanées, ce qui me plaisait drôlement bien chez une femme. Mon temps était bon.

À un certain moment, j’ai cru que les choses allaient dérailler lors d'une visite impromptue de mes parents. Évelyne les a manœuvrés comme une pro. Elle a fait rire mon père en le rendant mal-à-l'aise et a impressionné ma mère par ses qualités d’hôtesse et sa classe.

Ma mère...

Je la voyais assise à la table avec sa bouche un peu pincée, son discret sourire présomptueux, disponible que pour l’œil exercé.  Tout ça en disait très long. Bien sûr qu'elle se croyait à l'origine de ma situation providentielle. Je pouvais presque l'entendre me dire :

« Tu l'as rencontré à cause de moi. Si je n'avais pas signalé le retour de Cassandra et l’existence de son fils, tu ne te serais pas retrouvé au poste de police, avec Évelyne... ».

Si rien n'arrive pour rien, il va falloir qu'elle m’explique quelle logique elle perçoit dans l’enchainement des événements qui suivent.

Aujourd’hui, en début de soirée, après avoir bien mangé et bien bu comme d'habitude, Évelyne et moi sommes montés à ma chambre pour clore la soirée comme d'habitude. La lassitude ne semblait pas vouloir s'installer de ce côté. Après un échange de fluides particulièrement animé, nous avons partagé une longue douche. Elle est sortie avant moi. J'ai pris mon temps, revenant sur les événements récents, me félicitant une énième fois d'avoir été l'architecte de ce bonheur inattendu. En sortant de la douche, je remarquai qu’elle avait laissé la porte de la salle de bain ouverte et, à ce que je pouvais déduire, elle était retournée s'étendre dans le lit.

J'eus une idée qui, selon la perspective, s'avéra être bonne et très mauvaise. Je voulais la faire sursauter, car c'est toujours drôle. Je m'avançai tranquillement pour jeter un coup d’œil, question de préparer mon coup. La porte de la chambre était entrouverte et je pouvais, en m'approchant de près, la voir à travers la fente sans qu’elle devine ma présence. Elle était dans le lit recouverte d’un drap jusqu'à la taille et on pouvait apercevoir ses seins érigés dans toute leur plénitude, m'invitant à reprendre le dialogue. Elle lisait un livre, une vieille brique de la littérature française. À ce moment précis, je crois que je m’étais avoué être en amour.

C’est le signal qu’attendait la providence pour me jouer un tour abject.

Juste avant que je passe à l’acte, Évelyne lâcha son livre d'une main et d'un geste disgracieux, elle utilisa son index pour se curer nez. Je me senti malhonnête de l'épier et j'allais me retirer pour ensuite essayer de chasser cette image, mais je collai le temps de voir la suite. Pourquoi? Parce que mon instinct me déteste et ne me veut que de la misère. C'est assez clair.

Allait-elle, je l’espérais, se lever pour quérir un mouchoir, ou juste envoyer valser la chose d'un coup de doigt? Elle n'aurait pas été la première à le faire dans cette pièce, mais ce genre de comportement est acceptable tant qu'il demeure le tabou de chacun. Sinon, pire encore, elle pouvait s'en débarrasser en se frottant le doigt sur le drap ou sur tout autre surface rugueuse, geste que je n'avais pas posé depuis mes neuf ans et que je supposais être une pratique qui ne s'étendait pas au-delà de cet âge naïf.

Et bien non. À ma grande consternation, elle se fourra le doigt dans la bouche et consomma la chose.

Comment expliquer la dévastation laissée par la statue géante d'une nymphe basculant de son piédestal pour s'effondrer sur un pauvre type qui l’y avait déposée. Stupéfait, je reculai discrètement, le souffle coupé. Je retournai péniblement à la salle de bain, confus et dégouté, camouflant un haut-le-cœur au creux de mon coude.

J'y suis depuis. J'ai verrouillé la porte derrière moi et je réfléchis à mes options. Je n’arrive tout simplement pas à y croire. Suis-je vraiment en train de vivre cette situation irréelle? Comment vais-je gérer cette nouvelle crise?

Tout d'abord, je dois me brosser les dents et évaluer la possibilité de me faire un lavement intestinal. J'embrasse un nez à pleine gueule depuis plus d'un mois. Si au moins Évelyne avait un défaut monstrueux qui ne laissait pas de doute sur la suite à prendre, mais là, cette habitude qu'elle a... Je ne pourrai jamais plus la regarder sans associer ses lèvres à cette image d'elle en train de restituer son humidité à du mucus séché. Définitivement, je vais devoir la laisser, mais comment vais-je justifier ce changement de cap subit? Je ne peux pas lui dire la vérité, beaucoup trop embarrassante.
Assis sur le couvercle de toilette, je vis une peine d’amour ignoble.

Tout ça à cause de ma mère. Elle a raison la pauvre, rien n'arrive pour rien. C'est l'évidence même : Le destin de mon existence était de passer par les situations les plus désastreuses, pour enfin connaître quelques jours du bonheur le plus sordide.
Oh non! J’entends Évelyne qui appelle mon nom. Elle veut savoir pourquoi je m'éternise à ce point.

Sale vie.

Merci Maman.

Fin.

Illustration par Grégoire Mabit]]>
http://urbania.ca/canaux/fictions/4248/legare-errant-7Mon, 19 Aug 2013 15:47:53 EDTGabriel Deschambaultdégoûtégaré errantreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/4248/legare-errant-7
L'égaré errant #6c'est ICI.)

Il semblerait que j'ai aussi droit à une situation favorable de temps à autre. Je me prélasse dans de beaux draps parfumés par un lavage récent. La dame à mes côtés a la tête enfouie dans l’oreiller, mais c'est une bonne chose, car elle respire toujours. Et je la connais. Peu, mais je connais son nom et c'est déjà beaucoup. Je sais qu'elle est charmante et surtout je sais que si jamais elle a un conjoint terrible et démesuré, il ne risque pas de surgir ici, dans mon rêve, parce que je suis chez-moi, dans ma demeure immaculée, parfumée de citron et de lavande, gracieuseté de maman, l'Ingératrice.

Je vous raconte :

Après le départ de mon père, un chèque de 2500$ dans une poche, une haine viscérale et un respect tout aussi profond pour mon géniteur dans l'autre, je me mis à la recherche d'une situation stable. Je devais retrouver mon permis et mes immatriculations. Surtout, je devais régler mes comptes avec la pauvre imitation de Hulk Hogan.

Ma mère se pointa à la maison pour me réconforter, nettoyer ma litière, entendre les détails précis de mon malheur et déplorer le sens de l’humour de son mari. Puis quelques heures plus tard, elle me laissait au poste de police de St-Jérôme et elle prit le chemin du Carrefour du Nord, histoire de voir si elle n'allait pas y croiser un autre de mes enfants illégitimes. De mon côté, j'allai m'adresser à l’agent Gauthier assis l'autre bord d'une fenêtre de verre. Manifestement, il n'avait rien à cirer de défendre ma tête de civil mal léché. Si au moins il avait eu la mythique moustache de morse pour cacher son expression de dédain alors qu’il me promettait de voir ce qu’il pouvait faire.

Derrière moi, dans la salle d'attente, une personne s'esclaffait. C’était de moi qu'elle se foutait. Comme si je n'avais pas assez de mon père pour jouer ce rôle. Je me retournai pour intervenir et je vis une resplendissante jeune femme qui n'en pouvait plus de se contenir. Je voulais être offusqué, mais la vue de son corps qui tressautait et de son visage crispé par l'hilarité de mon récit me désamorça. Je pris place à ses côtés laissant un siège libre entre nous deux et j’expirai profondément avant de lui sourire.

Elle était excessivement mignonne avec ses cheveux bruns bouclés, presque crépus et ses yeux légèrement bridés, résultat d'un délicieux métissage, une denrée rare dans ce coin consanguiné. Puisqu’elle avait si aisément cassé la glace entre nous deux, je n’eus aucun scrupule à lui demander, le plus familièrement du monde, ce qu'elle faisait là.

- Bof, j'me suis fait avoir. Un arnaqueur m'a volé un peu pas mal de cash.

Elle me raconta, sans gêne aucune, une combine dans laquelle elle était naïvement tombée. Je n'ai pas compris tous les détails, mais ça impliquait qu'un homme, un inconnu, déposait un chèque dans son compte bancaire à elle pour ensuite la payer sur le champ avec ce même argent pour un travail qu’elle n’avait pas encore accompli. La suite évidente : Enveloppe vide et monsieur disparu.

- Comment t'as fait pour te laisser arnaquer de même? lui demandai-je, surpris par autant de crédulité chez une femme en apparence si dégourdie.

- Ben, on dirait que j'suis pas la seule à me faire avoir quand j'ai un verre ou deux dans le nez... et à avoir une confiance aveugle envers les gens. Au moins, j’suis restée habillée tout le long, moi.

Effectivement, j'étais très mal placé pour faire la morale à qui que ce soit sur ce sujet.

L'agent ressurgit d'on ne sait trop où. Il affichait maintenant un air sérieux. Il m'énervait. Décidément, j'avais vu trop de policiers ces derniers jours.

- Monsieur Légaré, j'ai quelques questions pour vous. Premièrement, est-ce que vous connaissez le nom ou le matricule de ce monsieur qui vous aurait supposément floué?

- Euh, non, mais j'pourrais retrouver son adresse.

- Son adresse civile monsieur? Vous me disiez avoir dormi chez une dame. Et qu'elle n'était plus avec le monsieur en question?

- Oui, mais c'est son ex, elle pourrait savoir...

Il me coupa :

- Écoutez monsieur, j'ai une deuxième question avant qu'on poursuive : Vous a-t-il touché, malmené ou menacé ?

- Euh, non, mais il m’a piégé à l’autre bout du monde, puis…

Derrière moi, les rires étouffés de la belle me déconcentraient.

- Et j'ai une troisième question avant que vous répondiez à la deuxième : Avez-vous, oui ou non, omis de payer vos plaques et votre permis pendant près de deux mois ?

- Oui, mais...

Je ne pus finir ma phrase qui n'avait pas vraiment de suite de toute façon.

- J'pense que je ne peux rien faire pour vous à part recevoir le paiement de vos contraventions monsieur. J'vais vous donner un conseil : Laissez tomber votre plainte. C'est juste un conseil, si vous y tenez vraiment, je peux vous fournir les papiers nécessaires, mais ça ne vous mènera nulle part d'intéressant.

Il appuya le dernier mot d’un clin d'œil persuasif qui en disait long sur la solidarité policière. Je n’étais pas d’accord du tout, mais les bruits derrière ne m'aidaient guère à garder le sérieux de mes convictions. Je me retournai pour apercevoir la jolie dame pliée en deux dans une contorsion inappropriée. J’abdiquai et renonçai à mes droits et je payai une somme faramineuse à l'État, alors que je savais être une pauvre victime.

Cela fait, je retournai m'installer à côté de madame pour lui demander son nom avant de quitter. Je devais me présenter à la SAAQ et ensuite me rendre au centre d'achat tandis qu’elle devait probablement faire l'énoncé de ses mésaventures à l'agent compréhensif et dévoué. Il me sembla pertinent de tenter de mettre la main sur son numéro de téléphone.

- Tu sais, on pourrait prendre un verre amadné. Moi c'est Étienne, toi ?

Je ne m’attendais pas à sa réponse :

- Au diable mon nom, on va tu prendre une bière tout de suite, j'te le dirai après qu'on ait trinqué à nos déboires. Ils le retrouveront jamais mon voleur de toute façon. Ok?

- Oui, mais ma m...

Je laissai tomber l'histoire de ma mère qui m'attendait au Carrefour. Elle méritait mieux qu'une histoire vraie d'une platitude triste et embarrassante. La SAAQ pouvait attendre une journée de plus.

- On y va. J'annule mon lift.

S'ensuivit une soirée des plus excellentes. Nous avons fait connaissance dans un bar crade de St-Jérôme-des-Vices et avant d'être amochés, nous avons transféré, à bord de son véhicule, vers Ste-Adèle, pour continuer notre soirée au judicieusement nommé Le Tavernak. Tard dans la nuit, trop affectés, nous avons parcouru à pied les deux kilomètres jusqu'à chez-moi dans l'allégresse la plus libidineuse.

Elle s'appelle Évelyne et elle dort à mes côtés. Elle est drôle, belle, un brin candide, mais farouchement intelligente.

Je suis allongé et je pense à ma mère. Non parce qu'une jolie femme nue dont les origines se perdent dans le temps et se confondent sur tous les continents me rappelle ma mère, mais parce que ma mère a peut-être raison. Toute cette triste histoire semble avoir eu une finalité. Peut-être que, possiblement que, et ça me lève le cœur de répéter cette formule de matante simpliste,

rien n'arrive pour rien.

À suivre...

Illustration par Grégoire Mabit

Le septième épisode est ICI.
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http://urbania.ca/canaux/fictions/4232/legare-errant-6Mon, 12 Aug 2013 16:00:09 EDTGabriel Deschambaultégaré errantreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/4232/legare-errant-6
L'égaré errant #5c'est ICI.)

Bien installé à ma table de cuisine, une enveloppe à la main, j'ai envie de trucider mon père. J'ai envie de l'embrasser aussi. Contradiction? Dualité?

Je vous raconte :

J'étais tout juste de retour de mon escapade à Milles-Isle. C'était ma mère qui était venue me chercher. Je venais de retrouver le confort de mon appartement vidé de son âme féminine et je réfléchissais à la façon de me sortir de ce récent merdier. Détail important : j'avais maintenant un policier de la World Wrestling Federation sur le dos et il était prêt à de compliqués stratagèmes pour se venger d'avoir peut-être couché avec son ex. En plus, j'étais maintenant seul à payer un cinq et demi, j’étais probablement grippé d'avoir marché sous la pluie, lendemain de plusieurs veilles, cocu de longue date, sans auto ni permis… irréfutablement, irrémédiablement con.

J'en étais à évaluer mes chances de fuite vers le Mexique quand mes réflexions furent coupées par l'arrivée de mon père. Il affichait, un fait rare, une face déconfite. Il prit place juste en face de moi et me dit quelque chose qui, venant de lui, pouvait être qualifiée de totalement révolutionnaire :

- Étienne, je suis désolé d'avoir ri de toi de ce matin.

Je n'ai jamais aimé voir mon père repentant. Ce n'est pas dans ses habitudes et ça me donne l'impression que sa fierté a laissé place à la faiblesse. Ça ne concorde pas avec l'image qu’il s’est trop longtemps évertué à construire et à laquelle je crois, bien sûr, comme tout bon fils doit le faire.

- C'est pas grave papa. Si on n’en rit pas, va falloir en pleurer.

- J'ai su pour Cassandra... C'est chien. T'aurais pu me le dire.

