Urbania - fictionshttp://urbania.caTurbulent Media RSS Builder v1.0http://www.rssboard.org/rss-specificationMon, 20 May 2013 01:12:07 EDT60Un braconnier dans la fournaise #76ème épisode: St-Jacques-des-Monts-Calmes

Le docteur René Bourrassa est dérouté.  Il contemple le corps inerte du vieux Neuville.

«Criss, comment t'as pu fouerrer aussi grave ? Les autres sont où ?

- Du calme! Tout est sous contrôle, les autres sont bien attachés. Ils bougeront pas.

- Mais, là... le vieux, ciboire ? Qu'est-ce qu'on a fait ? Il faut se débarrasser du char, du corps, brouiller toutes les traces... Câliss, comment il s'est retrouvé ici ? Quand ils vont s'apercevoir de la disparition du bonhomme, ça va attirer les policiers dans le coin. Tout le monde le connaît dans le boutte!» Dans la voix du docteur, la panique est perceptible, le découragement évident.

Son complice, lui, n'est pas ravi qu'on l'attaque de la sorte. Il fronce les sourcils et glisse entre ses dents serrées : «Là, tu te calmes les nerfs ! Ça va s'arranger. Y a rien qui va mener quelqu'un jusqu'ici si le char disparaît. On est au milieu de nulle part et les policiers sont sur une autre piste à Montréal. Ils n'ont aucune raison de faire le lien».

La culpabilité tenaille le docteur, mais c'est surtout le détachement de son complice qui le terrifie. Il a vu ce dont il était capable. Ensemble, ils avaient convenu de certaines choses, mais Jérôme est allé plus loin, beaucoup plus loin. Il ne devait pas en capturer autant. Quatre personnes : c'est un putain de carnage! Jamais il n'aurait dû s'associer à lui. Jérôme, un de ses anciens étudiants, avait été mis à la porte de la faculté pour des raisons très valables. Au-delà de son comportement asocial et de son évidente absence d'empathie, sa manipulation particulière de certains cadavres avait obligé les dirigeants de l'université à le mettre à la porte. On avait camouflé l'affaire pour ne pas ternir la réputation de l'institution. C'était ce genre de type dont Bourrassa avait besoin, mais il n'aurait pu deviner à quel point il avait mis la main sur un être incontrôlable.

Les deux s'étaient entendus pour jeter les policiers sur une fausse piste. C'est ce que Jérôme a fait. Sur internet, Jean a vu les images que les autorités ont bien essayé de dissimuler, mais des séquences avaient déjà été filmées par de nombreux passants. À la vue de la sculpture, il a eu le souffle coupé et a dû combattre une crise de panique pendant de longues minutes. Depuis, il nage dans les eaux sales de l'incertitude et de la culpabilité.

Jérôme a dérogé du plan... complètement. Un ivrogne fini et une fille étaient les seules victimes prévues. Le docteur avait besoin d'un corps jeune relativement sain, et un autre, inutilisable, pour simuler un double meurtre et ainsi lancer les policiers sur une piste tordue.

«Mais, comment t'as fait pour le laisser s'échapper ? s'écrie le docteur.

- Tabarnack, j'savais pas qu'un manchot attaché aurait pu s'échapper!

- Il fallait s'en assurer. Tu l'as attaché avec quoi ? De la ficelle osti !

- C'est beau, tu te calmes...

L'expression de Jérôme indique clairement à Jean qu'il doit se taire.

- Au moins, il est revenu et risque plus de s'échapper. Regarde-le, j'pense même pas qu'il va survivre.

- Une chance que le bonhomme est revenu directement ici, répond Jean en secouant la tête, le pauvre, il cherchait un docteur. Qu'est-ce qu'il a trouvé ? Il lève la tête vers le plafond comme pour implorer le ciel. Pourquoi je me suis embarqué là-dedans ?

- Pour sauver TA fille ! s'exclame son complice, pour que TA fille s'en sorte... tu te rappelles ?»

Le docteur frissonne à la simple idée que Jérôme connaisse l'existence de Sophie, sa fille chérie. Il ferait tout pour elle. Déjà, il a soudoyé beaucoup de gens pour qu'elle accède au haut de la liste des transplantations pulmonaires. Sa fibrose kystique ne lui laisse plus beaucoup de temps. Quelques mois. Une saleté de maladie. En bon père, il a décidé de lui fournir lui-même une paire de poumons neufs.

Pour atténuer l'immoralité de son projet, pour légitimer un acte aussi lourd, il voulait que les organes proviennent d'un détritus, d'une jeune fille qui gaspillait sa vie. Il en a croisé des centaines dans les quartiers populaires de Montréal. Des cas perdus.

Malheureusement, à entendre les pauvres parents de la jeune Marjorie Hudon, celle-ci ne correspond pas du tout à ce critère. Il est accablé de remord, mais il ne peut plus reculer. Il est impliqué de façon irréversible dans cette affaire... son affaire.

En plus, il a dépensé tellement d'argent pour que le directeur et un employé de la morgue ferment les yeux et falsifient les documents sur la prochaine arrivée d'organes. Ceux-ci devaient officiellement avoir été prélevés sur le cadavre d'une personne consentante... et morte de façon naturelle. Il ne leur a pas dit la vérité. Les deux croient plutôt qu'il va mettre la main sur des organes légaux cueillis aux États-Unis, mais achetés à prix fort. S'il avait pu, c'est ce qu'il aurait fait, mais les personnes adéquates ne meurent pas toujours au bon moment. Parfois, il faut précipiter les choses.

Il a une pensée pour les quatre victimes innocentes... c'est beaucoup pour sa conscience. En cherchant un complice sans scrupules, il a obtenu le plus grand des malades. Un psychopathe du nom de Jérôme Ferron. Ce qu'il a fait horripile Jean. Son destin est maintenant intimement lié au sien. S'il recule, il tombera avec son complice et il perdra sa fille. Sa douce et fragile Sophie.

Son plan avait encore la chance de fonctionner jusqu'à ce que Neuville, un homme désespérément bon, s'effondre sur son plancher, mort.

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Il raffole du contrôle qu'il exerce sur tant de gens.

Le pauvre professeur qui l'a approché ne s'attendait peut-être pas à autant de zèle de sa part. Il devait seulement enlever deux personnes «nuisibles». Dès le départ, il savait qu'il ne se limiterait pas qu'à une personne. Ça, il l'avait déjà fait au cours d'un voyage l'an dernier : un meurtre, non résolu. Il voulait tester ses capacités, aller plus loin que le simple homicide. Pour ce faire, il a changé les critères de recherche. On enlève pas si facilement quatre personnes en une seule nuit. De nombreuses personnes ont, sans le savoir, été observées par Jérôme avant qu'il n'arrête son choix sur quatre individus dont la seule grande erreur aura été la routine de leur existence. C'est cette régularité de leurs mouvements, dans leurs déplacements, qui les aura perdus.

Seul l'écervelé Kevin Morin s'en est sorti. C'est son ami, un covoitureur de dernière minute, qui a écopé. Il n'avait pas prévu qu'un certain Simon Bernier aurait des problèmes avec son véhicule et qu'il prendrait l'initiative de quitter le gym dans le bolide de son ami. Jérôme se remémore l'insignifiant visage du gros musclé et se dit qu'il prévoit bien, un de ces jours, rendre visite à ce gros Kev pour lui faire payer le faux-bond qu'il a fait au destin.

Dans leur plan, il devait aussi jeter les policiers sur une fausse piste. C'est là l'apothéose de son travail. Après avoir ramené les proies chez le docteur, dans une pièce aménagée de la petite maison secondaire du chalet géant, il a reconstruit une œuvre magistrale tout en gardant trois des victimes bien vivantes. Son coup de génie : l'intégration du chien dans l’œuvre. La réaction populaire est géniale. Le docteur a moins aimé. Il le sent, son complice faiblit. Il va sûrement flancher d'un moment à l'autre.