Maman l’avait informé sur l'intégralité de mes mésaventures, contravention nouvelle et tout. Ça avait enfin calmé ses ardeurs comiques. Il faut dire qu'orgueil oblige, j'avais sensiblement omis de préciser que Cassandra était maintenant avec l'électricien qui l'avait probablement mise enceinte en plein milieu de l’installation d’un panneau électrique dans mon propre appartement, si une telle chose était possible. Connaissant les prouesses de Cassandra, l'image était vraisemblable.

- Ben, j'ai pas eu envie d'en rajouter. T'étais déjà assez crampé de même.

Il afficha un air des plus solennels et affirma :

- Coucher avec la femme d'un armoire à glace, ça c'est drôle... un policier en plus.

Il esquissa un petit sourire à l'évocation de ce détail et moi aussi. Il continua :

- être pogné dans une poursuite en char, sans accident, pas de blessés, c'est pas mal drôle. De penser que le petit était ton enfant, ça peut être comique aussi, un peu, pas vraiment, mais de se faire voler sa blonde par un jobbeur et qu'il la mette enceinte, ça c'est chien. C'est dur pour l’amour-propre de se faire voler son bonheur sous son nez. J'voulais pas rire de ça. On peut pas rire de tout dans la vie.

Ah bon, une première.

- C'est pas grave papa, tu pouvais pas savoir. À ben y penser, c'est quand même drôle pareil.

Je ris, m'attendant à être accompagné, mais il demeura de glace.

- Voyons papa, qu'est-ce qui se passe?

- Y a un détail qui faudrait que je te dise, mais faut que tu me promettes de garder ça pour toi.

Il semblait être aux prises avec une information lourde à porter. Je lui promis.

- Dans mon temps, j'étais pas trop, trop tranquille. J'ai fréquenté mon lot de filles. Amadné, j'ai rencontré ta mère, j'me suis calmé. Après que tu sois né, j'ai retrouvé par hasard une de mes anciennes blondes.

Il prit une pause inutile, trop longue, juste pour déglutir bruyamment. Je le pressai de poursuivre.

- Pis elle avait un enfant. Il me ressemblait un peu, pas mal. La même chose que toé avec Cassandra, mais ça adonne que c’était le mien. Pour de vrai. Je l’ai confrontée et elle a fini par me l'avouer.

Mon maxillaire inférieur était au sol pour la deuxième fois de la journée.

- J'ai un frère?

- Un demi-frère, s’empressa-t-il de me corriger. J'ai jamais eu de contact avec lui. La fille était recasée avec un autre gars qui l'a élevé comme son fils. C'était mieux comme ça. Pendant des années, je gardais un œil sur lui
de loin; au parc, à l'école. J'avais de la misère à me détacher, mais amadné, a ben fallu que je décroche. Il allait bien, il était bien traité.

- Yé où ce demi frère-là? Pourquoi tu me racontes ça là, tout d'un coup de même?

- Ben, c'est ça. Je sais maintenant qu'il est revenu vivre dans le coin. Quand maman m'a raconté ton histoire en détail, je me suis dit que c'était possible…

- De quoi?

Je m'impatientais gravement.

- J'ai vérifié, tsé le gars qui vit avec Cassandra, ben c'est lui. Le petit gars que tu as vu l'autre fois, c'est mon petit-fils, ton neveu. C'est pour ça qu'il te ressemble autant.

J'accusai le coup. Je savais que je devais réagir à un aveu sérieux, mais mon cerveau n'arrivait pas à traiter l'information.

- Tu veux dire que l'électricien... le père... Cassandra...

Tout tombait en place. Mon père, une autre famille... j'étais étourdi par cette révélation, un peu dégouté aussi. Comment avait-il pu garder cette information? Et maman qui ne savait rien.

- Mais...

Je ne savais que dire.

- Parles-en pas à ta mère. Ça lui ferait de la peine pour rien. Surtout, j'voudrais que tu te tiennes loin d'eux autres. On peut pas interférer. J'ai décidé de ne pas être dans sa vie, faudrait que ça reste comme ça.

- J'en reviens pas. Câliss, c'est quoi les probabilités que Cassandra se retrouve avec lui après moi?

Autant de coïncidences m’assommaient, mais mon père semblait y avoir réfléchi déjà longuement.

- J'y ai pensé pas mal. Faut croire qu'elle tombe pour notre génétique. Après toi, elle aurait pu se ramasser avec moi si j'avais pas déjà été en couple.

Même avec la gravité de la situation, il arrivait à se faire rire lui-même. Il redevint rapidement sérieux :

- Là, j'vais aller me promener en char, tout seul un peu pour penser à tout ça.

Je voulus protester, mais il leva une main et utilisa sa voix grave et impérieuse de père :

- Prends ça, c'est pour toi.

Il sortit une enveloppe de sa poche de veste et me la tendit. Je la pris. Il se leva et quitta sans en rajouter. Curieux, je déchirai le cachet et je retirai le contenu. Il y avait un chèque et une autre enveloppe, plus petite. Le
montant me jeta en bas de ma chaise.

2500$.

Adressé à Étienne Légaré. Pour service rendu.

Il aurait pu trouver une formule plus précise. Cet argent allait régler mes problèmes immédiats; payer mes contraventions, mes plaques, le loyer et l'épicerie jusqu'à ce que je me retrouve enfin une job. Quel service rendu!?

Il aurait dû écrire : pour redresser une vie de perdant de compétition.

J'ouvris l'autre petite enveloppe, encore plus intrigué. En dedans, un petit mot écrit de la main de mon père :

Étienne, mon fils,

On dit qu'on ne frappe jamais les gens par terre. Des fois, on n'a pas le choix. L'important c'est de les aider à se relever. Ta mère m'a tordu le bras pour que je te sorte de la merde. Voici l'argent, mais ne va pas croire que tu vas partir avec mon cash sans me rembourser un peu.

Sache que c'est déjà fait, car si tu lis ceci, c'est que je me suis repayé un peu. De ta tête. Tu es vraiment assez poisson pour croire n'importe quelle histoire d’enfant illégitime.

Bonne journée mon fils seul et unique.

Ton père


Je bondis pour regarder par la fenêtre, mais il était déjà parti affichant, je l'imagine très bien, le sourire le plus fendants de tous les temps.

Le sale.

À suivre...

Illustration par Grégoire Mabit

Le sixième épisode est ICI.
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http://urbania.ca/canaux/fictions/4210/legare-errant-5Mon, 05 Aug 2013 13:18:10 EDTGabriel Deschambaultloserrelations père filspapareportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/4210/legare-errant-5
L'égaré errant #4c'est ICI.)

Et voilà que je vagabonde encore, complètement épuisé et seul au milieu de nulle part. Sous la pluie cette fois. J'ai vraiment un don spécial pour la déchéance. Ma mère qui me répète sans cesse que « rien n'arrive pour rien ». Elle va devoir me l'expliquer celle-là.

Je ne suis pas sorti du bois et en plus, la saleté de contravention qui s'imbibe dans ma poche arrière m’indispose tout en me rappelant que j'ai encore réussi à m’appauvrir. Et de beaucoup.

Je vous raconte:

Hier soir, j'ai fini par retrouver un semblant de civilisation à l'intersection de la 117 et du Chemin de la Montagne. La cabine téléphonique qui s'y trouvait ne m'a été d'aucune aide, mon 25 cennes ne suffisant pas à la montée de l'inflation! 50 cennes maintenant!? Hélas, personne n'a daigné s’arrêter pour faire monter un pouceux un peu fané. J'ai donc parcouru les six kilomètres restants à pied pour finir par aboutir à la maison aux petites heures. Arrivé sur le pas de ma porte, une pluie diluvienne se mit de la partie. J'avais au moins évité ça. Enfin un peu de bonne fortune.

J'étais défait, épuisé, vanné et encore et toujours perdant. Mes pieds souffraient le martyr et Caroline, ma soi-disant blonde, avait ramassé l'essentiel de ses choses et, sans note, elle avait quitté notre nid.

C'est peut-être une bonne chose, puisque le béguin renouvelé pour mon ex ainsi que le réveil fortuit dans le lit d’une inconnue démontraient de façon éloquente le caractère vulnérable de notre couple. De toute façon, cette relation sclérosée devait s'éteindre de sa mort préméditée. Je lui souhaitai intérieurement de rencontrer meilleur homme (tâche plutôt facile) et je passai à autre chose de plus important : Retrouver mon auto. Et peut-être un jour, dormir...

Il y avait un message sur mon répondeur m'informant que ma Toyota avait été remorquée dans une fourrière à Mille-Isles. Pourquoi si loin? Je retournai l'appel et un commis m'informa qu'on l'avait retrouvée stationnée dans un endroit interdit à Prévost. Pourquoi l'avoir remorquée alors? Curieusement, il me demanda de me pointer que plus tard en avant-midi, à 9h précises. J'appelai mon père pour qu'il accompagne son bon à rien de fils unique.

À peine quelques minutes après notre départ, mon père stationnait sa Malibu sur le bord de la route pour reprendre son souffle tellement il s'esclaffait de mes mésaventures. Son sens de l'humour n'a pas vraiment de limite. Le pire : je ne lui avais pas tout raconté. Ce que cet homme est prêt à faire pour se payer la gueule de quelqu'un... Mais là, il n'avait qu'à profiter du récit et il s'en abreuvait, fils ou pas.

- T'es mon héros ptit gars.

- Je sais. Enwèye, on repart. Pis j'en reviens pas que tu sois crampé. J'ai failli mourir dans ce char-là.

- Ben, t'es encore en vie mon homme.

Et il repartit de plus bel dans une autre crise de rire. Entre deux sanglots, il réussit tout de même à en remettre :

- Ah ben ciboire. J'pense que ta mère a fait exprès pour commencer tout ça. Elle l’avait prévu!

- Papa, si tu t'étouffes en riant, j'vais juste pousser ta vieille carcasse sur le bord du chemin, pis j'vais repartir avec ton char de vieux à calotte.

- Une criss de belle mort, rajouta-t-il avec grand peine.

Je l'aime aussi, malgré tout. Comme ma mère, il est exaspérant. La combinaison de leur génétique a fait des merveilles. Merci beaucoup. Au moins, il sait comment désamorcer une situation dramatique.

- Caroline serait pas contente de ton histoire avec la femme du gars qui ressemble à Hulk Hogan.

- Elle le saura pas. Elle est partie à matin... ou hier, je sais plus.

Il s’arrêta. Le silence. Il semblait ému, presque triste. Il avait un cœur après tout. Une conscience peut-être.

Fausse alerte, il s'esclaffa encore. Tellement qu'il en pleurait. Je dû l'ignorer jusqu'à Mille-Isles. Des années de pratique m'avaient rendu assez efficace à cet exercice.

Arrivés là-bas, il me laissa en me souhaitant bonne chance, refoulant son rire dans un effort pathétique. Je dus débourser 30$ pour mettre la main sur mon véhicule et 85$ pour le remorquage et j'allais devoir me départir d'un autre 56$ pour la contravention. Merveilleux, 171 beaux biftons en moins. La valse du déficit avait débuté.

Furieux, je retrouvai le contrôle de ma Toyota et je pris la route 329 pour retourner chez-moi. J'avais un plan : J'allais remettre ma vie sur les rails. Mes finances étaient à sec, mon honneur à zéro et mon allure, désastreuse.

Mais qu'il était bon de retrouver l’autonomie de mouvement à plus de 100 km/h sans petit vieux à calotte pour rire de moi et sans redneck à la dent malpropre pour me contraindre à défier la mort.

J'avais dépassé le petit village de Gore de quelques kilomètres lorsque j’aperçus dans mon rétroviseur une voiture de police qui me signalait à grand coup de gyrophares de m’immobiliser. Ce que je fis. Un policier descendit et vint à ma rencontre et m'annonça que j'avais un feu arrière brûlé. Je lui avouai que je l'ignorais et c'était vrai. Peut-être était-ce arrivé à Prévost. Un petit voyou probablement. Je m'attendais à un simple avertissement de 48 heures, mais non. Ce qu'il m'annonça fit beaucoup plus mal.

- Monsieur Légaré, vous roulez sans permis, ni immatriculation.

- Quoi?!

Mon incrédulité devait avoir l'air sincère puisque elle l'était.

- C'est écrit dans votre dossier que vous n’avez pas payé les deux depuis presque deux mois.

Il me revint à l'esprit les bribes d'une discussion soporifique entre ma mère et une partie un peu lâche de ma conscience:

 «...suis tannée de m'occuper de tes affaires... assez grand pour t'organiser… ton renouvellement de... t'en charger toi-même... trop vieux pour... faut être autonome... à ton âge...»

Manifestement, elle avait eu tort de vouloir me responsabiliser. Je demandai au policier :

- Qu'est-ce que ça va me coûter?

- Cher monsieur. Au Québec, il faut un permis pour conduire et des plaques aussi. C'est la base.

Je devais bien accepter un peu de condescendance, après tout, je le méritais d’autant qu’il avait bien raison. J’espérais seulement qu'il bluffait pour me donner la chienne. D'une politesse mielleuse, je lui promis :

- Ben j'vais aller les payer tout de suite monsieur l'agent.

- Non, non, non! Vous repartez pas avec votre auto monsieur. C'est une saisie de véhicule immédiate. Pis en plus, ça va vous coûter 300$ d'amende, plus 137$ de frais et 14$ de contribution. On s'en sauve pas, j'ai pas le choix de vous charger.

- Ça fait pas loin de 400$!

- 451 monsieur... fois deux. Une fois pour le permis et une autre pour les immatriculations.

Ma mâchoire se disloqua et tomba entre mes jambes. Impossible que ça coûte si cher. 14$ de contribution? Contribuer à quoi ? À ma propre chute? J'y contribuais à chaque instant de ma vie!

J'étais fini. Vidé. Lessivé. Il retourna à son véhicule quelques minutes. En revenant, il me fit descendre de mon auto et prit mes clés et debout dans la pluie froide, mal habillé, je reçus mon châtiment de papier.

La bienséance suggérait qu'il me reconduise dans un village non loin, mais le policier m'annonça qu'il devait « malheureusement » quitter pour un appel urgent et que je devais me débrouiller, qu'il était désolé. Sans en rajouter, il remonta dans son véhicule sous mon regard perplexe. Alors qu'il se mettait tranquillement en route, la fenêtre du passager s'ouvrit et un agent plutôt discret sortit le bras et me tendit quelque chose. C'était un téléphone cellulaire.

- Tu pourrais en avoir besoin, Étienne Légaré.

Quelle attention.

J'aurais voulu le remercier, mais je fus drôlement saisi en reconnaissant mon propre téléphone et encore plus en reconnaissant la moustache et la gueule équarrie de l'agent Hulk Hogan. Il me fit un clin d’œil et un sourire énorme alors qu'il s’éloignait dans sa voiture, au sec, vengé.

Si, au moins, il avait pris le temps de recharger les batteries de mon cell.

Le sale.

À suivre...

Illustration par Grégoire Mabit

Le cinquième épisode est ICI.
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http://urbania.ca/canaux/fictions/4196/legare-errant-4Mon, 29 Jul 2013 15:35:02 EDTGabriel Deschambaultcellulairehulk hogangoreprévostperdantloserégaré errantreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/4196/legare-errant-4
L'égaré errant #3c'est ICI.)

Marcher sur une route secondaire en forêt sous les étoiles n’était pas mon souhait le plus ardent. Si seulement j'avais le cellulaire que Hulk Hogan m'a refusé. Vais-je retrouver un jour Ste-Adèle? Combien de kilomètres aurai-je à marcher sans une salutaire paire de boxers pour réduire la friction? Je vais devoir trouver une boîte téléphonique... si ce genre d'archaïsme existe toujours.

Comment j’ai fait pour me retrouver dans ce foutoir?

Je vous raconte :

Après mon éviction spontanée de ce matin, sans voiture et sans honneur, je n'ai rien trouvé de mieux à faire que de m'accouder à un bar pour siroter des pintes toute la journée. Comme si l'alcool était le seul remède pour calmer l’inconfort résultant de ma débauche de la veille. À un certain moment, j'ai commandé de la poutine pour tapisser mon estomac d'une couche protectrice qui me permettrait de poursuivre. Puisque consommer de la poutine est toujours une idée géniale, deux gars, assis non loin au bar, décidèrent de se joindre à moi. Sympathiques ivrognes, ils commandèrent aussi et prirent place à ma table pour manger en ma compagnie. Ils s’esclaffèrent du récit de mes mésaventures et à grand coup de claques dans le dos, ils en redemandèrent. Je leur servis quelques perles véridiques et j'en inventai d'autres, car j'aime bien l'attention.

Ça ne leur en prenait pas plus pour que je devienne leur meilleur ami de la soirée. Nos discussions tournaient autour du vide et nous frôlions des sujets signifiants du plus loin possible. Ils se présentèrent, mais comme d'habitude, j'oubliai les noms dès qu'ils franchirent mes tympans. Celui aux lobes d'oreille bizarres, je l'aurais nommé Billy-Bob si j'avais pu et l'autre, arborant la moustache de vainqueur et la dent jaunie, je l'aurais baptisé Fernand si sa mère avait eu la décence de me consulter sur le sujet.

Comme c'est souvent le cas au détour d'une deuxième journée de suite de beuverie, l'ivresse m'accompagnait paisiblement plutôt que d'accaparer tous mes sens et ceux de mon entourage immédiat.

Un peu avant minuit, Fernand annonça leur départ imminent.

- Nous autre, on s'en va à Ste-Agathe, on peut ben te laisser en passant. Faut ben que tu retournes là-bas amadné. À moins que tu préfères retourner dormir avec la femme de Hulk Hogan.

Ils éclatèrent à l'unisson d'un grand rire gras que l'on sert exclusivement dans les tavernes. Il poursuivit en soulevant le sac de plastique du restaurant à poutine:

- Si tu te perces deux trous dans le sac icitte, ça pourrait te servir de boxeurs le temps de retrouver les tiens.
L'image me fit rire aussi. Fernand en remit :

- Tu peux même te faire des bretelles avec les poignées si tu l’étires assez.

J'acceptai leur offre (le covoiturage, non le sac) malgré l'évidence de leur ébriété. C'était bien leur problème et de toute façon, il n'y avait que 12 km à parcourir. Parce que les accidents de gars saouls n’arrivent qu’après une certaine distance. Tout le monde sait ça.

Je pris place, armé de mon insouciance, dans le minuscule compartiment d'une auto sport à deux portes, une Précidia défraichie. Le derrière était bourré de cochonneries et je cherchais encore de la place pour mes pieds quand nous prîmes la route de façon beaucoup trop nerveuse. Quelques secondes plus tard, je farfouillais frénétiquement dans les fentes du siège à la recherche d'une ceinture de sécurité, car Billy-Bob conduisait vite, beaucoup trop vite sur une 117 qui affichait une limite de 70 km/h. Peut-être avait-il confondu le numéro de la route avec la limite de vitesse.

Fernand riait et encourageait Billy-Bob à être moins « fif » et à accélérer. J'étais livide, trop saisi et trop peureux pour protester. Et ce n'était que le début. Il accélérait toujours quand Fernand signala qu'une voiture de police passait en sens inverse.

- Au yable l'osti de police!! s'exclama Billy-Bob sans ralentir la voiture.

Il roulait tellement que mon cœur, déjà fragilisé, se soulevait à chaque butte et dans chaque courbe. Arrivé à la hauteur de Piedmont, je remarquai une voiture qui nous suivait à 150 km/h. Les gyrophares qui s'allumèrent signalaient-ils la fin mon calvaire? Hélas, Billy-Bob lâcha un « yeeehahhh » à l'américaine et accéléra de plus belle en hurlant :

- Osti, on est comme dans Shérif fais moi peur!

Fernand était retourné et regardait la voiture de police, exposant sa dentition ambrée dans un sourire de cinglé. Un feu de circulation rouge arrivait à grande vitesse. Billy Bob ralentit la voiture. Allait-il abandonner cette folie? Il appliqua violemment les freins et tourna le volant vers la droite. La force G plaqua mon visage contre la fenêtre. Pris par surprise, les policiers, mes sauveurs, n'avaient pas eu le temps de manœuvrer et étaient passés tout droit.

- Les gars, faudrait arrêter, implorai-je, on va se planter!

- Inquiète toi pas, y a pas de danger.

Rassurant ce Fernand. Billy ne ralentissait pas, encouragé par l'enthousiasme de son ami qui ne perdit pas son air radieux même lorsque la voiture illuminée réapparut derrière nous.  Je ne saurais dire combien de temps ce cirque perdura, mais nous nous enfoncions de plus en plus profondément dans les terres à une vitesse tout simplement démente. J'étais au comble de la terreur; eux débordaient d'euphorie. Après bien des kilomètres et alors que les signes de vieillissement prématurés s'étaient bien installés sur mes traits tirés, les policiers ralentirent et abandonnèrent la chasse, percevant probablement le caractère trop risqué de leur entreprise.

- On les a eus tabarnack! s'exclama Billy-Bob.

- Les osti de chiens, renchérit Fern.

- Je veux débarquer, rajoutai-je.

- Attends un peu, me dit Billy-Bob, il faut qu'on se trouve un spot pour cacher l'auto. S'il nous rencontre encore, on est fait.

- J'aimerais mieux débarquer TOUT DE SUITE!

J'appuyai très fort sur les derniers mots.

- Ok, c'est correct, prends le pas de même.

Il appuya aussi fort sur les freins et l'auto s'immobilisa brusquement me propulsant violement vers l’avant une dernière fois pour la forme. Un Fernand offusqué descendit de l'auto pour me laisser sortir. Je ne savais même pas où je me trouvais, mais je préférais être perdu sur une route de campagne que de mourir dans cette maudite Precidia.

- Comment je fais pour me rendre chez-nous?

Fernand haussa les épaules, désintéressé. Billy-Bob ouvrit sa fenêtre et cria :

- Envoyez, faut y aller, les flics pourraient arriver.

- On est pas mal au milieu de nulle part, me dit Fern, tu peux partir d'un bord ou l'autre et tu vas finir par arriver sur la 117 si tu prends vers l'est au prochain chemin que tu croises.

- Vous avez un cell?

- Non! me répondit sèchement Billy-Bob. Il démarra en trombe laissant à peine le temps à Fernand de rentrer son corps dans l'auto.

Billy-Bob prit la peine de sortir son bras par la fenêtre pour m'honorer de son majeur érigé en me traitant d'osti de tapette.

Pas de nom, pas de numéro de plaque. Rien. La vie allait devoir lui faire payer cette insulte et tout le reste. J'avais confiance, elle allait s'en charger. Elle le faisait toujours avec ce genre de spécimen. En regardant autour de moi, je décidai de rebrousser chemin vers le sud. Avec un peu de chance, je recroiserais peut-être les policiers.

Ainsi commençait une autre errance.

À suivre...

Illustration par Grégoire Mabit

Le quatrième épisode est ICI.

La suite la semaine prochaine, au même endroit.]]>
http://urbania.ca/canaux/fictions/4178/legare-errant-3Mon, 22 Jul 2013 13:26:26 EDTGabriel Deschambaultpoursuitelendemain de veillepoliciersreportagereportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/4178/legare-errant-3
L'égaré errant #2c'est ICI.)

Il faut vraiment se demander pourquoi je me retrouve au bar du Village à Prévost pour la deuxième fois en moins de 12 heures à entamer sérieusement la prime de départ qui a accompagné le dernier d'une longue série de congédiements. Il faut surtout se demander pourquoi je me retrouve allégé du poids d'un cellulaire et d'une paire de boxeurs.

Est-il au moins midi ?

Oh, mais quelle gueule de bois! J'ai l'impression que ma mâchoire a implosé et que des fragments d'os se sont incrustés dans mon cervelet. J’ai mal.

En plus, je vais devoir repartir à pied. Où est mon auto? Comment l'ai-je égaré?

Je vous raconte:

Hier soir, écœuré par ma péripétie désastreuse avec Cassandra et mon enfant qui ne le fut jamais, je heurtai de plein fouet le premier bar que j'aperçus, question d’anesthésier mon orgueil. Ça n'a pas pris bien longtemps avant que je me retrouve avec une bande de locaux qui échauffaient leur esprit à grand coup de shooters. J'ai cette tendance à me faire des amis rapidement dans les débits de boisson et, comble de chance, la gente féminine semble m'apprécier bien plus quand elle est elle-même désinhibée. J'ai encore le faible souvenir d'un trio de femmes frivoles qui s'esclaffaient de mes blagues douteuses. L'alcool coulait à flot et les mœurs s'allégeaient très sérieusement quand trop soudainement, je me réveillai.

J'étais dans un lit inconnu, dans une pièce inconnue avec une femme nue, elle aussi inconnue puisque je ne pouvais, à ce moment précis, distinguer son visage enfoui dans un oreiller. L'état de conscience que je venais de retrouver était accompagné d'une violente douleur qui effleurait dangereusement mon seuil de tolérance. Étrangère ou pas, je serais resté étendu là le plus longtemps possible, catatonique, si l'envie d'uriner et la déshydratation ne m'avaient pas extirpés de force des beaux draps qui m'enlaçaient.

Le plus silencieusement possible, je descendis du lit et je sortis de la chambre. De l'autre côté de la porte, j'aboutis dans un univers d'enfants : des camions, des poupées, des casse-têtes; un monde plastifié et coloré difficilement tolérable dans ma condition. Je localisai la salle de bain et je m'y réfugiai pour vérifier s'il me restait des indices d'une relation charnelle. Tout portait à croire que nous n'avions que dormi, mais je n'aurais pu le jurer puisque mon odorat ne fonctionnait guère.

Je réfléchissais à la suite à donner à cette aventure quand j'entendis des pas dans le corridor et la voix enrouée d'une femme qui jurait :

- Câliss, yé dix heures. Shit, shit, shit... SHIT.

En jetant un coup d'œil, j'aperçus la demoiselle flambant nue qui se frappait le front de consternation. Je me souvenais vaguement de l'avoir vu la veille entrer dans le bar quelque part en début de soirée. Rien de plus. Je sortis de la salle de bain pour la rencontrer officiellement. Nous étions l'un devant l'autre dans notre plus simple appareil. Elle me regarda d'un air affolé.

- Scuse moi, mais il faut que tu partes tout de suite. Mon ex devrait arriver à tout moment avec les enfants.

Pourquoi dessinait-elle des guillemets dans les airs en disant le mot «ex» ?

- Oh, ok, j'vais y aller d'abord... Moi c'est Étienne.

- Je sais, envoie, habille-toi, me rétorqua-t-elle, l’urgence évidente dans sa voix.

J’acquiesçai et je m’enlignai sans attendre vers la chambre des maîtres en enjambant un camion de pompier hyper-réaliste. Alors que je prenais une parcelle de seconde pour admirer les détails minutieux de l'échelle télescopique, une porte s'ouvrit et un homme, un colosse, entra suivi de deux enfants en bas âge. Il ne perdit pas son temps à observer la scène de nudistes qui impliquait son ex «entre guillemets» et l’intrus qui portait à gauche. Il repoussa aussitôt les jeunes dehors en ordonnant à Nathan de surveiller la petite pendant quelques minutes. Il referma la porte et n'accordant aucune attention à son ex «entre guillemets», il me fixa sévèrement et m'annonça tranquillement, les dents serrées :

- T'es chanceux. La seule raison qui va te permettre de sortir d'icitte en vie, c'est mes enfants en arrière de la porte, là. Je te conseille de ramasser tes clics, pis de décrisser au plus sacrant.

La dame, les mains et les bras plaqués sur les endroits stratégiques, voulut s'exprimer sur la situation, mais Monsieur leva un doigt sans la regarder et elle trouva sage de garder son opinion pour elle-même.

Je notai qu'il ressemblait un peu à Hulk Hogan avec la moustache qui descendait de chaque bord de sa bouche pour encadrer son menton carré. Ça le rendait un peu plus sympathique. J'aime bien Hulk Hogan. Ce qui ne m'empêcherait pas de le craindre aussi.

- Tu vas sortir par la porte patio de la chambre pis tu vas te faire discret. T'as compris.

- Euh, oui, oui... pas de trouble.

Aucune raison de contredire un ton aussi impératif.

C'était la deuxième fois en autant de jours qu'une armoire m'aidait à débarrasser une demeure. Il m'accompagna dans ses anciens quartiers, saisit mes vêtements par terre et m'ordonna de m'habiller au plus «criss» en me les tendant. Il avait pris le soin de retirer mon porte-monnaie de la poche arrière de mes pantalons. Mes sous-vêtements manquaient à l'appel, mais je me gardai bien de le lui souligner alors que je manœuvrais prudemment le cuivre du zipper de mes jeans et la tendre chair de mon anatomie, deux choses qui ne doivent jamais se rencontrer. Monsieur Hogan me remit mon porte-monnaie après avoir pris le temps de vérifier mon identité. Ce qui ne me rassura pas un instant.

En enjambant la porte arrière, je vis mon téléphone cellulaire qui traînait à demi caché sous le lit. Je voulus le réclamer, mais l'autre coupa court à ma démarche en pointant frénétiquement vers un quelque part situé ailleurs que dans la maison de son ex trop récente. Je ne peux le jurer, mais en sortant, il me semble que j'ai senti le vent d'une claque monumentale frôlant de très près ma nuque vulnérable.

Dehors, je ne reconnus pas l'environnement et je dus sillonner les rues une bonne dizaine de minutes avant de reconnaître un élément familier. J'étais encore et toujours à Prévost.