De toute façon, il n'avait jamais vraiment eu l'intention de le laisser vivre.

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La souplesse morale du docteur a atteint sa limite. Il s'adresse de nouveau à Jérôme : «Ça peut plus durer. J'voulais juste sauver ma fille, pas devenir un assassin.

- T'avais décidé de devenir un assassin le jour où tu as voulu offrir les poumons d'une autre à ta fille.

- T'étais supposé prendre un déchet, une personne qui méritait pas sa vie, ses organes... pas une petite étudiante innocente.

- Innocente ? rétorque Jérôme, un sourire malfaisant aux lèvres. C'était une petite salope qui s'enfilait des gars, un après l'autre. T'aurais dû voir la facilité que j'ai eu à rentrer chez elle. Une ptite pute loin de l'innocence !

- Criss, les autres... C'était pas nécessaire. T'es malade, c'est du meurtre en série !

- T'étais d'accord pour qu'on enlève le soûlon aussi. C'était pas toi qui a eu l'idée de brouiller la piste avec sa mort ? Deux morts, c'est ça un meurtre en série.»

Le docteur saisit à nouveau l'ampleur de son implication meurtrière. Il l'avait saisie dès le début, mais là, à l'instant, les défenses qu'il avait érigées dans sa conscience s’effritent.

- J'ai jamais voulu blesser des innocents. T'avais pas à impliquer autant de monde dans cette histoire ! J'voulais juste sauver ma fille.

Jérôme le fixe pendant quelques secondes: «Tu pensais vraiment que j'étais à ta solde ? Un pauvre étudiant déchu un peu malade à qui ont redonne un but ? J'ai toujours été parfaitement en contrôle. J'ai jamais accordé d'importance à la vie humaine parce qu'elle n'en mérite pas. Toi, tu valorises celle de ta fille au-dessus de celle d'une pauvre biche mal foutue et d'un alcoolique malade et pas chanceux».

Le docteur tente de répliquer quelque chose, mais alors que ses illusions s'effondrent, il n'est plus capable de se justifier. Jérôme continue :

«Des innocents! Et toi, t'es quoi ? Tu es tout sauf innocent. Mérites-tu la mort pour autant ? Devrait-on donner tes organes au premier malade venu ?

Le docteur se ressaisit :

- Mais pourquoi démembrer quatre personnes? Pourquoi la sculpture ? C'est dégoûtant... J'voulais juste sauver ma fille.

- Caliss, les quatre que j'ai kidnappés répondaient tout à fait à ton critère. Un gros écervelé tellement concerné par sa propre personne qu'il est incapable de saisir l’humanité des autres; un ivrogne agressif qui gaspille sa vie à se soûler, incontinent par choix; une ptite conne sans aucun respect pour elle-même et, il pointe vers le divan où Stéphane est inconscient, un homme qui donne plus d'importance à un animal qu'à ses semblables. Penses-tu vraiment qu'on débarrasse le monde de gens de valeur ?

- Et moi, qu'est-ce que je vaux ? Le docteur fond en larme. J'suis quoi ? Un homme prêt à sacrifier n'importe qui pour sauver sa fille? Si elle savait... Si elle savait ce que j'ai fait, elle préférerait mourir. J'en suis certain. Il relève la tête après un long soupir et fixe Jérôme. Et toi, qu'est-ce que tu vaux ? Un psychopathe, un osti de malade...

- Je vaux autant que tous les autres, hurle Jérôme... pas grand chose! C'est quoi la valeur d'une personne? Qui la fixe, hein? La société, la loi, Dieu... Toi ?  Je suis capable de survivre donc je mérite ma place. Je mérite ma vie parce que je suis en mesure de la garder. Ceux qui le peuvent pas ont aucune valeur. Les quatre ont pas réussi... ta fille réussira pas non plus.»

 Un rictus affreux se dessine sur ses lèvres :

«J'en ai assez du monde faible. Toi non plus, t'es pas fait pour survivre !

- Non, qu'est-ce tu fais? Non... »

Il s'approche du docteur et soulève la pelle. De nulle part, un scalpel apparaît dans la main du docteur. Pendant que son assaillant abat le manche, le docteur élance son bras armé et plante le couteau dans le pectoral de son assaillant. C'est peine perdue, la pelle percute sa tête et il s'effondre par terre, sur le dos.

Jérôme soulève tranquillement son arme et savoure son moment pendant quelques secondes. Avec toutes ses forces, il descend le bout de métal sur la gorge du docteur.

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Stéphane feint l'inconscience. Il a assisté sans broncher à la scène. Ce qu'il comprend, c'est que le docteur était un homme perdu, un monstre ridicule et égaré. L'amour pour sa fille a perturbé sa décence, a fait de lui un meurtrier. Mais l'autre est une véritable bête sauvage, né ainsi. Stéphane n'a plus beaucoup de force. Il ne peut affronter l'animal dans cet état.

Après avoir farfouillé dans la trousse du médecin, le charcutier disparaît de l'autre côté d'un cadre de porte et se met à brasser le contenu des tiroirs de ce qui semble être une cuisine.

Stéphane doit profiter de ce moment. Comment peut-il mettre fin au carnage de ce démon ?

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Jérôme revient de la cuisine, une serviette appuyée contre sa blessure. Heureusement, elle n'est que superficielle. Une bonne pression pour arrêter le saignement et quelques points de suture devront faire l'affaire. Maintenant, il doit se mettre au travail pour brouiller les pistes. Il devra déménager sa planque, car on finira par chercher le médecin et on viendra inspecter le coin. Avec son camion, il peut transporter bien du matériel... et des corps.

Chaque chose en son temps.

Le barbu manchot doit retrouver sa place dans la maison secondaire située au bout du chemin de pierre relié à la résidence principale. Il s'approche de l'homme sur le divan. Il se penche pour l'agripper sous les genoux et soulève la corps flasque par-dessus son épaule.

Un objet glisse... une bouteille vide roule du divan et tombe au sol. C'est un contenant d'allume-feu liquide, celui qu'utilise le docteur pour allumer son foyer. Il entend le bruit d'un briquet. Il réalise que quelque chose cloche au moment où l'homme se cabre et lui entoure le torse de ses jambes et serre.

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Stéphane utilise toutes les forces qu'il lui reste. Il tient l'autre en ciseaux et de sa main unique il tourne à nouveau la roulette du briquet. Une étincelle jaillit et son t-shirt prend feu sur le coup. Il ferme les yeux en serrant l'homme de toutes ses forces pendant qu'une flamme se répand à toute vitesse sur ses vêtements imbibés de liquide bleu.

Le salaud ne l'emportera pas. Il a assez fait de dommage. Il n'en fera plus.

Le feu atteint sa peau, la douleur de la brûlure est intense. Son hurlement ne fait que lui redonner la force nécessaire pour se maintenir attaché au tueur. Celui-ci n'est pas prêt à le laisser faire. Dans un élan désespéré, il fonce tout droit vers le foyer et écrase Stéphane contre la brique. Des côtes sont pulvérisées sous l'impact. Stéphane ne serre que plus fort. L'autre tourne, pousse, tire et rugit mais c'est peine perdue, les flammes ont sauté sur ses vêtements et le feu s'empare de sa chair.

Les flammes bouffent la peau de Stéphane, la douleur est trop vive.  Au bout de ses forces, il relâche sa prise et tombe au sol, les yeux ouverts. À travers la fumée, les flammes et la chaleur, il voit la silhouette enflammée du tueur qui roule au sol pour éteindre le brasier qui se nourrit de son être. En vain.