Une heure plus tard, j'abandonnais les recherches de ma vieille Toyota. Elle n'était plus au bar, mais elle n'était pas non plus dans les environs de la maison de la femme du lutteur. J’errai un peu encore, jusqu’à ce que l'adrénaline finisse par s'estomper et que je retrouve les symptômes agressifs d'un lendemain d'abus.

J'allais devoir trouver une solution, mais plus tard. Désœuvré, l’entregent un peu échauffé par l’absence de mon imitation convaincante de Calvin Klein, je retournai vers le lieu d'origine de ma mésaventure la plus récente : le bar du Village sur la 117.

Au moins, je n'étais pas le premier client de la journée, car une vieille dame s'affairait déjà à remplir une machine de Loto-Québec de ses maigres économies.

Illustration par Grégoire Mabit

Le troisième épisode est ICI.
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http://urbania.ca/canaux/fictions/4162/legare-errant-2Mon, 15 Jul 2013 15:40:19 EDTGabriel Deschambaultlendemain de veillecamion de pompiershooterétienneégaré errantprévostreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/4162/legare-errant-2
L'égaré errant #1
Je vous raconte:

Elle est arrivée chez-moi sans prendre la peine de frapper. Elle a les doubles des clés, ce qui lui permet des allées et venues incessantes et trop souvent injustifiées. Que voulez-vous, c’est ma mère et je l’aime. Elle affichait son fameux air concerné. Un air navré que seules les dames de sa trempe réussissent à mêler à de l’anticipation et de l’enthousiasme. Cet air qu’elle revêt lorsque, désolée de la dévastation que pourrait laisser une information caustique, elle est aussi fière de pouvoir la communiquer en exclusivité.

- Étienne, tu te rappelles de Cassandra? m’a-t-elle demandé le plus naïvement du monde.

Question tout à fait rhétorique. Il y a cinq ans, Cassandra a laissé une plaie ouverte de 23 pouces ½ dans mon cœur et maman ne le sait que trop bien.

- Oui, je m'en rappelle.

Maman m'annonça qu'elle avait vu Cassandra dans un centre d’achat de St-Jérôme et qu'elle savait de source sûre qu’elle était de retour dans les Laurentides.

- Elle était avec un ptit gars.

- … et ? hésitai-je, craignant la suite.

- Le ptit gars te ressemble comme deux gouttes. Il a à peu près cinq ans. Les dates fittent. Ça m’étonnerait pas que je sois grand-mère.

C'était sa façon à elle de me dire que j’étais peut-être le père. Avant même que je réagisse de façon appropriée, elle poursuivit :

- Tu vois Étienne, rien n'arrive pour rien. J'étais même pas supposée magasiner à St-Jérôme à matin, mais y avait pu de médicaments pour ton père à Sainte-Agathe. C'est les énergies ça.

Les énergies... Ma mère et son ésotérisme à deux cennes. C'est un signe de je ne sais quelle maladie dégénérative collective quand on ne peut plus juste accepter les coïncidences comme étant inévitables et totalement naturelles. Pourquoi ne remarque-t-elle pas toutes les fois où il ne se passe rien? 99.9% du temps.

J’étais tout de même sidéré. Cassandra, l’amour de ma vie. Celle qui m’avait laissé filer entre ses doigts pour disparaître, introuvable, dans le trou à rat de trois millions d’habitants juste au sud de Laval. Comment la retrouver? Car c'est ce que je devais faire. Par où commencer? Étonnamment, la perspicacité et l'ambition se sont substituées à ma légendaire procrastination juste le temps pour moi de retrouver ma descendance. Ça ne m'a pris que quelques heures pour retracer Cassandra à Prévost, deux villages au sud de Ste-Adèle, mon patelin. L'instinct était à l’œuvre.

Sans attendre, je me suis pointé en auto devant la porte de sa maison jumelée et j’ai attendu qu’elle en sorte avec sa progéniture et peut-être la mienne. Ce qu'elle fit au bout de trois quarts d'heure, tenant un petit mousse de cinq ans par la main. Dans son visage, je reconnus le mien. Sa petite démarche d'enfant s'apparentait étrangement à mon déhanchement un peu trop vacillant. Le pauvre, il avait hérité de ma dégaine de vaincu.
Ça m’a fait un peu mal de la voir, elle. Je dus quitter en catastrophe me réfugier dans un dépanneur non loin de là pour me ressaisir et réfléchir. Appuyé sur le comptoir à café, j'ai senti la colère surgir en moi et, juste à côté, un ridicule brin d’espoir. Quelque part dans mon cerveau de débile léger, je nous voyais réconciliés d’une chicane qui n’a jamais eu lieu, coulant de jours heureux avec notre petit Fridolin Légaré-Giroux et le nouveau petit chien Tuile, un caniche que je déteste et que je ne frappe qu’en cachette. Dans ce fantasme, j'avais même un travail régulier.

Je devais aller la confronter! C’est ce que je fis.

J'empoignai le peu de courage que je possède et puis, en pleine soirée banlieusarde éclairée de cent lampadaires déprimants, j'escaladai les marches qui menaient à la porte de sa maison. Quand je sonnai, elle ouvrit et l’incompréhension dans son visage me heurta un brin. Comme si je ne m’attendais pas à autre chose considérant la nature impromptue de ma visite.

- Qu’est-ce tu fais ici ? m'interrogea-t-elle d'un ton brusque et agressif.

- Je suis venu réclamer ce qui m’est dû.

J’avais prévu cette ligne.

- De quoi tu parles?

Dans ses yeux, l’inquiétude, la peur même.

- Me quitter, c’est une chose, mais de me cacher que t’étais enceinte, c’est pas correct. À la limite, c’est illégal.

Une autre ligne que j'avais pratiquée. J'étais fier du rendu.

- De quoi tu parles? C’était pas de tes affaires.

Quel culot! Pas de mes affaires.

- J’ai le droit d’élever mon enfant. On était deux là-dedans.

La perplexité dans ses yeux ne pouvait que trahir sa culpabilité. Je sus à cet instant qu’elle était démasquée, que j’avais (maman avait) mis le doigt dans le mille. Elle tentait de fuir en reculant quand le petit gars, mon fils, surgit et enlaça sa cuisse ferme et rebondie. Elle le repoussa vers l’arrière en le sommant d’aller chercher Papa, cet imposteur, mais il était déjà là avec ses avant-bras noueux et son visage viril curieusement familier.

Je ne me qualifie pas de colosse avec mes six pieds (moins le pouce réglementaire que chaque homme peut se rajouter verticalement… et horizontalement), mais celui qui se tenait devant moi en était un, lui, avec ses six pieds trois pouces francs et ses épaules qu’on aurait pu confondre avec des enclumes. Curieusement, il me ressemblait un peu. Le garçon lui ressemblait encore plus. Deux clones. Le petit Fridolin n’était peut-être pas un Légaré après tout. Le colosse et moi avons fait plus ample connaissance le temps d’une accolade qui dura l'instant d'un élan qui m'envoya planer au-dessus de quelques marches. Six en tout.

En me redressant péniblement de cet atterrissage violent, je me consolai d’entendre la voix de Cassandra qui reprochait à son chum d’avoir usé de tant de brutalité. En bon crétin, dans cette situation pas possible, je réussis à me créer d'autres illusions en la voyant si concernée par mon bien-être. Son dernier regard chargé d'un lourd mépris éteignit définitivement mes fausses espérances de vie commune.

En quittant, honteux, je passai devant un camion d’électricien et le nom inscrit sur sa façade me ramena en arrière vers le souvenir d’un ouvrier qui avait fait des travaux électriques dans notre ancien appartement. Je saisis soudainement la raison pour laquelle l'homme me paraissait familier, cinq ans plus tard, en ce jour, alors que j'écorchais mon cul de cocu quinquennal sur le trottoir de ce quartier résidentiel triste.

En me rendant au bar noyer, ou plutôt, inonder mon existence misérable, je réalisais que le petit ne me ressemblait que vaguement et peut-être pas du tout. J'eus une petite pensée pour maman qui, encore une fois, s’était surpassée.

Illustration par
Grégoire Mabit

Le deuxième épisode est ICI.
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http://urbania.ca/canaux/fictions/4142/legare-errant-1Mon, 08 Jul 2013 15:11:07 EDTGabriel Deschambaultreportagefridolinégaré errantamourfictioncocuhttp://urbania.ca/canaux/fictions/4142/legare-errant-1
Un braconnier dans la fournaise #76ème épisode: St-Jacques-des-Monts-Calmes

Le docteur René Bourrassa est dérouté.  Il contemple le corps inerte du vieux Neuville.

«Criss, comment t'as pu fouerrer aussi grave ? Les autres sont où ?

- Du calme! Tout est sous contrôle, les autres sont bien attachés. Ils bougeront pas.

- Mais, là... le vieux, ciboire ? Qu'est-ce qu'on a fait ? Il faut se débarrasser du char, du corps, brouiller toutes les traces... Câliss, comment il s'est retrouvé ici ? Quand ils vont s'apercevoir de la disparition du bonhomme, ça va attirer les policiers dans le coin. Tout le monde le connaît dans le boutte!» Dans la voix du docteur, la panique est perceptible, le découragement évident.

Son complice, lui, n'est pas ravi qu'on l'attaque de la sorte. Il fronce les sourcils et glisse entre ses dents serrées : «Là, tu te calmes les nerfs ! Ça va s'arranger. Y a rien qui va mener quelqu'un jusqu'ici si le char disparaît. On est au milieu de nulle part et les policiers sont sur une autre piste à Montréal. Ils n'ont aucune raison de faire le lien».

La culpabilité tenaille le docteur, mais c'est surtout le détachement de son complice qui le terrifie. Il a vu ce dont il était capable. Ensemble, ils avaient convenu de certaines choses, mais Jérôme est allé plus loin, beaucoup plus loin. Il ne devait pas en capturer autant. Quatre personnes : c'est un putain de carnage! Jamais il n'aurait dû s'associer à lui. Jérôme, un de ses anciens étudiants, avait été mis à la porte de la faculté pour des raisons très valables. Au-delà de son comportement asocial et de son évidente absence d'empathie, sa manipulation particulière de certains cadavres avait obligé les dirigeants de l'université à le mettre à la porte. On avait camouflé l'affaire pour ne pas ternir la réputation de l'institution. C'était ce genre de type dont Bourrassa avait besoin, mais il n'aurait pu deviner à quel point il avait mis la main sur un être incontrôlable.

Les deux s'étaient entendus pour jeter les policiers sur une fausse piste. C'est ce que Jérôme a fait. Sur internet, Jean a vu les images que les autorités ont bien essayé de dissimuler, mais des séquences avaient déjà été filmées par de nombreux passants. À la vue de la sculpture, il a eu le souffle coupé et a dû combattre une crise de panique pendant de longues minutes. Depuis, il nage dans les eaux sales de l'incertitude et de la culpabilité.

Jérôme a dérogé du plan... complètement. Un ivrogne fini et une fille étaient les seules victimes prévues. Le docteur avait besoin d'un corps jeune relativement sain, et un autre, inutilisable, pour simuler un double meurtre et ainsi lancer les policiers sur une piste tordue.

«Mais, comment t'as fait pour le laisser s'échapper ? s'écrie le docteur.

- Tabarnack, j'savais pas qu'un manchot attaché aurait pu s'échapper!

- Il fallait s'en assurer. Tu l'as attaché avec quoi ? De la ficelle osti !

- C'est beau, tu te calmes...

L'expression de Jérôme indique clairement à Jean qu'il doit se taire.

- Au moins, il est revenu et risque plus de s'échapper. Regarde-le, j'pense même pas qu'il va survivre.

- Une chance que le bonhomme est revenu directement ici, répond Jean en secouant la tête, le pauvre, il cherchait un docteur. Qu'est-ce qu'il a trouvé ? Il lève la tête vers le plafond comme pour implorer le ciel. Pourquoi je me suis embarqué là-dedans ?

- Pour sauver TA fille ! s'exclame son complice, pour que TA fille s'en sorte... tu te rappelles ?»

Le docteur frissonne à la simple idée que Jérôme connaisse l'existence de Sophie, sa fille chérie. Il ferait tout pour elle. Déjà, il a soudoyé beaucoup de gens pour qu'elle accède au haut de la liste des transplantations pulmonaires. Sa fibrose kystique ne lui laisse plus beaucoup de temps. Quelques mois. Une saleté de maladie. En bon père, il a décidé de lui fournir lui-même une paire de poumons neufs.

Pour atténuer l'immoralité de son projet, pour légitimer un acte aussi lourd, il voulait que les organes proviennent d'un détritus, d'une jeune fille qui gaspillait sa vie. Il en a croisé des centaines dans les quartiers populaires de Montréal. Des cas perdus.

Malheureusement, à entendre les pauvres parents de la jeune Marjorie Hudon, celle-ci ne correspond pas du tout à ce critère. Il est accablé de remord, mais il ne peut plus reculer. Il est impliqué de façon irréversible dans cette affaire... son affaire.

En plus, il a dépensé tellement d'argent pour que le directeur et un employé de la morgue ferment les yeux et falsifient les documents sur la prochaine arrivée d'organes. Ceux-ci devaient officiellement avoir été prélevés sur le cadavre d'une personne consentante... et morte de façon naturelle. Il ne leur a pas dit la vérité. Les deux croient plutôt qu'il va mettre la main sur des organes légaux cueillis aux États-Unis, mais achetés à prix fort. S'il avait pu, c'est ce qu'il aurait fait, mais les personnes adéquates ne meurent pas toujours au bon moment. Parfois, il faut précipiter les choses.

Il a une pensée pour les quatre victimes innocentes... c'est beaucoup pour sa conscience. En cherchant un complice sans scrupules, il a obtenu le plus grand des malades. Un psychopathe du nom de Jérôme Ferron. Ce qu'il a fait horripile Jean. Son destin est maintenant intimement lié au sien. S'il recule, il tombera avec son complice et il perdra sa fille. Sa douce et fragile Sophie.

Son plan avait encore la chance de fonctionner jusqu'à ce que Neuville, un homme désespérément bon, s'effondre sur son plancher, mort.

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Il raffole du contrôle qu'il exerce sur tant de gens.

Le pauvre professeur qui l'a approché ne s'attendait peut-être pas à autant de zèle de sa part. Il devait seulement enlever deux personnes «nuisibles». Dès le départ, il savait qu'il ne se limiterait pas qu'à une personne. Ça, il l'avait déjà fait au cours d'un voyage l'an dernier : un meurtre, non résolu. Il voulait tester ses capacités, aller plus loin que le simple homicide. Pour ce faire, il a changé les critères de recherche. On enlève pas si facilement quatre personnes en une seule nuit. De nombreuses personnes ont, sans le savoir, été observées par Jérôme avant qu'il n'arrête son choix sur quatre individus dont la seule grande erreur aura été la routine de leur existence. C'est cette régularité de leurs mouvements, dans leurs déplacements, qui les aura perdus.

Seul l'écervelé Kevin Morin s'en est sorti. C'est son ami, un covoitureur de dernière minute, qui a écopé. Il n'avait pas prévu qu'un certain Simon Bernier aurait des problèmes avec son véhicule et qu'il prendrait l'initiative de quitter le gym dans le bolide de son ami. Jérôme se remémore l'insignifiant visage du gros musclé et se dit qu'il prévoit bien, un de ces jours, rendre visite à ce gros Kev pour lui faire payer le faux-bond qu'il a fait au destin.

Dans leur plan, il devait aussi jeter les policiers sur une fausse piste. C'est là l'apothéose de son travail. Après avoir ramené les proies chez le docteur, dans une pièce aménagée de la petite maison secondaire du chalet géant, il a reconstruit une œuvre magistrale tout en gardant trois des victimes bien vivantes. Son coup de génie : l'intégration du chien dans l’œuvre. La réaction populaire est géniale. Le docteur a moins aimé. Il le sent, son complice faiblit. Il va sûrement flancher d'un moment à l'autre.

De toute façon, il n'avait jamais vraiment eu l'intention de le laisser vivre.

---

La souplesse morale du docteur a atteint sa limite. Il s'adresse de nouveau à Jérôme : «Ça peut plus durer. J'voulais juste sauver ma fille, pas devenir un assassin.

- T'avais décidé de devenir un assassin le jour où tu as voulu offrir les poumons d'une autre à ta fille.

- T'étais supposé prendre un déchet, une personne qui méritait pas sa vie, ses organes... pas une petite étudiante innocente.

- Innocente ? rétorque Jérôme, un sourire malfaisant aux lèvres. C'était une petite salope qui s'enfilait des gars, un après l'autre. T'aurais dû voir la facilité que j'ai eu à rentrer chez elle. Une ptite pute loin de l'innocence !

- Criss, les autres... C'était pas nécessaire. T'es malade, c'est du meurtre en série !

- T'étais d'accord pour qu'on enlève le soûlon aussi. C'était pas toi qui a eu l'idée de brouiller la piste avec sa mort ? Deux morts, c'est ça un meurtre en série.»

Le docteur saisit à nouveau l'ampleur de son implication meurtrière. Il l'avait saisie dès le début, mais là, à l'instant, les défenses qu'il avait érigées dans sa conscience s’effritent.

- J'ai jamais voulu blesser des innocents. T'avais pas à impliquer autant de monde dans cette histoire ! J'voulais juste sauver ma fille.

Jérôme le fixe pendant quelques secondes: «Tu pensais vraiment que j'étais à ta solde ? Un pauvre étudiant déchu un peu malade à qui ont redonne un but ? J'ai toujours été parfaitement en contrôle. J'ai jamais accordé d'importance à la vie humaine parce qu'elle n'en mérite pas. Toi, tu valorises celle de ta fille au-dessus de celle d'une pauvre biche mal foutue et d'un alcoolique malade et pas chanceux».

Le docteur tente de répliquer quelque chose, mais alors que ses illusions s'effondrent, il n'est plus capable de se justifier. Jérôme continue :

«Des innocents! Et toi, t'es quoi ? Tu es tout sauf innocent. Mérites-tu la mort pour autant ? Devrait-on donner tes organes au premier malade venu ?

Le docteur se ressaisit :

- Mais pourquoi démembrer quatre personnes? Pourquoi la sculpture ? C'est dégoûtant... J'voulais juste sauver ma fille.

- Caliss, les quatre que j'ai kidnappés répondaient tout à fait à ton critère. Un gros écervelé tellement concerné par sa propre personne qu'il est incapable de saisir l’humanité des autres; un ivrogne agressif qui gaspille sa vie à se soûler, incontinent par choix; une ptite conne sans aucun respect pour elle-même et, il pointe vers le divan où Stéphane est inconscient, un homme qui donne plus d'importance à un animal qu'à ses semblables. Penses-tu vraiment qu'on débarrasse le monde de gens de valeur ?

- Et moi, qu'est-ce que je vaux ? Le docteur fond en larme. J'suis quoi ? Un homme prêt à sacrifier n'importe qui pour sauver sa fille? Si elle savait... Si elle savait ce que j'ai fait, elle préférerait mourir. J'en suis certain. Il relève la tête après un long soupir et fixe Jérôme. Et toi, qu'est-ce que tu vaux ? Un psychopathe, un osti de malade...

- Je vaux autant que tous les autres, hurle Jérôme... pas grand chose! C'est quoi la valeur d'une personne? Qui la fixe, hein? La société, la loi, Dieu... Toi ?  Je suis capable de survivre donc je mérite ma place. Je mérite ma vie parce que je suis en mesure de la garder. Ceux qui le peuvent pas ont aucune valeur. Les quatre ont pas réussi... ta fille réussira pas non plus.»

 Un rictus affreux se dessine sur ses lèvres :

«J'en ai assez du monde faible. Toi non plus, t'es pas fait pour survivre !

- Non, qu'est-ce tu fais? Non... »

Il s'approche du docteur et soulève la pelle. De nulle part, un scalpel apparaît dans la main du docteur. Pendant que son assaillant abat le manche, le docteur élance son bras armé et plante le couteau dans le pectoral de son assaillant. C'est peine perdue, la pelle percute sa tête et il s'effondre par terre, sur le dos.

Jérôme soulève tranquillement son arme et savoure son moment pendant quelques secondes. Avec toutes ses forces, il descend le bout de métal sur la gorge du docteur.

---

Stéphane feint l'inconscience. Il a assisté sans broncher à la scène. Ce qu'il comprend, c'est que le docteur était un homme perdu, un monstre ridicule et égaré. L'amour pour sa fille a perturbé sa décence, a fait de lui un meurtrier. Mais l'autre est une véritable bête sauvage, né ainsi. Stéphane n'a plus beaucoup de force. Il ne peut affronter l'animal dans cet état.

Après avoir farfouillé dans la trousse du médecin, le charcutier disparaît de l'autre côté d'un cadre de porte et se met à brasser le contenu des tiroirs de ce qui semble être une cuisine.

Stéphane doit profiter de ce moment. Comment peut-il mettre fin au carnage de ce démon ?

---

Jérôme revient de la cuisine, une serviette appuyée contre sa blessure. Heureusement, elle n'est que superficielle. Une bonne pression pour arrêter le saignement et quelques points de suture devront faire l'affaire. Maintenant, il doit se mettre au travail pour brouiller les pistes. Il devra déménager sa planque, car on finira par chercher le médecin et on viendra inspecter le coin. Avec son camion, il peut transporter bien du matériel... et des corps.

Chaque chose en son temps.

Le barbu manchot doit retrouver sa place dans la maison secondaire située au bout du chemin de pierre relié à la résidence principale. Il s'approche de l'homme sur le divan. Il se penche pour l'agripper sous les genoux et soulève la corps flasque par-dessus son épaule.

Un objet glisse... une bouteille vide roule du divan et tombe au sol. C'est un contenant d'allume-feu liquide, celui qu'utilise le docteur pour allumer son foyer. Il entend le bruit d'un briquet. Il réalise que quelque chose cloche au moment où l'homme se cabre et lui entoure le torse de ses jambes et serre.

---

Stéphane utilise toutes les forces qu'il lui reste. Il tient l'autre en ciseaux et de sa main unique il tourne à nouveau la roulette du briquet. Une étincelle jaillit et son t-shirt prend feu sur le coup. Il ferme les yeux en serrant l'homme de toutes ses forces pendant qu'une flamme se répand à toute vitesse sur ses vêtements imbibés de liquide bleu.

Le salaud ne l'emportera pas. Il a assez fait de dommage. Il n'en fera plus.

Le feu atteint sa peau, la douleur de la brûlure est intense. Son hurlement ne fait que lui redonner la force nécessaire pour se maintenir attaché au tueur. Celui-ci n'est pas prêt à le laisser faire. Dans un élan désespéré, il fonce tout droit vers le foyer et écrase Stéphane contre la brique. Des côtes sont pulvérisées sous l'impact. Stéphane ne serre que plus fort. L'autre tourne, pousse, tire et rugit mais c'est peine perdue, les flammes ont sauté sur ses vêtements et le feu s'empare de sa chair.

Les flammes bouffent la peau de Stéphane, la douleur est trop vive.  Au bout de ses forces, il relâche sa prise et tombe au sol, les yeux ouverts. À travers la fumée, les flammes et la chaleur, il voit la silhouette enflammée du tueur qui roule au sol pour éteindre le brasier qui se nourrit de son être. En vain.

Stéphane laisse la vie s'échapper de lui. Il s'éteint avec la certitude que son assaillant va le rejoindre dans quelques minutes en enfer. Juste avant de perdre connaissance, l'image de la jeune fille suppliante jaillit dans sa tête.

Elle va survivre.

---

Le détective se tient au centre de la salle médicale improvisée. On vient d'emmener Simon Bernier et Marjorie Hudon ainsi que les restes de Gérard Massé. Les deux jeunes survivront, mais le traumatisme sera difficile à surmonter.

Les ruines de la maison du docteur fument encore. Les fouilles commenceront demain. On est loin d'avoir éclairci les détails de cette boucherie. Sous les décombres se trouvent peut-être la réponse à toutes ses questions. Il l'espère.

FIN.]]>
http://urbania.ca/canaux/fictions/3269/un-braconnier-dans-la-fournaise-7Tue, 24 Jul 2012 15:54:29 EDTGabriel Deschambaultmeutrierpellefournaisebraconnierreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/3269/un-braconnier-dans-la-fournaise-7
Cordyceps Scirius
Issu d’une collaboration inédite entre la Société des Arts Technologiques & l’École Polytechnique de Montréal, le CoSci est une nouvelle espèce génétiquement engendrée par inoculation de fortes doses de spores de Cordyceps unilateralis à l’écureuil gris.



Une fiction radiophonique réalisée par Clément Baudet pour La 7e Nuit de la Phaune :  360 minutes sonores, musicales et naturistes pour un parcours radiophonique sauvage… à écouter sans modération par ici : http://phaune.com/
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http://urbania.ca/canaux/fictions/3266/cordyceps-sciriusTue, 24 Jul 2012 11:35:53 EDTClément Baudetchampignonclement baudetecureuilsatphauneScirius unilateraliscordycepsreportage_mediahttp://urbania.ca/canaux/fictions/3266/cordyceps-scirius
Un braconnier dans la fournaise #65ème épisode: L'oeuvre

À l'aide d'une pièce de métal qu'il a démontée du lit, Stéphane s'acharne sur le dernier gond d'une des deux portes de la pièce. Celle dont l'issue lui est inconnue. Il lui est difficile de travailler avec une seule main et le gros écervelé derrière qui le supplie sans cesse de défaire ses liens ne l'aide en rien à se concentrer.

Il n'a pas le temps, ni le loisir de libérer ce genre de boulet. Dans un moment aussi dramatique, Stéphane ne peut se débarrasser de sa fibre antisociale. Même s'il considérait que son entreprise avait plus de chance de fonctionner en équipe, il est persuadé qu'un macaque bronzé et coiffé comme une Ginette ne pourrait que lui nuire. Pour compliquer encore plus son entreprise, les étourdissements qui reviennent à une fréquence rapprochée brouillent sa vision. Curieusement, on ne se sort pas indemne d'une amputation.

Alors qu'il poursuit sa lutte contre le boulon récalcitrant, l'image de son chien lui revient à l'esprit. Il ferme les yeux et retient un flot de larmes tout en serrant les dents pour empêcher le débordement de rage. Le trou du cul a dépecé Malthus, comme il a dépecé l'autre ivrogne édenté.
C'est ce puant qui a été emmené hors de la pièce en premier. Il n'est jamais revenu. Stéphane sait qu'il est mort et en morceaux, car il l'a vu. La jeune fille a été est la deuxième à avoir été escortée. Pendant que sa civière était traînée vers l'extérieur, elle suppliait celui qu'elle appelle Cédric de la laisser aller. Il n'a jamais bronché et est sorti de la salle. Deux heures plus tard, endormie, plus petite et plus légère, elle est revenue.

En voyant ce que le trou du cul lui avait fait, Stéphane a saisi l'ampleur de son calvaire.
Le tour du Ken gonflé est venu ensuite. Malgré ses liens, il se débattait tellement que le tueur a dû l'injecter avec son poison immobilisant. À son retour, il était allégé de son bras droit. Le charcutier s'est alors dirigé vers Stéphane qui le fixait avec un regard tellement intense de haine et de dégoût qu'il n'a même pas pris de chance. Tout de suite, il l'a paralysé et l'a emmené.

C'est en franchissant le seuil qu'il a vu à travers la porte entrouverte d'un gros réfrigérateur commercial, la tête tranchée de l'ivrogne. Elle était posée sur une étagère avec d'autres parties d'anatomie humaine. Dans le coin, le corps étêté de son chien avait été jeté comme une vulgaire guenille souillée. Il est persuadé que l'assassin l'a fait exprès. Il a voulu mourir à cet instant, mais au lieu, un masque à gaz l'a endormi.

Son réveil a été accompagné par le hurlement de la fille qui se rendait compte de sa nouvelle physionomie et les pleurnichements de la grosse gonzesse qui pleurait toutes les heures perdues à sculpter ses muscles disparus.

Au moins, Stéphane a encore son bras fort et depuis le traumatisme, les autres n'ont trop pas essayé de communiquer. Un peu, au début. Le gros tatoué a bien voulu, mais la fille, sous le choc, n'était pas réceptive. Stéphane pour sa part, n'a jamais eu l'intention d'engager la conversation. Sa situation particulière ne change en rien sa perception de l'humanité. Il ne veut pas y participer et cette expérience pénible le conforte dans son obstination.

Depuis, il s'est contenté de manger, malgré son nouvel handicap, chacun des repas que le trouduc lui a apporté tout en le regardant encore et toujours avec le plus profond regard de mépris. L'homme n'a jamais bronché, pas plus qu'il n'a réagi à l'hystérie des deux autres.

Pendant son absence, le captif a découvert un morceau de métal brisé légèrement saillant sur le bord de son lit. Il s'est tout de suite acharné à y frotter la corde d'alpinisme qui enserrait son unique poignet. Pourtant très solide, la corde n'a pas résisté bien longtemps. Très vite, elle s'est effritée et elle s'est brisée.

Stéphane pousse le boulon vers le haut et le dernier gond lâche enfin.

«Osti de tabarnack, sors moé d'icitte ! implore le douchebag en s'apercevant de sa réussite.
- J'vais revenir. J'veux juste trouver une arme, quelque chose, le rassure Stéphane pour qu'il se la ferme et n'alerte pas le trouduc.

- Come on, j'vais t'aider, laisse-moi pas icitte !»