Stéphane laisse la vie s'échapper de lui. Il s'éteint avec la certitude que son assaillant va le rejoindre dans quelques minutes en enfer. Juste avant de perdre connaissance, l'image de la jeune fille suppliante jaillit dans sa tête.

Elle va survivre.

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Le détective se tient au centre de la salle médicale improvisée. On vient d'emmener Simon Bernier et Marjorie Hudon ainsi que les restes de Gérard Massé. Les deux jeunes survivront, mais le traumatisme sera difficile à surmonter.

Les ruines de la maison du docteur fument encore. Les fouilles commenceront demain. On est loin d'avoir éclairci les détails de cette boucherie. Sous les décombres se trouvent peut-être la réponse à toutes ses questions. Il l'espère.

FIN.]]>
http://urbania.ca/canaux/fictions/3269/un-braconnier-dans-la-fournaise-7Tue, 24 Jul 2012 15:54:29 EDTmeutrierpellefournaisebraconnierreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/3269/un-braconnier-dans-la-fournaise-7
Cordyceps Scirius
Issu d’une collaboration inédite entre la Société des Arts Technologiques & l’École Polytechnique de Montréal, le CoSci est une nouvelle espèce génétiquement engendrée par inoculation de fortes doses de spores de Cordyceps unilateralis à l’écureuil gris.



Une fiction radiophonique réalisée par Clément Baudet pour La 7e Nuit de la Phaune :  360 minutes sonores, musicales et naturistes pour un parcours radiophonique sauvage… à écouter sans modération par ici : http://phaune.com/
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http://urbania.ca/canaux/fictions/3266/cordyceps-sciriusTue, 24 Jul 2012 11:35:53 EDTchampignonclement baudetecureuilsatphauneScirius unilateraliscordycepsreportage_mediahttp://urbania.ca/canaux/fictions/3266/cordyceps-scirius
Un braconnier dans la fournaise #65ème épisode: L'oeuvre

À l'aide d'une pièce de métal qu'il a démontée du lit, Stéphane s'acharne sur le dernier gond d'une des deux portes de la pièce. Celle dont l'issue lui est inconnue. Il lui est difficile de travailler avec une seule main et le gros écervelé derrière qui le supplie sans cesse de défaire ses liens ne l'aide en rien à se concentrer.

Il n'a pas le temps, ni le loisir de libérer ce genre de boulet. Dans un moment aussi dramatique, Stéphane ne peut se débarrasser de sa fibre antisociale. Même s'il considérait que son entreprise avait plus de chance de fonctionner en équipe, il est persuadé qu'un macaque bronzé et coiffé comme une Ginette ne pourrait que lui nuire. Pour compliquer encore plus son entreprise, les étourdissements qui reviennent à une fréquence rapprochée brouillent sa vision. Curieusement, on ne se sort pas indemne d'une amputation.

Alors qu'il poursuit sa lutte contre le boulon récalcitrant, l'image de son chien lui revient à l'esprit. Il ferme les yeux et retient un flot de larmes tout en serrant les dents pour empêcher le débordement de rage. Le trou du cul a dépecé Malthus, comme il a dépecé l'autre ivrogne édenté.
C'est ce puant qui a été emmené hors de la pièce en premier. Il n'est jamais revenu. Stéphane sait qu'il est mort et en morceaux, car il l'a vu. La jeune fille a été est la deuxième à avoir été escortée. Pendant que sa civière était traînée vers l'extérieur, elle suppliait celui qu'elle appelle Cédric de la laisser aller. Il n'a jamais bronché et est sorti de la salle. Deux heures plus tard, endormie, plus petite et plus légère, elle est revenue.

En voyant ce que le trou du cul lui avait fait, Stéphane a saisi l'ampleur de son calvaire.
Le tour du Ken gonflé est venu ensuite. Malgré ses liens, il se débattait tellement que le tueur a dû l'injecter avec son poison immobilisant. À son retour, il était allégé de son bras droit. Le charcutier s'est alors dirigé vers Stéphane qui le fixait avec un regard tellement intense de haine et de dégoût qu'il n'a même pas pris de chance. Tout de suite, il l'a paralysé et l'a emmené.

C'est en franchissant le seuil qu'il a vu à travers la porte entrouverte d'un gros réfrigérateur commercial, la tête tranchée de l'ivrogne. Elle était posée sur une étagère avec d'autres parties d'anatomie humaine. Dans le coin, le corps étêté de son chien avait été jeté comme une vulgaire guenille souillée. Il est persuadé que l'assassin l'a fait exprès. Il a voulu mourir à cet instant, mais au lieu, un masque à gaz l'a endormi.

Son réveil a été accompagné par le hurlement de la fille qui se rendait compte de sa nouvelle physionomie et les pleurnichements de la grosse gonzesse qui pleurait toutes les heures perdues à sculpter ses muscles disparus.

Au moins, Stéphane a encore son bras fort et depuis le traumatisme, les autres n'ont trop pas essayé de communiquer. Un peu, au début. Le gros tatoué a bien voulu, mais la fille, sous le choc, n'était pas réceptive. Stéphane pour sa part, n'a jamais eu l'intention d'engager la conversation. Sa situation particulière ne change en rien sa perception de l'humanité. Il ne veut pas y participer et cette expérience pénible le conforte dans son obstination.

Depuis, il s'est contenté de manger, malgré son nouvel handicap, chacun des repas que le trouduc lui a apporté tout en le regardant encore et toujours avec le plus profond regard de mépris. L'homme n'a jamais bronché, pas plus qu'il n'a réagi à l'hystérie des deux autres.

Pendant son absence, le captif a découvert un morceau de métal brisé légèrement saillant sur le bord de son lit. Il s'est tout de suite acharné à y frotter la corde d'alpinisme qui enserrait son unique poignet. Pourtant très solide, la corde n'a pas résisté bien longtemps. Très vite, elle s'est effritée et elle s'est brisée.

Stéphane pousse le boulon vers le haut et le dernier gond lâche enfin.

«Osti de tabarnack, sors moé d'icitte ! implore le douchebag en s'apercevant de sa réussite.
- J'vais revenir. J'veux juste trouver une arme, quelque chose, le rassure Stéphane pour qu'il se la ferme et n'alerte pas le trouduc.

- Come on, j'vais t'aider, laisse-moi pas icitte !»

Il a bien l'intention d'envoyer des renforts s'il réussit à s'en sortir. Plus pour se venger que pour sauver les deux autres. Il tire sur la porte qui lâche et la dépose par terre avec difficulté. Elle donne sur le dedans d'un garage vide pourvu d'une autre porte. Il se retourne une dernière fois. La jeune fille est sortie de sa torpeur et elle le fixe d'un regard suppliant, chargé de peine et de peur. Sa bouche forme une simulation de sourire implorant et des larmes coulent de ses yeux rougis. Stéphane s'élance vers la porte avec cette image dans la tête. Curieusement, il est ébranlé par la scène, mais il continue malgré la culpabilité qui effrite sa résolution. Quelle chance de survie ont un manchot et un cul-de-jatte dans ce merdier? Il ouvre la porte et aperçoit des buissons et des arbres.

Il n'est plus en ville.

Sans hésitation, le manchot s'élance dans la forêt qu'il a devant lui. C'est son élément, il a une chance de s'en sortir.

---

Le respectable Jacques Neuville vient de quitter son chalet près de Notre-Dame-de-la-Merci à bord de sa puissante Lotus qu'il conduit lentement. Le retraité est un homme prudent. Il est aussi attentionné, doux, réfléchi et sympathique. Toutes ces belles qualités n'ont pas empêché sa deuxième femme de faire comme la première: le tromper et déguerpir avec le dernier venu. Ses deux meilleurs amis, chez qui il se rend ce soir pour déguster un petit cognac rituel, lui ont avoué très franchement que ce sont ces qualités qui les font fuir. Il doit leur accorder que les hommes qui l'ont rendu cocu (ceux qu'il connaît) ont, entre autre, de plus grands vices que lui.