Il a bien l'intention d'envoyer des renforts s'il réussit à s'en sortir. Plus pour se venger que pour sauver les deux autres. Il tire sur la porte qui lâche et la dépose par terre avec difficulté. Elle donne sur le dedans d'un garage vide pourvu d'une autre porte. Il se retourne une dernière fois. La jeune fille est sortie de sa torpeur et elle le fixe d'un regard suppliant, chargé de peine et de peur. Sa bouche forme une simulation de sourire implorant et des larmes coulent de ses yeux rougis. Stéphane s'élance vers la porte avec cette image dans la tête. Curieusement, il est ébranlé par la scène, mais il continue malgré la culpabilité qui effrite sa résolution. Quelle chance de survie ont un manchot et un cul-de-jatte dans ce merdier? Il ouvre la porte et aperçoit des buissons et des arbres.

Il n'est plus en ville.

Sans hésitation, le manchot s'élance dans la forêt qu'il a devant lui. C'est son élément, il a une chance de s'en sortir.

---

Le respectable Jacques Neuville vient de quitter son chalet près de Notre-Dame-de-la-Merci à bord de sa puissante Lotus qu'il conduit lentement. Le retraité est un homme prudent. Il est aussi attentionné, doux, réfléchi et sympathique. Toutes ces belles qualités n'ont pas empêché sa deuxième femme de faire comme la première: le tromper et déguerpir avec le dernier venu. Ses deux meilleurs amis, chez qui il se rend ce soir pour déguster un petit cognac rituel, lui ont avoué très franchement que ce sont ces qualités qui les font fuir. Il doit leur accorder que les hommes qui l'ont rendu cocu (ceux qu'il connaît) ont, entre autre, de plus grands vices que lui.

Au diable, il préfère ne plus y penser. L'amertume n'est pas faite pour Jacques. Il retourne à des réflexions plus sereines en roulant sur la route 125 pour se rendre à St-Faustin-le-Carré, à une soixantaine de kilomètres de là.

Soudainement, il sursaute et appuie brusquement sur les freins. Dans un virage serré, ses phares éclairent une forme sur le bord du chemin. Il voit un bras se soulever. Jacques, sans réfléchir, descend aussitôt de la voiture pour lui porter secours. Un barbu dans la trentaine est étendu sur la chaussée. Un détail lui saute aux yeux : Un bandage ensanglanté enserre son épaule. Il lui manque un bras et beaucoup de sang imbibe le tissu. Le blessé est dans un état lamentable. «Vous m'entendez monsieur ?». L'homme ne répond pas. Il marmonne quelque chose d'incompréhensible. Il divague. Sans attendre, Jacques l’agrippe et le traîne jusqu'à sa voiture. L'hôpital de Ste-Agathe-des-Monts est à 50 km de là et son téléphone cellulaire est resté à la maison, comme toujours. Il se promet de se débarrasser de cette habitude qui faisait tant rager sa déloyale seconde partenaire.

Le vieux se fait rassurant : «Tiens bon, mon gars, j'connais un médecin dans le coin, j'vais t'emmener là. Si yé pas là, j'défonce et on appelle un ambulance». Pour toute réponse, l'homme grommelle.

Pour une rare fois dans sa vie, Jacques conduit vite. Il arrive à l'entrée de la maison du Docteur Bourassa. Il enfile son auto dans l'allée, sort et court vers la porte d'entrée de l'immense chalet. Au bruit de la sonnette, une lumière s'allume et une silhouette apparaît derrière la vitre.

C'est le docteur.

---

Stéphane revient à lui sur la banquette. Il ne pensait jamais sortir de cette forêt. De toute façon, il préférait finir là qu'entre les griffes du monstre. Par la fenêtre ouverte du véhicule, il entend le vieux débiter des explications à une autre personne. Il est épuisé, malade. Son moignon saigne beaucoup trop, mais les étourdissements se sont calmés, un peu. Il se redresse difficilement pour voir l'interlocuteur du vieux. En voyant un homme dans la cinquantaine, il se laisse retomber, soulagé. L'effort lui a coûté. Les deux hommes se dirigent vers l'auto et viennent porter secours à Stéphane. Il est presque au bout de ses peines.

Ils l'aident à s'étendre sur le divan du docteur.

«Mais qu'est-ce qui lui est arrivé, s'exclame le docteur. J'appelle l'ambulance! M. Neuville, surveillez-le. Dès que j'ai fini, il faut que je vérifie cette plaie». Le vieux acquiesce et se tourne vers le blessé pour le réconforter.

«Nous avons besoin d'une ambulance au 3436 rue des Ancêtres. Un homme est grièvement blessé. Il a un bras amputé et saigne beaucoup. Faites vite!»

Stéphane est épuisé. Le docteur se penche à ses côtés avec une trousse de médecine et se met à défaire son bandage.

---

M. Neuville, horrifié, est derrière et regarde la scène malgré lui. Le docteur Bourassa est un chirurgien réputé. Tout va bien aller pour le pauvre type étendu. Au bout de quelques minutes, il entend la porte d'entrée s'ouvrir. L’ambulance, déjà ? Un jeune homme entre calmement dans la pièce. Perplexe, Jacques Neuville jette un œil en direction du docteur pour s'assurer que cette arrivée est attendue. Son regard s'arrête sur le blessé. Son visage prend une expression alarmée.

M. Neuville perçoit la présence qui s'approche de lui par derrière. Il n'a pas le temps de se retourner qu'un objet contondant s'abat sur sa tempe et le projette par terre. L'honorable et trop respectable Jacques Neuville ne se réveillera plus.

---

Le docteur outré s'exclame d'une voix exaspérée : «Non, non, nonnnnn. T'étais vraiment obligé de la frapper avec une pelle? Pas le bonhomme Neuville. Câliss, non... non...»

Son complice reste impassible.

Dernier épisode: Pour Sophie]]>
http://urbania.ca/canaux/fictions/3253/un-braconnier-dans-la-fournaise-6Tue, 17 Jul 2012 14:48:34 EDTGabriel Deschambaultamputationforêtdisparitionmeurtrefournaisebraconnierreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/3253/un-braconnier-dans-la-fournaise-6
Un braconnier dans la fournaise #54ème épisode: Seul avec Malthus

Un joggeur, un samedi matin. Sept jours de suite et la canicule ne démord pas. En sortant à 5 h du matin, le coureur veut s'épargner un coup de chaleur fatal. Il veut aussi éviter de faire du slalom autour des 45 000 récents adeptes de jogging qui se sont mis à gambader comme des dindes molles et encombrantes. Cette mode pénible devrait s'achever, il l’espère fortement, très bientôt. Il prend son sentier habituel, celui qui mène en zigzagant vers le haut du Mont-Royal. Le soleil se lève discrètement à l'horizon, mais les ombres dominent encore. Il jette un coup d'œil à la statue aux abords de l'avenue du Parc.

Quelque chose y est accroché. Une banderole? Il s'approche encore.

Dans la pénombre, il distingue une masse sombre qui semble pendre de la statue. Sans y croire, il se dit que ça pourrait être un corps. Une légère appréhension apparaît dans son esprit, mais la curiosité le pousse à maintenir le cap. Il se détend un peu lorsqu'il voit que la tête n'est pas celle d'un humain. C'est une mascotte ou un épouvantail. Une bonne blague de fin de soirée arrosée. Il pousse un soupir de soulagement et continue son avancée, juste pour être sûr.

Il arrive devant la chose et l'horreur se clarifie. Le coureur saisit le réalisme de l'œuvre. Il tourne le regard. Ne contrôlant sa révulsion, il vomit par terre. Sans un autre regard vers l'arrière, il quitte dans un pas de course chancelant.

Il faut avertir la police.

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Comme la plupart des inspecteurs du SPVM, Réjean Deschênes n'a rien du cliché hollywoodien. Il a trois enfants, une vie sexuelle normale et tristement exclusive avec sa femme, sa vraie, sa première. Il ne fume pas, ne boit pas trop et est généralement agréable à côtoyer. Il se rase aussi, à tous les deux jours. Et comme une majorité de plus en plus faible d'hommes, il réagit négativement devant la violence, le sang et la mort.

Ce que le lieutenant-détective a devant lui n'existe pas normalement et ne devrait pas exister.

Dans les histoires, les policiers découvrent ce genre de profanation régulièrement, mais dans la vie, la vraie, jamais. La plupart du temps, les rares meurtres de sang froid que Réjean investigue n'ont pour motif que de faire disparaître une personne gênante, détestée ou dont la mort est plus lucrative que l'existence. Voilà qu'il a devant lui l'ouvrage d'un détraqué. Il n'a pas l'aplomb ni l'estomac du policier hollywoodien. La vie, la vraie, ne l'a pas habitué à un tel carnage. Dégoutté et indigné, il peine à regarder.

Comment peut-on s'acharner à ce point sur les restes d'êtres humains?

En ce matin annonciateur d'une autre journée de grande chaleur, un soleil radieux frappe de plein fouet la sculpture révoltante qui ne le sera que davantage à mesure que le mercure s'élèvera.

Réjean, sans effort, vient de retrouver deux personnes manquantes depuis une semaine. Elles ont disparues dans la nuit de samedi dernier. Aucun lien n'avait été fait entre les deux. La thèse de l'enlèvement n'avait été qu’effleurée dans le cas de la femme. Selon ce qu'il voit, on vient de passer à quatre victimes. Cinq en comptant l'animal.

Sur le flanc ouest du monument à Georges-Étienne Cartier, une corde est passée autour du cou de l'ange du milieu. Elle soutient, il ne sait trop comment encore, une courte pointe sinistre. La partie centrale est le tronc d'un homme ravagé par l'âge et probablement par l'abus. Réjean note la présence d'un tatouage vert dont les contours flous sont à peine visibles sur la peau tannée par de trop nombreux soleils. L'encre est du genre de celle qu'on voit chez les ex prisonniers, les vieux routiers et les marins usés.

Juste en dessous des aines, les jambes sont amputées.

On y a cousu celles d'une fille... Une femme plutôt, toute menue. La grâce des formes féminines rehausse l'indécence du portrait. Il en déduit que ce sont celles de Marjorie Hudon, la petite étudiante. Il a un serrement au cœur en pensant aux pauvres parents dévastés qui déploient depuis une semaine toutes les ressources possibles pour retrouver sa trace.

Les membres supérieurs sont ceux de deux autres mâles. Le bras gauche est disproportionné, gonflé par l'effort régulier. Les tatouages tribaux supposent qu'il appartient probablement à un certain Simon Bernier, une tête brûlée de l'est de la ville qui manque aussi à l'appel depuis la semaine dernière. L'autre bras est beaucoup plus mince et plus poilu. Il n'a aucune idée de l'identité de son propriétaire.

Au sommet de cet outrage, appuyé sur le cou sectionné, trône la tête d'un chien, un berger allemand. Le museaux pointe vers le bas et la langue pendante et flasque complète le tableau obscène.

Celui ou celle (le détective penche pour un celui) qui a conçu cette abomination désarticulée s'est appliqué. Il n'est pas médecin légiste, mais il voit bien que les membres n'ont pas été dépecés grossièrement. Le travail en est un de précision. Les coutures sont propres et bien alignées. Un travail aussi droit ne se fait pas à la hâte. L'auteur de ces crimes est une personne organisée et méthodique, capable d'enlever discrètement quatre personnes, de réarranger des parties de leur anatomie et de les afficher en plein milieu de la ville.

Son attention s'arrête sur l'épais fil noir qui relie les morceaux ensemble. À ces jonctions sanglantes, les quelques rares mouches de la métropole se sont réunies autour d'un festin inusité.

Il arrache son regard. La liaison entre le cou velu et le cou humain est une vision répugnante qui restera longtemps gravée dans sa mémoire.

Il faut faire vite, car les badauds ne tarderont pas à se pointer. Un périmètre très vaste doit être érigé et, surtout, il faut empêcher l'hélicoptère de TVA de pointer son sale museau sensationnaliste. Aussi, la circulation sur Parc devra être détournée. L'affaire risque de prendre une ampleur monstre.

Un tueur en série à Montréal! Il laisse échapper un juron tout à fait catholique.

Dans sa ville pourtant si calme et sécuritaire, le nombre très raisonnable d'homicides de cette année vient de faire un bond à 28. Réjean espère que le compte est complet, mais l'exécution féroce et méticuleuse derrière cet acte lui laisse supposer que rien n'est terminé. Selon toute évidence, la canicule ne fait que commencer.

---

Elle se réveille très lentement. Tout est flou et elle ne saisit pas très bien son environnement.

Où est-elle ?

Une odeur d'humidité et d'autre chose frappe ses narines. Elle entend un bruit: une plainte, un grommellement suivi d'un murmure pénible. Qui est-ce ?

Où est-elle ?

Une douleur sourde et intense traverse son corps. Elle a la nausée, mais sa vue se débrouille légèrement. Elle est couchée dans un lit. Elle voit une silhouette au-dessus d'elle. Une tête ? Non, un sac plutôt, translucide. Il est accroché sur quelque chose. Un poteau. Les lumières blafardes du plafond lui rappelle vaguement un souvenir. Un souvenir douloureux. Atroce.

Tout lui revient!

Une nuit chaude, un homme charmant... la paralysie, le noir total, un camion, un voyage interminable. Elle se souvient de la fermeture éclair de sa prison de tissus qui s'ouvre, laissant entrevoir ce plafond éclairé à l'halogène.

Elle est séquestrée dans une pièce et ses bras sont attachés au lit par des cordes.

Elle se souvient aussi de trois hommes, comme elle, affolés, terrifiés et de Cédric qui les manipule à se guise. La douleur repasse à travers sa colonne. D'où vient ce mal? Elle tourne la tête de côté. Sur un lit, un des hommes est étendu. Il dort. Un détail la frappe : Son épaule est enveloppée d'un bandage blanc, mais des traces de sang imbibent le tissus.

Il lui manque un bras!

La douleur revient et avec elle, une autre vague nauséeuse. Malgré sa faiblesse, elle veut voir l'origine de son mal. Elle s'appuie sur ses coudes et avec beaucoup d'effort, elle relève le haut de son corps et jette un coup d’œil vers ses jambes.

Elle crie depuis près de deux bonnes minutes quand son faux prince franchit la porte de cette salle d'hôpital improvisée. À côté d'elle, un autre homme pleure silencieusement.

Il a déjà hurlé longuement, il n'en est plus capable.

6ème épisode: St-Jacques-des-Monts-Calmes]]>
http://urbania.ca/canaux/fictions/3233/un-braconnier-dans-la-fournaise-5Tue, 10 Jul 2012 15:55:57 EDTGabriel Deschambaultspvmdu parcmont-royalsériemeurtremeutrierreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/3233/un-braconnier-dans-la-fournaise-5
Un braconnier dans la fournaise #43ème épisode: Ste-Marjorie-de-Montréal

Montréal est une grande chienne humide et sale et nous sommes ses parasites... horribles, grouillants et allergènes.

C'est l'opinion qu'en a Stéphane. Grand misanthrope expatrié, il est en ville pour acquérir le papier qui lui permettra de travailler seul et de faire de l'argent. Assez d’argent pour n'avoir plus à se mêler à ses semblables. Si son cours était offert ailleurs que dans la Métropole, il n'aurait certainement pas pris la peine d'emménager dans ce trou maudit. Il a beau creuser, il n'y trouve aucun avantage.

Le Québec, déjà peuplé d'abrutis colonisés semi-autonomes, se perd encore plus dans cette mixture immonde de races, de couleurs et d'odeurs. Partout, surtout ici, les gens se disent ouverts et célèbrent la différence.

Elle pue, la différence.

Il n'est pas raciste. Selon lui, les ethnies, la sienne incluse, sont toutes au même niveau: le plus bas.  C'est le mélange qui le répugne au plus haut point. L'hétérogénéité ne fait que créer plus de tensions dans une société qui en connaît déjà trop. Quel avantage de faire venir par bateau Tamouls et Pakis, Chinois et Haïtiens? Pour ranimer une démographie chancelante? Au diable! Qu'on ferme les frontières et que les Québécois continuent leur lente virée vers l'extinction. Il n'en a rien à foutre. Peut-on reprocher à une société aussi minable de vouloir s'éteindre dans la médiocrité? L'auto-génocide n'est que l'aboutissement logique de son évolution. Moins de Québécois signifie moins d'humains. Et pour lui, c'est une bonne chose.

Montréal, c'est aussi l'étouffante promiscuité. Des voitures, des triplex, des taxis, des condos, des cyclistes... les ostis de cyclistes... le transport en commun, les fêtes de quartiers, les touristes... les ostis de touristes... les festivals, les marchés publics... Toutes ces choses et ces êtres qui s'empilent, se frottent, se flattent, se salissent, se râpent...

Il déteste cette proximité suffocante.

En longeant le boulevard Viau, il contemple la musculature striée de son Berger allemand.  Son poil est ruisselant de sueur. Il a la gueule ouverte et sa langue ballotte tout près du sol. L'absurdité montréalaise frappe à nouveau Stéphane. Peut-on faire pire? Construire une ville sur une île et n'offrir aucun accès à un point d'eau! Quel manque de vision. La canicule affecte encore plus son pauvre chien, son seul ami. La race canine est la seule espèce d'êtres vivants qu'il apprécie. Loyale et muette. Tout le contraire de l'humanité.

Le plus vite il sera de retour au Lac-Saint-Jean, le mieux ce sera. Son chien n'est pas plus à son aise dans l'enfer montréalais. Il ne peut être libre que dans ces foutus parcs à chiens. Il se trouve que Malthus déteste les autres chiens autant que Stéphane, les humains. C'est pour cette raison que les deux sortent la nuit pour profiter du Parc Maisonneuve. Bien qu'en infraction, il pénètre, comme à chaque soir, la limite du parc. Il est 2h40. Personne ne le dérange à cette heure. Jamais.

Débarrassé de sa laisse, son meilleur ami fonce dans le noir. Le chien a besoin d'espace autant que Stéphane. Il regarde son compagnon courir vers un arbre. Il a probablement senti la présence d'un rongeur.

Soudainement, le cabot bifurque et se dirige à toute vitesse vers un petit boisé à quelques mètres du sentier. Malthus jappe deux bons coups. Il a capturé quelque chose. Un bruit de mastication?  Un autre pauvre écureuil géant, se dit Stéphane. Bon débarras. Il s'approche pour voir ce qui se passe.

Il entend son chien glapir.

Un bruit étouffé, une plainte douloureuse. Stéphane, pris de panique, fonce vers le boisé et y pénètre sans prendre garde aux branches qui lui lacèrent le visage. «Malthus ! Malthus, mon gars?!»

Son chien est étendu sur le côté. Entre ses crocs, il sert un morceau de quelque chose... On dirait une pièce de viande. Malgré la noirceur, Stéphane distingue un reflet mouillé sur le cou de la bête. Il saigne! «Non, non, non... Malthus ?! Non, non...», implore-t-il, mais son compagnon est inerte. Le maître se penche sur son chien et aperçoit une lame plantée dans son cou. Une réalisation terrifiante.

On a tué son chien.

Les mâchoires serrées, Stéphane ressent une furie sauvage monter. Il regarde autour de lui pour trouver le coupable qu'il déchirera en morceaux.

Une ombre pâle sort de nulle part et fond sur lui. Il se cabre, prêt au combat. L'ombre le percute violemment et il roule dans les branches. Stéphane ressent une épine lui percer la peau au niveau de l'épaule. Il se relève et élance son poing vers l'ennemi. Il rate sa cible et s'effondre au sol. Il tente de se relever, mais il en est incapable. Son corps est tétanisé. Tout près de lui, Malthus est étendu sur le côté. Il entend l'inconnu s'éloigner. Il va le laisser seul, à côté de son chien mort ?

Des minutes interminables s'écoulent. Stéphane ne saisit pas tout à fait sa situation. Ses yeux sont ouverts sur le spectacle de son chien inerte. On dirait qu'il dort. Au plus profond de lui-même, il souhaite que ce cauchemar en soit un. Un rêve. La cage thoracique de Malthus reste immobile. Elle ne se gonflera plus.

Le signal d'un camion en marche arrière se fait entendre. Le véhicule s'approche et s'immobilise tout près. Il perçoit le bruit d'une rampe qu'on installe et d'une porte coulissante qui est soulevée. L'homme revient dans le boisé, recouvre Malthus d'une couverture, le ramasse et s’en va.

Stéphane déploie toute la volonté du monde pour réussir à se mouvoir. Qu'il laisse donc son chien reposer en paix! Il veut tomber sur cette ordure et l’annihiler. S'il réussit à bouger, il y aura un autre meurtre ce soir. Son désir ne se traduit pas en action. Il demeure immobile pendant que le tueur revient, l’agrippe sous les bras et le traîne jusqu'au camion. Sa colère se mêle à la souffrance d'avoir perdu son compagnon. De sa position, il voit la silhouette sombre qui le tire et au-dessus, les cimes d’arbres qui défilent. Quelques rares étoiles sont visibles et un croissant de lune scintille, plus loin, près de la tour du Stade. Il est embarqué dans la boîte du camion et déposé doucement sur le plancher.

Il n'est pas seul dans ce four. Tout contre lui, une présence. Un homme ou une femme. Il ne peut voir, mais l'odeur violente de l'urine mélangée à la sueur et la crasse agresse ses sens.

La désolation laissée par la perte de son meilleur ami fait place à la terreur. Quel sort lui réserve-t-on? Il ne veut pas finir dans cette ville. Il s'était toujours imaginé mourir noyé à quelques mètres d'une chaloupe ou écrasé par son quatre-roues ou mieux encore, dévoré par un ours. Il ne tient pas vraiment à la vie, encore moins depuis qu'on lui a arraché Malthus, mais il ne tient surtout pas à l'achever dans cet enfer urbain.

Montréal, la détestable, aura sa peau.

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L'homme referme la porte sur la dernière prise de la soirée. Maintenant, il doit se mettre au travail. Il ne connaît pas le temps dont il dispose. Il monte dans le camion et quitte le parc.

5ème épisode: L'oeuvre
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http://urbania.ca/canaux/fictions/3212/un-braconnier-dans-la-fournaise-4Tue, 03 Jul 2012 14:23:09 EDTGabriel Deschambaultmalthusfournaisebraconnierchienmaisonneuveviaureportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/3212/un-braconnier-dans-la-fournaise-4
Un braconnier dans la fournaise #32ème épisode: Téflon

C'est encore une excellente soirée qui s'achève dans la Métropole. Quelle belle ville quand même! se répète Marjorie pour la millième fois depuis son arrivée. Il fait excessivement chaud, mais la clime, posée de mains de maître par son Papa chéri, saura certainement réduire la moiteur de ses entremembres. Dommage qu'elle ne puisse offrir cette chaleur humide à quelqu'un qui la mériterait.

Ici, c'est l'extase ! C'est tout ce que Granby n'est pas. Presque six mois qu'elle est installée dans son appartement de la 16e avenue et la fébrilité ne s'estompe pas. Montréal est un délire de sens. Les gens éduqués et ouverts d'esprit y sont bien situés et faciles à trouver. Le savoir pullule à l'intérieur et hors des murs de ses universités. Des cultures millénaires ont trouvé refuge dans ses quartiers vivants, grouillants de nouveautés. La nourriture, les sons, le savoir, les mœurs, les odeurs, les humeurs... tout s’entrechoque dans une explosion vive et retombe allègrement sur les cinq pieds et presque un pouce de la pétillante Marjorie Hudon, étudiante au baccalauréat.

Comme à chaque samedi de l'été, elle revient à pied, à 1h30 du matin, d'une petite virée au Baptiste sur la rue Masson. Elle y va pour rencontrer des amis, mais aussi dans l'espoir de mettre le grappin sur une perle rare. Marjorie n'a pas une moyenne très enviable à ce compte. L'ombre au tableau ensoleillé de sa nouvelle vie d'universitaire. Des relations pourries en région avec des abrutis ont saboté sa confiance. Ce qui l'empêche de mettre la main sur un modèle d'homme respectable. Toujours, elle ne tombe que pour des ordures. Dernièrement, elle s'est souvent retrouvée seule au lit, au milieu de la nuit, alors que le dernier trouduc encore haletant venait de la quitter après des ébats sans inspiration. À chaque fois, elle se demande si le fumier sait à quel point elle se sent abusée, utilisée, souillée. Le pire: les excuses plates qu'ils lui servent avant de déguerpir.

Aujourd'hui, elle a la conviction qu'elle mérite de côtoyer une bonne personne. On le lui répète sans cesse. À partir de cette certitude, elle peut recommencer à chercher le bon gars. Son estime personnelle est renouvelée.

Et on dirait que ce soir, le vent va enfin tourner.

Rien de certain, mais le joli flâneur devant chez elle est d'une perspective appréciable. Plus âgé qu'elle, la vingtaine avancée, il porte un sac de hockey à l'épaule et tient un bâton dans sa main droite. Sa chemise blanche est tachée par la sueur aux aisselles et sur le torse, mais ça n’abîme en rien ses attraits. Il lui sert un sourire saisissant et laisse entrevoir des yeux bienveillants à travers la frange un peu longue de ses cheveux châtains humides. D'une voix grave et attentionnée, il lui adresse la parole : «Excuse-moi, mais je suis le nouveau locataire au 5556, au troisième étage, à deux blocs de chez toi. Je t’ai vue une ou deux fois accrocher ton linge en arrière ?» Sa voix douce attise discrètement une région plutôt réceptive de l'anatomie de la jeune dame. Comme toujours, elle se régale de cette sensation.

- Euh… oui, hésite-t-elle dans une tentative un peu ratée de vigilance. Beaucoup de gens ont déménagé dans le coin, mais je ne t’ai pas remarqué.  Le mois de juillet à Montréal… complètement débile.
- Ouais, cette idée de déménager tous en même temps. J’suis désolé, je sais qu'il est tard. J’ai perdu mes clés. J'arrive d'un match d'hockey et je suis mal pris.»

Son sourire est irrésistible. Toute émoustillée, elle lui demande :
«Qu’est-ce que je peux faire pour t'aider ? Tu veux que je te prête mon cell ?
- Non, non, je saurais pas qui appeler, mais ton balcon avant donne sur lui de mon voisin qui donne sur le mien. On se connaît, lui et moi. Je sais, c’est bizarre, mais je pourrais passer d’un à l’autre jusqu’à chez moi. J’suis pas mal sûr que ma porte est débarrée.»

Marjorie hésite. L’inconnu la rassure : « Hey, je comprends si tu refuses. Il est tard et tu me connais pas. Sens toi libre, je serai pas choqué. J’m’appelle Cédric en passant».

Qu’il est charmant! Marjorie remarque cette exquise manie qu’il a de mordre sa lèvre inférieure en attendant qu’elle lui réponde. Normalement, elle ne lui ferait pas confiance, un inconnu et tout… mais sérieusement, qui essaie-t-elle de convaincre?  En quoi est-il différent d'un énergumène rencontré dans un bar. Ceux-là, elle les ramène sans crainte et s'ouvre à eux sans gène. Ce Cédric, tout ce qu’il veut, c’est un droit de passage vers sa propre demeure, elle peut bien lui offrir. C’est beaucoup moins contraignant que le droit de passage vers son intimité. «Allez. J’peux bien faire ça pour un nouveau dans le quartier.
- Merci. Je t'en dois une. Mais j’espère que ma porte est pas barrée».

Elle invite Cédric à la suivre en s’assurant de laisser traîner une petite touche sensuelle dans sa voix : «Suis moi. Moi, c’est Marjorie.» Elle éclate d’un petit rire nerveux.
Elle prend les devants en ouvrant la porte commune aux trois étages. «Ça te dérange que j’apporte mon équipement, j’voudrais pas me le faire voler sur le trottoir, demande Cédric.
- Non, non. Bien sûr que non.»
Rien de trop pour un si charmant prince. Cédric lui emboîte le pas et monte les escaliers derrière elle. Tout à fait consciente de ses attributs, elle en profite pour perdre un peu le contrôle de son déhanchement.

«Ne fais pas attention au bordel, j’habite seule, lui avoue candidement Marjorie arrivée à la porte de son appartement.
- T’inquiètes, ça n’a aucune importance.»
La jeune dame, allumée par un brin d’alcool et une perspective future de bonheur, laisse entrer Cédric par la porte entrebâillée. Son parfum viril l'envahit alors qu'il passe tout près. Une légère contraction traverse son bas-ventre. Un sourire radieux aux lèvres, elle referme délicatement derrière elle.

Une dizaine de minutes plus tard, l'homme ressort par la porte d’entrée. Aucun observateur vigilant n'est là pour remarquer la lourdeur inhabituelle de son équipement.

L'inconnu emprunte le trottoir et quitte les lieux avec son chargement précieux.

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4ème épisode: Seul avec Malthus]]>
http://urbania.ca/canaux/fictions/3196/un-braconnier-dans-la-fournaise-3Tue, 26 Jun 2012 15:53:55 EDTGabriel Deschambaultgranbyhockeybaptistemassonmontrealste-marjoriefournaisebraconnierreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/3196/un-braconnier-dans-la-fournaise-3
Un braconnier dans la fournaise #21er épisode: Sac à douche

23h28. Gérard «Téflon» Massé se réveille en sursaut. L’angoisse qu’il ressent lui indique que l’heure de la bière est passée. Sa vue est embrouillée par l’absorption récente d’une quinzaine de Tremblay à 1,25$. Des lunettes de prescription pourraient régler une partie du problème. L’aide sociale lui permettrait de s'en procurer, mais son style de vie rend la chose impossible. Il distingue tout de même une tache sombre sur le devant de ses jeans. Ce n’est que du liquide, probablement de l’urine, peut-être du houblon. Au moins, il ne ressent pas, au fond de son pantalon, la masse visqueuse et nauséabonde avec lequel il se réveille de plus en plus souvent depuis quelques années.