Au diable, il préfère ne plus y penser. L'amertume n'est pas faite pour Jacques. Il retourne à des réflexions plus sereines en roulant sur la route 125 pour se rendre à St-Faustin-le-Carré, à une soixantaine de kilomètres de là.

Soudainement, il sursaute et appuie brusquement sur les freins. Dans un virage serré, ses phares éclairent une forme sur le bord du chemin. Il voit un bras se soulever. Jacques, sans réfléchir, descend aussitôt de la voiture pour lui porter secours. Un barbu dans la trentaine est étendu sur la chaussée. Un détail lui saute aux yeux : Un bandage ensanglanté enserre son épaule. Il lui manque un bras et beaucoup de sang imbibe le tissu. Le blessé est dans un état lamentable. «Vous m'entendez monsieur ?». L'homme ne répond pas. Il marmonne quelque chose d'incompréhensible. Il divague. Sans attendre, Jacques l’agrippe et le traîne jusqu'à sa voiture. L'hôpital de Ste-Agathe-des-Monts est à 50 km de là et son téléphone cellulaire est resté à la maison, comme toujours. Il se promet de se débarrasser de cette habitude qui faisait tant rager sa déloyale seconde partenaire.

Le vieux se fait rassurant : «Tiens bon, mon gars, j'connais un médecin dans le coin, j'vais t'emmener là. Si yé pas là, j'défonce et on appelle un ambulance». Pour toute réponse, l'homme grommelle.

Pour une rare fois dans sa vie, Jacques conduit vite. Il arrive à l'entrée de la maison du Docteur Bourassa. Il enfile son auto dans l'allée, sort et court vers la porte d'entrée de l'immense chalet. Au bruit de la sonnette, une lumière s'allume et une silhouette apparaît derrière la vitre.

C'est le docteur.

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Stéphane revient à lui sur la banquette. Il ne pensait jamais sortir de cette forêt. De toute façon, il préférait finir là qu'entre les griffes du monstre. Par la fenêtre ouverte du véhicule, il entend le vieux débiter des explications à une autre personne. Il est épuisé, malade. Son moignon saigne beaucoup trop, mais les étourdissements se sont calmés, un peu. Il se redresse difficilement pour voir l'interlocuteur du vieux. En voyant un homme dans la cinquantaine, il se laisse retomber, soulagé. L'effort lui a coûté. Les deux hommes se dirigent vers l'auto et viennent porter secours à Stéphane. Il est presque au bout de ses peines.

Ils l'aident à s'étendre sur le divan du docteur.

«Mais qu'est-ce qui lui est arrivé, s'exclame le docteur. J'appelle l'ambulance! M. Neuville, surveillez-le. Dès que j'ai fini, il faut que je vérifie cette plaie». Le vieux acquiesce et se tourne vers le blessé pour le réconforter.

«Nous avons besoin d'une ambulance au 3436 rue des Ancêtres. Un homme est grièvement blessé. Il a un bras amputé et saigne beaucoup. Faites vite!»

Stéphane est épuisé. Le docteur se penche à ses côtés avec une trousse de médecine et se met à défaire son bandage.

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M. Neuville, horrifié, est derrière et regarde la scène malgré lui. Le docteur Bourassa est un chirurgien réputé. Tout va bien aller pour le pauvre type étendu. Au bout de quelques minutes, il entend la porte d'entrée s'ouvrir. L’ambulance, déjà ? Un jeune homme entre calmement dans la pièce. Perplexe, Jacques Neuville jette un œil en direction du docteur pour s'assurer que cette arrivée est attendue. Son regard s'arrête sur le blessé. Son visage prend une expression alarmée.

M. Neuville perçoit la présence qui s'approche de lui par derrière. Il n'a pas le temps de se retourner qu'un objet contondant s'abat sur sa tempe et le projette par terre. L'honorable et trop respectable Jacques Neuville ne se réveillera plus.

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Le docteur outré s'exclame d'une voix exaspérée : «Non, non, nonnnnn. T'étais vraiment obligé de la frapper avec une pelle? Pas le bonhomme Neuville. Câliss, non... non...»

Son complice reste impassible.

Dernier épisode: Pour Sophie]]>
http://urbania.ca/canaux/fictions/3253/un-braconnier-dans-la-fournaise-6Tue, 17 Jul 2012 14:48:34 EDTamputationforêtdisparitionmeurtrefournaisebraconnierreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/3253/un-braconnier-dans-la-fournaise-6
Un braconnier dans la fournaise #54ème épisode: Seul avec Malthus

Un joggeur, un samedi matin. Sept jours de suite et la canicule ne démord pas. En sortant à 5 h du matin, le coureur veut s'épargner un coup de chaleur fatal. Il veut aussi éviter de faire du slalom autour des 45 000 récents adeptes de jogging qui se sont mis à gambader comme des dindes molles et encombrantes. Cette mode pénible devrait s'achever, il l’espère fortement, très bientôt. Il prend son sentier habituel, celui qui mène en zigzagant vers le haut du Mont-Royal. Le soleil se lève discrètement à l'horizon, mais les ombres dominent encore. Il jette un coup d'œil à la statue aux abords de l'avenue du Parc.

Quelque chose y est accroché. Une banderole? Il s'approche encore.

Dans la pénombre, il distingue une masse sombre qui semble pendre de la statue. Sans y croire, il se dit que ça pourrait être un corps. Une légère appréhension apparaît dans son esprit, mais la curiosité le pousse à maintenir le cap. Il se détend un peu lorsqu'il voit que la tête n'est pas celle d'un humain. C'est une mascotte ou un épouvantail. Une bonne blague de fin de soirée arrosée. Il pousse un soupir de soulagement et continue son avancée, juste pour être sûr.

Il arrive devant la chose et l'horreur se clarifie. Le coureur saisit le réalisme de l'œuvre. Il tourne le regard. Ne contrôlant sa révulsion, il vomit par terre. Sans un autre regard vers l'arrière, il quitte dans un pas de course chancelant.

Il faut avertir la police.

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Comme la plupart des inspecteurs du SPVM, Réjean Deschênes n'a rien du cliché hollywoodien. Il a trois enfants, une vie sexuelle normale et tristement exclusive avec sa femme, sa vraie, sa première. Il ne fume pas, ne boit pas trop et est généralement agréable à côtoyer. Il se rase aussi, à tous les deux jours. Et comme une majorité de plus en plus faible d'hommes, il réagit négativement devant la violence, le sang et la mort.

Ce que le lieutenant-détective a devant lui n'existe pas normalement et ne devrait pas exister.

Dans les histoires, les policiers découvrent ce genre de profanation régulièrement, mais dans la vie, la vraie, jamais. La plupart du temps, les rares meurtres de sang froid que Réjean investigue n'ont pour motif que de faire disparaître une personne gênante, détestée ou dont la mort est plus lucrative que l'existence. Voilà qu'il a devant lui l'ouvrage d'un détraqué. Il n'a pas l'aplomb ni l'estomac du policier hollywoodien. La vie, la vraie, ne l'a pas habitué à un tel carnage. Dégoutté et indigné, il peine à regarder.

Comment peut-on s'acharner à ce point sur les restes d'êtres humains?

En ce matin annonciateur d'une autre journée de grande chaleur, un soleil radieux frappe de plein fouet la sculpture révoltante qui ne le sera que davantage à mesure que le mercure s'élèvera.