Téflon suffoque. L'air est stagnant dans son trois et demi pourri. Il a soif et il devra boire. C’est incontournable. La seule variable est la limite de bassesse qu’il est prêt à franchir pour y arriver. Comme d'habitude, il essayera de convaincre les immigrants quelconques d’un dépanneur quelconque. Ce n'est pas ce qui manque dans le quartier. Il lui semble que le couple du coin Aylwin et Ste-Catherine n’a pas reçu sa visite depuis un bon bout. Si ses harcèlements sont vains, il s'essayera à la Taverne du Coin qu'on appelle maintenant, dans une tentative déplorable de gentrification, le Bistro La Nouba. Autre problème à l'horizon, seulement 40 lamentables cennes reposent au fond de sa poche poisseuse.

Peu importe, quelqu’un devra plier pour pourvoir au besoin premier de sa pyramide de Maslow personnalisée.

L’agressivité de Gérard mène toujours à une finalité. Si les fournisseurs d'alcool ne peuvent le satisfaire, ils devront appeler la police pour s’en débarrasser. Avant que les renforts arrivent, il aura eu le temps de faire son grabuge habituel. La plupart du temps, on achète la paix, on lui donne à boire pour garder les clients plus sages en place.

À 47 ans, Gérard est vieilli. Les années d’abus d’alcool, de tabac, de poudre, de bouffe transformée, surgelée, séchée, de draps saturés de punaises, de prostituées de fin de mois malpropres et de moisissures ont entamé sérieusement sa santé.

Malgré tout, sa hargne est encore là et il lui reste toujours un peu de cette fougue et de cette vigueur qui ont fait de lui, jadis, brièvement, une menace pour les autres mâles du quartier. Pas pour rien qu'on le surnomme Téflon... En référence au «métal» dur et résistant qui sert à fabriquer des poêles.

Une dizaine de minutes plus tard, sans prendre le soin d’éteindre sa cigarette, Téflon Massé pénètre l’environnement exotique, hermétique et puant du dépanneur Plamondon. Sans égard au Bouddha de bronze poussiéreux qu’il bouscule, il passe en coup de vent devant les Plamondon orientaux assis derrière leur comptoir. Au fond du commerce, il se heurte à des cadenas coincés sur les portes des réfrigérateurs à bière.

« Caliss, ouvre-moé ça le Chintoque. Yé même pas 11 h. Enwèye !

- Non, non monsieur, trop tard. Pas de bière maintenant monsieur, lui répond Madame Plamondon avec l’aplomb d’une habituée de la brutalité locale.

- J’vais péter l’osti de vitre si tu l’ouvres pas. Osti de Chintoque à marde !

Malgré le ton hostile, les Sino-Hochelagiens ne bronchent pas. Monsieur Plamondon saisit le téléphone. Gérard, comme beaucoup de gens de son espèce, ne considère pas le désastre de sa propre condition avant d’exercer son racisme : «Criss de Jaune à marde. Té chez nous icitte. Appelle-les les ostis de chiens! J'en ai rien à crisser.»

Il s'approche du comptoir. Son visage menaçant ruisselle de sueur crasseuse. Juste avant de se mettre à japper, il est interpelé par une voix derrière lui. Un homme se tient dans le cadre de porte. Malgré la chaleur accablante, il est vêtu d'un chandail à capuchon gris qui cache le haut de son visage. Sur le ton du murmure, il lui souffle : «Hey, tu veux te battre, gros fif ?»

Quel effet ! Gérard est hors de lui.

Il peut bien se déféquer dessus presque quotidiennement et être au crochet de l’État depuis 1979, l'honneur de Monsieur ne permet pas qu’on le traite d'homosexuel. Il s'élance sans réfléchir vers l'inconnu qui recule et s'enfuit sur la rue Aylwin.

Gérard le poursuit en titubant et en vociférant. L'étranger tourne dans la ruelle entre Joliette et Aylwin et se dirige au nord, vers l'arrière de l'église du Très-Saint-Rédempteur. Il s'assure de garder une distance juste bien aguichante pour Téflon qui veut du sang.

Le bruit ne semble déranger personne. On n'est pas à une altercation près dans cette ruelle. Un regard désintéressé ici et là, mais les résidents sont pour la plupart terrés dans leur logement, le visage collé au ventilateur sur patte et n'ont que faire de ce vacarme ordinaire.

Arrivé à la hauteur de l’église, l’homme tourne vers l'est dans un étroit sentier isolé qui mène à la rue Joliette. Il s’arrête subitement à mi-chemin. En se tournant, il déniche une bouteille de bière de sa poche et la tend vers Gérard qui s’immobilise immédiatement. Confus, il tend la main vers le verre brun tant désiré. «Allez prends-la. Elle est encore froide, lui suggère l'inconnu.

- Euh… pourquoi tu me donnes ça, répond Gérard en s’approchant quand même.

- C’est pour t’appâter».

Gérard saisit le goulot de la bouteille tout en cherchant dans sa mémoire brumeuse le sens du mot «appâter». La définition ressurgit dans sa mémoire défraichie en même temps qu'une partie de pêche d'un autre temps. Un appât... pour attirer une...

Il est trop tard.

Un coup de pied violent se loge juste en dessous de sa cage thoracique. Il plie en deux, le souffle coupé, pendant que l’homme sombre plaque un tissu imbibé sur sa bouche édentée. Il échappe quelque chose... le bruit du verre brisé... Sa vue se brouille et son corps se ramollit. Avant qu’il ne s’effondre, son agresseur le rattrape et lui glisse le bras autour de ses épaules pour le supporter. Gérard peut se mouvoir, mais à peine. Il est à demi traîné jusqu'au trottoir. Ils se mettent en marche vers la rue Adam.

Quelqu’un va bien les voir et faire quelque chose. Il n’est pas encore minuit. C'est alors que l’inconnu, le plus simplement du monde, se met à chanter une chanson grivoise sur le ton de l'ivresse : «J'en ai fourré des Gaspésienne, j'te dis qu'elles ont le sang chaud...».

Téflon Massé est connu dans le coin. Pas très apprécié, mais assez pour qu’on le sorte de ce pétrin. Le problème est qu'un Téflon vociférant, titubant, trop saoul pour marcher est un Téflon normal. On ne se portera pas à son secours, il n'est pas en danger. Tels deux joyeux lurons amochés, le duo se dirige vers la rue Adam.

Tout en chantant, l’homme le mène vers un camion cube situé à l'angle de l'église et de l'école primaire. L'angle mort d'Hochelaga. On ne les verra pas d'un balcon ou d'une fenêtre résidentielle. Un passant les croise et accélère le pas en feignant l'ignorance malgré les plaintes inaudibles de la victime. Lorsqu'ils sont bien seuls, l’homme ouvre la porte coulissante, regarde autour de lui, saisit un Gérard passif et le bascule dans la boîte. Il monte derrière lui, le traîne jusqu'au devant du camion et se penche au-dessus. Pendant qu'il fouille dans sa poche, des gouttelettes de sueur coulent du visage de l'inconnu et tombent sur celui de Gérard Massé. Il sort une longue seringue et lui insère dans le cou.

Pendant que la porte se referme, Gérard a le temps de voir un homme musclé étendu immobile non loin de lui. L'obscurité est totale, la chaleur aussi. Le moteur se met à ronronner tranquillement et Gérard sent le véhicule se mettre en mouvement.

Quelque chose lui dit que la conclusion de son existence misérable approche. Son instinct de survie n’est pas assez fort pour supplanter le dégoût qu’il a de lui-même. Curieusement, il ressent quelque chose apparenté au soulagement. Enfin, la fin. Il en a marre. Il n'arrive pas à se souvenir d'un moment de sa vie où il n'en avait pas marre. Il est envahi d'une profonde tristesse. Il ne pleure pas sa mort, mais plutôt sa vie, cette chose détestable qu'on lui a imposée trop longtemps.

Si seulement il peut finir sans douleur. Ce serait la première fois depuis fort, fort longtemps qu’il en serait exempt.

Ne plus souffrir...

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3ème épisode: Ste-Marjorie-de-Montréal
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http://urbania.ca/canaux/fictions/3178/un-braconnier-dans-la-fournaise-2Tue, 19 Jun 2012 15:49:49 EDTGabriel Deschambaultplamondongerard masseaylwinhochelagaadamteflonfournaisebraconnierreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/3178/un-braconnier-dans-la-fournaise-2
Un braconnier dans la fournaise #1Swallow Or It’s Going In Your Eye. Cette blague spirituelle ne semble importuner personne d’autre qu’une petite coureuse de surplace qui profite de l’air climatisée du centre pour raffermir une culotte de cheval qui en a bien besoin. Elle jette des regards de dégoût furtifs vers le t-shirt qui devrait bientôt, si le ciel est bon, ne plus disposer de l’élasticité nécessaire pour recouvrir les pectoraux hypertrophiés du Narcisse à bosses. Le dernier ajout au cocktail de protéines et de créatine fait des merveilles. La masse augmente. Toujours.

Il est 22h en ce samedi de canicule et Kevboy se délecte d’une certitude. Il sait que 130 minutes après avoir quitté le Progym, son bras aura encore et toujours l’air subtil d’une verge de mammouth en pleine érection. Il remercie secrètement Anabolia Plus pour cette contraction prolongée.

Car ce soir, le Fuzzy les attend, lui et Bernie, son douchecopain de service. Ils ont la ferme intention d’aller pavaner leur mohawk d’abruti dans les contrées rayonnantes de Laval pour concurrencer les autres clones. Il aurait préféré la Rive-Sud, mais il y est persona non grata depuis qu’une solide blondinette dont le nom lui échappe s’est plaint d’avoir été manipulée un peu brusquement. Il attend que la poussière retombe. Pour l’instant, Laval est une meilleure option.

Un peu plus loin, Bernie grogne sur un benchpress. Bien que beaucoup plus frêle que Kev, il effectue des levées impressionnantes de 260 livres. Douze fois plutôt que huit ! Et il n’a même pas pris la peine de se changer. Une casquette tapissée de brillants est fixée sur sa tête et le classique t-shirt ailes d'ange et tête de mort enserre son corps musculeux laissant entrevoir la cancéreuse teinte orangée de son buste à travers un col en V révélateur.

«Yo Big, tu vas suer dans ton linge propre, qu’ess tu fait ? On sort à souère le gros, beugle Keveune avec virilité. Hey Le gros, on sooooooort à sooooooouère. Tabarnack qui va y avoir de la chicks.
- Relaxe men, j’connais mes limites, crache Bern entre deux poussées.
- Ah, fuck that, continue, ça fera plus de chix pour moé. Un osti de gros porc plein de sueur comme toé, man. Eul Gros, té pas plus smatte qui faut».
Bernie dépose la barre sur le support, fronce les sourcils pour appuyer sa sagesse et déclare :
« Si y a ben une choses que j’sais, c’est quand j’va suer Big. Fa assez longtemps que j’m’entraîne, Gros. Tu dis d’la marde en criss. M'a aller me faire queques tracks. On se rejoint au char. Pis dépeche toé câliss, faut arriver avant Big-J. Y paraît qu’y va fighter l’ex de sa blonde.
- Sérieux, y va y crisser une rince, faut pas manquer ça, lui répond Kev, tout excité par l'éventualité d'une bagarre. J’vais prendre une douche ben quick pis j’te rejoins.

Quinze minutes plus tard, Kev-O, trop parfumé, sort de la salle des douches. Il visse une casquette rouge à 120 $ sur sa tête en s’assurant de garder un angle de 20° vers la droite et de 40° vers le haut. En passant la porte de sortie, l’atmosphère surchauffée de juillet l’assaille aussitôt. 32 °C ! La ville est un putain de sauna humide.

Dans le stationnement, il se dirige vers sa Mazda Rx6 tellement montée qu’elle en frôle le sol. Le pare-choc est agrémenté d’un autocollant : «Keep it low». C'est le mantra de son existence : Garder les espérances au plus bas, limiter les attentes.

En s’approchant, il s’aperçoit que Bernier n’y est pas. Perplexe, il saisit son cell et texte : Wtf, t ou gros. J’decrisse dans 5.

Il s’assoit au volant et attend une réponse ou le retour du douche-prodigue, mais rien ne vient. Il se doit d'être à Laval pour l'entrée en scène de Big-J... avec ou sans Bern.
«Criss, j'ai tu yinque ça à faire moé, attendre...», dit-il à haute voix.

Simon Bernier entend cette réflexion.

Il est étendu dans un buisson non loin de là. Il observe Kev et hurle à se faire exploser la tête. Le cri ne franchit jamais la limite de ses cordes vocales. Ni son tronc massif, ni ses jambes atrophiées ne répondent à ses moindres commandes neurologiques. La lumière blafarde des lampadaires ne les atteint pas, lui et l'homme étendu à ses côtés.

Bern n'a jamais entendu venir la menace. Il a senti quelque chose dans son cou... une piqûre... et ses membres, pourtant si puissants, ont paralysé et il s'est effondré dans les bras de quelqu'un. Il a été traîné jusqu'à sa cachette.  Ils sont invisibles dans la noirceur urbaine d’Hochelague.
Bern panique. Il entend le souffle lent et régulier de l'autre. Il est d'une ignorance abyssale, mais ses expériences lui ont appris que les gens calmes dans les situations les plus tendus sont de loin les plus dangereux.

Bern panique. Il n’a pas connu un sentiment aussi oppressant depuis que son père, dans une autre vie, lui a maintenu la tête sous l’eau pour lui apprendre à être un homme. Si seulement le gros Kev pouvait le voir, mais il est trop absorbé par son téléphone. Kev, son meilleur allié... presque un ami.

À l’intérieur de son crâne, un hurlement séquestré retentit lorsqu’il entend le son nerveux du moteur. Des larmes chaudes glissent sur sa joue et tombent silencieusement au sol alors qu’il voit son «ami» embrayer et déguerpir sur la rue Bennett, dans la nuit brûlante, le laissant derrière avec la présence menaçante.
Dans les pensées affolées de Simon Bernier, une certitude s’installe: ce corps inerte qu’il a érigé en temple est un cercueil. Son temple funeste. Il est foutu...

Il est foutu !

2ème épisode: Téflon]]>
http://urbania.ca/canaux/fictions/3156/un-braconnier-dans-la-fournaise-1Tue, 12 Jun 2012 16:44:12 EDTGabriel DeschambaultFuzzybennettprogymhochelagadouchebagfournaisebraconnierfictionreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/3156/un-braconnier-dans-la-fournaise-1