Réjean, sans effort, vient de retrouver deux personnes manquantes depuis une semaine. Elles ont disparues dans la nuit de samedi dernier. Aucun lien n'avait été fait entre les deux. La thèse de l'enlèvement n'avait été qu’effleurée dans le cas de la femme. Selon ce qu'il voit, on vient de passer à quatre victimes. Cinq en comptant l'animal.

Sur le flanc ouest du monument à Georges-Étienne Cartier, une corde est passée autour du cou de l'ange du milieu. Elle soutient, il ne sait trop comment encore, une courte pointe sinistre. La partie centrale est le tronc d'un homme ravagé par l'âge et probablement par l'abus. Réjean note la présence d'un tatouage vert dont les contours flous sont à peine visibles sur la peau tannée par de trop nombreux soleils. L'encre est du genre de celle qu'on voit chez les ex prisonniers, les vieux routiers et les marins usés.

Juste en dessous des aines, les jambes sont amputées.

On y a cousu celles d'une fille... Une femme plutôt, toute menue. La grâce des formes féminines rehausse l'indécence du portrait. Il en déduit que ce sont celles de Marjorie Hudon, la petite étudiante. Il a un serrement au cœur en pensant aux pauvres parents dévastés qui déploient depuis une semaine toutes les ressources possibles pour retrouver sa trace.

Les membres supérieurs sont ceux de deux autres mâles. Le bras gauche est disproportionné, gonflé par l'effort régulier. Les tatouages tribaux supposent qu'il appartient probablement à un certain Simon Bernier, une tête brûlée de l'est de la ville qui manque aussi à l'appel depuis la semaine dernière. L'autre bras est beaucoup plus mince et plus poilu. Il n'a aucune idée de l'identité de son propriétaire.

Au sommet de cet outrage, appuyé sur le cou sectionné, trône la tête d'un chien, un berger allemand. Le museaux pointe vers le bas et la langue pendante et flasque complète le tableau obscène.

Celui ou celle (le détective penche pour un celui) qui a conçu cette abomination désarticulée s'est appliqué. Il n'est pas médecin légiste, mais il voit bien que les membres n'ont pas été dépecés grossièrement. Le travail en est un de précision. Les coutures sont propres et bien alignées. Un travail aussi droit ne se fait pas à la hâte. L'auteur de ces crimes est une personne organisée et méthodique, capable d'enlever discrètement quatre personnes, de réarranger des parties de leur anatomie et de les afficher en plein milieu de la ville.

Son attention s'arrête sur l'épais fil noir qui relie les morceaux ensemble. À ces jonctions sanglantes, les quelques rares mouches de la métropole se sont réunies autour d'un festin inusité.

Il arrache son regard. La liaison entre le cou velu et le cou humain est une vision répugnante qui restera longtemps gravée dans sa mémoire.

Il faut faire vite, car les badauds ne tarderont pas à se pointer. Un périmètre très vaste doit être érigé et, surtout, il faut empêcher l'hélicoptère de TVA de pointer son sale museau sensationnaliste. Aussi, la circulation sur Parc devra être détournée. L'affaire risque de prendre une ampleur monstre.

Un tueur en série à Montréal! Il laisse échapper un juron tout à fait catholique.

Dans sa ville pourtant si calme et sécuritaire, le nombre très raisonnable d'homicides de cette année vient de faire un bond à 28. Réjean espère que le compte est complet, mais l'exécution féroce et méticuleuse derrière cet acte lui laisse supposer que rien n'est terminé. Selon toute évidence, la canicule ne fait que commencer.

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Elle se réveille très lentement. Tout est flou et elle ne saisit pas très bien son environnement.

Où est-elle ?

Une odeur d'humidité et d'autre chose frappe ses narines. Elle entend un bruit: une plainte, un grommellement suivi d'un murmure pénible. Qui est-ce ?

Où est-elle ?

Une douleur sourde et intense traverse son corps. Elle a la nausée, mais sa vue se débrouille légèrement. Elle est couchée dans un lit. Elle voit une silhouette au-dessus d'elle. Une tête ? Non, un sac plutôt, translucide. Il est accroché sur quelque chose. Un poteau. Les lumières blafardes du plafond lui rappelle vaguement un souvenir. Un souvenir douloureux. Atroce.

Tout lui revient!

Une nuit chaude, un homme charmant... la paralysie, le noir total, un camion, un voyage interminable. Elle se souvient de la fermeture éclair de sa prison de tissus qui s'ouvre, laissant entrevoir ce plafond éclairé à l'halogène.

Elle est séquestrée dans une pièce et ses bras sont attachés au lit par des cordes.

Elle se souvient aussi de trois hommes, comme elle, affolés, terrifiés et de Cédric qui les manipule à se guise. La douleur repasse à travers sa colonne. D'où vient ce mal? Elle tourne la tête de côté. Sur un lit, un des hommes est étendu. Il dort. Un détail la frappe : Son épaule est enveloppée d'un bandage blanc, mais des traces de sang imbibent le tissus.

Il lui manque un bras!

La douleur revient et avec elle, une autre vague nauséeuse. Malgré sa faiblesse, elle veut voir l'origine de son mal. Elle s'appuie sur ses coudes et avec beaucoup d'effort, elle relève le haut de son corps et jette un coup d’œil vers ses jambes.

Elle crie depuis près de deux bonnes minutes quand son faux prince franchit la porte de cette salle d'hôpital improvisée. À côté d'elle, un autre homme pleure silencieusement.

Il a déjà hurlé longuement, il n'en est plus capable.

6ème épisode: St-Jacques-des-Monts-Calmes]]>
http://urbania.ca/canaux/fictions/3233/un-braconnier-dans-la-fournaise-5Tue, 10 Jul 2012 15:55:57 EDTspvmdu parcmont-royalsériemeurtremeutrierreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/3233/un-braconnier-dans-la-fournaise-5
Un braconnier dans la fournaise #43ème épisode: Ste-Marjorie-de-Montréal

Montréal est une grande chienne humide et sale et nous sommes ses parasites... horribles, grouillants et allergènes.

C'est l'opinion qu'en a Stéphane. Grand misanthrope expatrié, il est en ville pour acquérir le papier qui lui permettra de travailler seul et de faire de l'argent. Assez d’argent pour n'avoir plus à se mêler à ses semblables. Si son cours était offert ailleurs que dans la Métropole, il n'aurait certainement pas pris la peine d'emménager dans ce trou maudit. Il a beau creuser, il n'y trouve aucun avantage.

Le Québec, déjà peuplé d'abrutis colonisés semi-autonomes, se perd encore plus dans cette mixture immonde de races, de couleurs et d'odeurs. Partout, surtout ici, les gens se disent ouverts et célèbrent la différence.

Elle pue, la différence.

Il n'est pas raciste. Selon lui, les ethnies, la sienne incluse, sont toutes au même niveau: le plus bas.  C'est le mélange qui le répugne au plus haut point. L'hétérogénéité ne fait que créer plus de tensions dans une société qui en connaît déjà trop. Quel avantage de faire venir par bateau Tamouls et Pakis, Chinois et Haïtiens? Pour ranimer une démographie chancelante? Au diable! Qu'on ferme les frontières et que les Québécois continuent leur lente virée vers l'extinction. Il n'en a rien à foutre. Peut-on reprocher à une société aussi minable de vouloir s'éteindre dans la médiocrité? L'auto-génocide n'est que l'aboutissement logique de son évolution. Moins de Québécois signifie moins d'humains. Et pour lui, c'est une bonne chose.

Montréal, c'est aussi l'étouffante promiscuité. Des voitures, des triplex, des taxis, des condos, des cyclistes... les ostis de cyclistes... le transport en commun, les fêtes de quartiers, les touristes... les ostis de touristes... les festivals, les marchés publics... Toutes ces choses et ces êtres qui s'empilent, se frottent, se flattent, se salissent, se râpent...

Il déteste cette proximité suffocante.

En longeant le boulevard Viau, il contemple la musculature striée de son Berger allemand.  Son poil est ruisselant de sueur. Il a la gueule ouverte et sa langue ballotte tout près du sol. L'absurdité montréalaise frappe à nouveau Stéphane. Peut-on faire pire? Construire une ville sur une île et n'offrir aucun accès à un point d'eau! Quel manque de vision. La canicule affecte encore plus son pauvre chien, son seul ami. La race canine est la seule espèce d'êtres vivants qu'il apprécie. Loyale et muette. Tout le contraire de l'humanité.

Le plus vite il sera de retour au Lac-Saint-Jean, le mieux ce sera. Son chien n'est pas plus à son aise dans l'enfer montréalais. Il ne peut être libre que dans ces foutus parcs à chiens. Il se trouve que Malthus déteste les autres chiens autant que Stéphane, les humains. C'est pour cette raison que les deux sortent la nuit pour profiter du Parc Maisonneuve. Bien qu'en infraction, il pénètre, comme à chaque soir, la limite du parc. Il est 2h40. Personne ne le dérange à cette heure. Jamais.

Débarrassé de sa laisse, son meilleur ami fonce dans le noir. Le chien a besoin d'espace autant que Stéphane. Il regarde son compagnon courir vers un arbre. Il a probablement senti la présence d'un rongeur.

Soudainement, le cabot bifurque et se dirige à toute vitesse vers un petit boisé à quelques mètres du sentier. Malthus jappe deux bons coups. Il a capturé quelque chose. Un bruit de mastication?  Un autre pauvre écureuil géant, se dit Stéphane. Bon débarras. Il s'approche pour voir ce qui se passe.

Il entend son chien glapir.

Un bruit étouffé, une plainte douloureuse. Stéphane, pris de panique, fonce vers le boisé et y pénètre sans prendre garde aux branches qui lui lacèrent le visage. «Malthus ! Malthus, mon gars?!»

Son chien est étendu sur le côté. Entre ses crocs, il sert un morceau de quelque chose... On dirait une pièce de viande. Malgré la noirceur, Stéphane distingue un reflet mouillé sur le cou de la bête. Il saigne! «Non, non, non... Malthus ?! Non, non...», implore-t-il, mais son compagnon est inerte. Le maître se penche sur son chien et aperçoit une lame plantée dans son cou. Une réalisation terrifiante.

On a tué son chien.

Les mâchoires serrées, Stéphane ressent une furie sauvage monter. Il regarde autour de lui pour trouver le coupable qu'il déchirera en morceaux.

Une ombre pâle sort de nulle part et fond sur lui. Il se cabre, prêt au combat. L'ombre le percute violemment et il roule dans les branches. Stéphane ressent une épine lui percer la peau au niveau de l'épaule. Il se relève et élance son poing vers l'ennemi. Il rate sa cible et s'effondre au sol. Il tente de se relever, mais il en est incapable. Son corps est tétanisé. Tout près de lui, Malthus est étendu sur le côté. Il entend l'inconnu s'éloigner. Il va le laisser seul, à côté de son chien mort ?

Des minutes interminables s'écoulent. Stéphane ne saisit pas tout à fait sa situation. Ses yeux sont ouverts sur le spectacle de son chien inerte. On dirait qu'il dort. Au plus profond de lui-même, il souhaite que ce cauchemar en soit un. Un rêve. La cage thoracique de Malthus reste immobile. Elle ne se gonflera plus.

Le signal d'un camion en marche arrière se fait entendre. Le véhicule s'approche et s'immobilise tout près. Il perçoit le bruit d'une rampe qu'on installe et d'une porte coulissante qui est soulevée. L'homme revient dans le boisé, recouvre Malthus d'une couverture, le ramasse et s’en va.

Stéphane déploie toute la volonté du monde pour réussir à se mouvoir. Qu'il laisse donc son chien reposer en paix! Il veut tomber sur cette ordure et l’annihiler. S'il réussit à bouger, il y aura un autre meurtre ce soir. Son désir ne se traduit pas en action. Il demeure immobile pendant que le tueur revient, l’agrippe sous les bras et le traîne jusqu'au camion. Sa colère se mêle à la souffrance d'avoir perdu son compagnon. De sa position, il voit la silhouette sombre qui le tire et au-dessus, les cimes d’arbres qui défilent. Quelques rares étoiles sont visibles et un croissant de lune scintille, plus loin, près de la tour du Stade. Il est embarqué dans la boîte du camion et déposé doucement sur le plancher.

Il n'est pas seul dans ce four. Tout contre lui, une présence. Un homme ou une femme. Il ne peut voir, mais l'odeur violente de l'urine mélangée à la sueur et la crasse agresse ses sens.

La désolation laissée par la perte de son meilleur ami fait place à la terreur. Quel sort lui réserve-t-on? Il ne veut pas finir dans cette ville. Il s'était toujours imaginé mourir noyé à quelques mètres d'une chaloupe ou écrasé par son quatre-roues ou mieux encore, dévoré par un ours. Il ne tient pas vraiment à la vie, encore moins depuis qu'on lui a arraché Malthus, mais il ne tient surtout pas à l'achever dans cet enfer urbain.

Montréal, la détestable, aura sa peau.

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L'homme referme la porte sur la dernière prise de la soirée. Maintenant, il doit se mettre au travail. Il ne connaît pas le temps dont il dispose. Il monte dans le camion et quitte le parc.

5ème épisode: L'oeuvre
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http://urbania.ca/canaux/fictions/3212/un-braconnier-dans-la-fournaise-4Tue, 03 Jul 2012 14:23:09 EDTmalthusfournaisebraconnierchienmaisonneuveviaureportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/3212/un-braconnier-dans-la-fournaise-4
Un braconnier dans la fournaise #32ème épisode: Téflon

C'est encore une excellente soirée qui s'achève dans la Métropole. Quelle belle ville quand même! se répète Marjorie pour la millième fois depuis son arrivée. Il fait excessivement chaud, mais la clime, posée de mains de maître par son Papa chéri, saura certainement réduire la moiteur de ses entremembres. Dommage qu'elle ne puisse offrir cette chaleur humide à quelqu'un qui la mériterait.

Ici, c'est l'extase ! C'est tout ce que Granby n'est pas. Presque six mois qu'elle est installée dans son appartement de la 16e avenue et la fébrilité ne s'estompe pas. Montréal est un délire de sens. Les gens éduqués et ouverts d'esprit y sont bien situés et faciles à trouver. Le savoir pullule à l'intérieur et hors des murs de ses universités. Des cultures millénaires ont trouvé refuge dans ses quartiers vivants, grouillants de nouveautés. La nourriture, les sons, le savoir, les mœurs, les odeurs, les humeurs... tout s’entrechoque dans une explosion vive et retombe allègrement sur les cinq pieds et presque un pouce de la pétillante Marjorie Hudon, étudiante au baccalauréat.

Comme à chaque samedi de l'été, elle revient à pied, à 1h30 du matin, d'une petite virée au Baptiste sur la rue Masson. Elle y va pour rencontrer des amis, mais aussi dans l'espoir de mettre le grappin sur une perle rare. Marjorie n'a pas une moyenne très enviable à ce compte. L'ombre au tableau ensoleillé de sa nouvelle vie d'universitaire. Des relations pourries en région avec des abrutis ont saboté sa confiance. Ce qui l'empêche de mettre la main sur un modèle d'homme respectable. Toujours, elle ne tombe que pour des ordures. Dernièrement, elle s'est souvent retrouvée seule au lit, au milieu de la nuit, alors que le dernier trouduc encore haletant venait de la quitter après des ébats sans inspiration. À chaque fois, elle se demande si le fumier sait à quel point elle se sent abusée, utilisée, souillée. Le pire: les excuses plates qu'ils lui servent avant de déguerpir.

Aujourd'hui, elle a la conviction qu'elle mérite de côtoyer une bonne personne. On le lui répète sans cesse. À partir de cette certitude, elle peut recommencer à chercher le bon gars. Son estime personnelle est renouvelée.

Et on dirait que ce soir, le vent va enfin tourner.

Rien de certain, mais le joli flâneur devant chez elle est d'une perspective appréciable. Plus âgé qu'elle, la vingtaine avancée, il porte un sac de hockey à l'épaule et tient un bâton dans sa main droite. Sa chemise blanche est tachée par la sueur aux aisselles et sur le torse, mais ça n’abîme en rien ses attraits. Il lui sert un sourire saisissant et laisse entrevoir des yeux bienveillants à travers la frange un peu longue de ses cheveux châtains humides. D'une voix grave et attentionnée, il lui adresse la parole : «Excuse-moi, mais je suis le nouveau locataire au 5556, au troisième étage, à deux blocs de chez toi. Je t’ai vue une ou deux fois accrocher ton linge en arrière ?» Sa voix douce attise discrètement une région plutôt réceptive de l'anatomie de la jeune dame. Comme toujours, elle se régale de cette sensation.

- Euh… oui, hésite-t-elle dans une tentative un peu ratée de vigilance. Beaucoup de gens ont déménagé dans le coin, mais je ne t’ai pas remarqué.  Le mois de juillet à Montréal… complètement débile.
- Ouais, cette idée de déménager tous en même temps. J’suis désolé, je sais qu'il est tard. J’ai perdu mes clés. J'arrive d'un match d'hockey et je suis mal pris.»

Son sourire est irrésistible. Toute émoustillée, elle lui demande :
«Qu’est-ce que je peux faire pour t'aider ? Tu veux que je te prête mon cell ?
- Non, non, je saurais pas qui appeler, mais ton balcon avant donne sur lui de mon voisin qui donne sur le mien. On se connaît, lui et moi. Je sais, c’est bizarre, mais je pourrais passer d’un à l’autre jusqu’à chez moi. J’suis pas mal sûr que ma porte est débarrée.»

Marjorie hésite. L’inconnu la rassure : « Hey, je comprends si tu refuses. Il est tard et tu me connais pas. Sens toi libre, je serai pas choqué. J’m’appelle Cédric en passant».

Qu’il est charmant! Marjorie remarque cette exquise manie qu’il a de mordre sa lèvre inférieure en attendant qu’elle lui réponde. Normalement, elle ne lui ferait pas confiance, un inconnu et tout… mais sérieusement, qui essaie-t-elle de convaincre?  En quoi est-il différent d'un énergumène rencontré dans un bar. Ceux-là, elle les ramène sans crainte et s'ouvre à eux sans gène. Ce Cédric, tout ce qu’il veut, c’est un droit de passage vers sa propre demeure, elle peut bien lui offrir. C’est beaucoup moins contraignant que le droit de passage vers son intimité. «Allez. J’peux bien faire ça pour un nouveau dans le quartier.
- Merci. Je t'en dois une. Mais j’espère que ma porte est pas barrée».

Elle invite Cédric à la suivre en s’assurant de laisser traîner une petite touche sensuelle dans sa voix : «Suis moi. Moi, c’est Marjorie.» Elle éclate d’un petit rire nerveux.
Elle prend les devants en ouvrant la porte commune aux trois étages. «Ça te dérange que j’apporte mon équipement, j’voudrais pas me le faire voler sur le trottoir, demande Cédric.
- Non, non. Bien sûr que non.»
Rien de trop pour un si charmant prince. Cédric lui emboîte le pas et monte les escaliers derrière elle. Tout à fait consciente de ses attributs, elle en profite pour perdre un peu le contrôle de son déhanchement.

«Ne fais pas attention au bordel, j’habite seule, lui avoue candidement Marjorie arrivée à la porte de son appartement.
- T’inquiètes, ça n’a aucune importance.»
La jeune dame, allumée par un brin d’alcool et une perspective future de bonheur, laisse entrer Cédric par la porte entrebâillée. Son parfum viril l'envahit alors qu'il passe tout près. Une légère contraction traverse son bas-ventre. Un sourire radieux aux lèvres, elle referme délicatement derrière elle.

Une dizaine de minutes plus tard, l'homme ressort par la porte d’entrée. Aucun observateur vigilant n'est là pour remarquer la lourdeur inhabituelle de son équipement.

L'inconnu emprunte le trottoir et quitte les lieux avec son chargement précieux.

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4ème épisode: Seul avec Malthus]]>
http://urbania.ca/canaux/fictions/3196/un-braconnier-dans-la-fournaise-3Tue, 26 Jun 2012 15:53:55 EDTgranbyhockeybaptistemassonmontrealste-marjoriefournaisebraconnierreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/3196/un-braconnier-dans-la-fournaise-3
Un braconnier dans la fournaise #21er épisode: Sac à douche

23h28. Gérard «Téflon» Massé se réveille en sursaut. L’angoisse qu’il ressent lui indique que l’heure de la bière est passée. Sa vue est embrouillée par l’absorption récente d’une quinzaine de Tremblay à 1,25$. Des lunettes de prescription pourraient régler une partie du problème. L’aide sociale lui permettrait de s'en procurer, mais son style de vie rend la chose impossible. Il distingue tout de même une tache sombre sur le devant de ses jeans. Ce n’est que du liquide, probablement de l’urine, peut-être du houblon. Au moins, il ne ressent pas, au fond de son pantalon, la masse visqueuse et nauséabonde avec lequel il se réveille de plus en plus souvent depuis quelques années.

Téflon suffoque. L'air est stagnant dans son trois et demi pourri. Il a soif et il devra boire. C’est incontournable. La seule variable est la limite de bassesse qu’il est prêt à franchir pour y arriver. Comme d'habitude, il essayera de convaincre les immigrants quelconques d’un dépanneur quelconque. Ce n'est pas ce qui manque dans le quartier. Il lui semble que le couple du coin Aylwin et Ste-Catherine n’a pas reçu sa visite depuis un bon bout. Si ses harcèlements sont vains, il s'essayera à la Taverne du Coin qu'on appelle maintenant, dans une tentative déplorable de gentrification, le Bistro La Nouba. Autre problème à l'horizon, seulement 40 lamentables cennes reposent au fond de sa poche poisseuse.

Peu importe, quelqu’un devra plier pour pourvoir au besoin premier de sa pyramide de Maslow personnalisée.

L’agressivité de Gérard mène toujours à une finalité. Si les fournisseurs d'alcool ne peuvent le satisfaire, ils devront appeler la police pour s’en débarrasser. Avant que les renforts arrivent, il aura eu le temps de faire son grabuge habituel. La plupart du temps, on achète la paix, on lui donne à boire pour garder les clients plus sages en place.

À 47 ans, Gérard est vieilli. Les années d’abus d’alcool, de tabac, de poudre, de bouffe transformée, surgelée, séchée, de draps saturés de punaises, de prostituées de fin de mois malpropres et de moisissures ont entamé sérieusement sa santé.

Malgré tout, sa hargne est encore là et il lui reste toujours un peu de cette fougue et de cette vigueur qui ont fait de lui, jadis, brièvement, une menace pour les autres mâles du quartier. Pas pour rien qu'on le surnomme Téflon... En référence au «métal» dur et résistant qui sert à fabriquer des poêles.

Une dizaine de minutes plus tard, sans prendre le soin d’éteindre sa cigarette, Téflon Massé pénètre l’environnement exotique, hermétique et puant du dépanneur Plamondon. Sans égard au Bouddha de bronze poussiéreux qu’il bouscule, il passe en coup de vent devant les Plamondon orientaux assis derrière leur comptoir. Au fond du commerce, il se heurte à des cadenas coincés sur les portes des réfrigérateurs à bière.

« Caliss, ouvre-moé ça le Chintoque. Yé même pas 11 h. Enwèye !

- Non, non monsieur, trop tard. Pas de bière maintenant monsieur, lui répond Madame Plamondon avec l’aplomb d’une habituée de la brutalité locale.

- J’vais péter l’osti de vitre si tu l’ouvres pas. Osti de Chintoque à marde !

Malgré le ton hostile, les Sino-Hochelagiens ne bronchent pas. Monsieur Plamondon saisit le téléphone. Gérard, comme beaucoup de gens de son espèce, ne considère pas le désastre de sa propre condition avant d’exercer son racisme : «Criss de Jaune à marde. Té chez nous icitte. Appelle-les les ostis de chiens! J'en ai rien à crisser.»

Il s'approche du comptoir. Son visage menaçant ruisselle de sueur crasseuse. Juste avant de se mettre à japper, il est interpelé par une voix derrière lui. Un homme se tient dans le cadre de porte. Malgré la chaleur accablante, il est vêtu d'un chandail à capuchon gris qui cache le haut de son visage. Sur le ton du murmure, il lui souffle : «Hey, tu veux te battre, gros fif ?»

Quel effet ! Gérard est hors de lui.

Il peut bien se déféquer dessus presque quotidiennement et être au crochet de l’État depuis 1979, l'honneur de Monsieur ne permet pas qu’on le traite d'homosexuel. Il s'élance sans réfléchir vers l'inconnu qui recule et s'enfuit sur la rue Aylwin.

Gérard le poursuit en titubant et en vociférant. L'étranger tourne dans la ruelle entre Joliette et Aylwin et se dirige au nord, vers l'arrière de l'église du Très-Saint-Rédempteur. Il s'assure de garder une distance juste bien aguichante pour Téflon qui veut du sang.

Le bruit ne semble déranger personne. On n'est pas à une altercation près dans cette ruelle. Un regard désintéressé ici et là, mais les résidents sont pour la plupart terrés dans leur logement, le visage collé au ventilateur sur patte et n'ont que faire de ce vacarme ordinaire.

Arrivé à la hauteur de l’église, l’homme tourne vers l'est dans un étroit sentier isolé qui mène à la rue Joliette. Il s’arrête subitement à mi-chemin. En se tournant, il déniche une bouteille de bière de sa poche et la tend vers Gérard qui s’immobilise immédiatement. Confus, il tend la main vers le verre brun tant désiré. «Allez prends-la. Elle est encore froide, lui suggère l'inconnu.

- Euh… pourquoi tu me donnes ça, répond Gérard en s’approchant quand même.

- C’est pour t’appâter».

Gérard saisit le goulot de la bouteille tout en cherchant dans sa mémoire brumeuse le sens du mot «appâter». La définition ressurgit dans sa mémoire défraichie en même temps qu'une partie de pêche d'un autre temps. Un appât... pour attirer une...

Il est trop tard.

Un coup de pied violent se loge juste en dessous de sa cage thoracique. Il plie en deux, le souffle coupé, pendant que l’homme sombre plaque un tissu imbibé sur sa bouche édentée. Il échappe quelque chose... le bruit du verre brisé... Sa vue se brouille et son corps se ramollit. Avant qu’il ne s’effondre, son agresseur le rattrape et lui glisse le bras autour de ses épaules pour le supporter. Gérard peut se mouvoir, mais à peine. Il est à demi traîné jusqu'au trottoir. Ils se mettent en marche vers la rue Adam.

Quelqu’un va bien les voir et faire quelque chose. Il n’est pas encore minuit. C'est alors que l’inconnu, le plus simplement du monde, se met à chanter une chanson grivoise sur le ton de l'ivresse : «J'en ai fourré des Gaspésienne, j'te dis qu'elles ont le sang chaud...».

Téflon Massé est connu dans le coin. Pas très apprécié, mais assez pour qu’on le sorte de ce pétrin. Le problème est qu'un Téflon vociférant, titubant, trop saoul pour marcher est un Téflon normal. On ne se portera pas à son secours, il n'est pas en danger. Tels deux joyeux lurons amochés, le duo se dirige vers la rue Adam.

Tout en chantant, l’homme le mène vers un camion cube situé à l'angle de l'église et de l'école primaire. L'angle mort d'Hochelaga. On ne les verra pas d'un balcon ou d'une fenêtre résidentielle. Un passant les croise et accélère le pas en feignant l'ignorance malgré les plaintes inaudibles de la victime. Lorsqu'ils sont bien seuls, l’homme ouvre la porte coulissante, regarde autour de lui, saisit un Gérard passif et le bascule dans la boîte. Il monte derrière lui, le traîne jusqu'au devant du camion et se penche au-dessus. Pendant qu'il fouille dans sa poche, des gouttelettes de sueur coulent du visage de l'inconnu et tombent sur celui de Gérard Massé. Il sort une longue seringue et lui insère dans le cou.

Pendant que la porte se referme, Gérard a le temps de voir un homme musclé étendu immobile non loin de lui. L'obscurité est totale, la chaleur aussi. Le moteur se met à ronronner tranquillement et Gérard sent le véhicule se mettre en mouvement.

Quelque chose lui dit que la conclusion de son existence misérable approche. Son instinct de survie n’est pas assez fort pour supplanter le dégoût qu’il a de lui-même. Curieusement, il ressent quelque chose apparenté au soulagement. Enfin, la fin. Il en a marre. Il n'arrive pas à se souvenir d'un moment de sa vie où il n'en avait pas marre. Il est envahi d'une profonde tristesse. Il ne pleure pas sa mort, mais plutôt sa vie, cette chose détestable qu'on lui a imposée trop longtemps.

Si seulement il peut finir sans douleur. Ce serait la première fois depuis fort, fort longtemps qu’il en serait exempt.

Ne plus souffrir...

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3ème épisode: Ste-Marjorie-de-Montréal
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http://urbania.ca/canaux/fictions/3178/un-braconnier-dans-la-fournaise-2Tue, 19 Jun 2012 15:49:49 EDTplamondongerard masseaylwinhochelagaadamteflonfournaisebraconnierreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/3178/un-braconnier-dans-la-fournaise-2
Un braconnier dans la fournaise #1Swallow Or It’s Going In Your Eye. Cette blague spirituelle ne semble importuner personne d’autre qu’une petite coureuse de surplace qui profite de l’air climatisée du centre pour raffermir une culotte de cheval qui en a bien besoin. Elle jette des regards de dégoût furtifs vers le t-shirt qui devrait bientôt, si le ciel est bon, ne plus disposer de l’élasticité nécessaire pour recouvrir les pectoraux hypertrophiés du Narcisse à bosses. Le dernier ajout au cocktail de protéines et de créatine fait des merveilles. La masse augmente. Toujours.

Il est 22h en ce samedi de canicule et Kevboy se délecte d’une certitude. Il sait que 130 minutes après avoir quitté le Progym, son bras aura encore et toujours l’air subtil d’une verge de mammouth en pleine érection. Il remercie secrètement Anabolia Plus pour cette contraction prolongée.

Car ce soir, le Fuzzy les attend, lui et Bernie, son douchecopain de service. Ils ont la ferme intention d’aller pavaner leur mohawk d’abruti dans les contrées rayonnantes de Laval pour concurrencer les autres clones. Il aurait préféré la Rive-Sud, mais il y est persona non grata depuis qu’une solide blondinette dont le nom lui échappe s’est plaint d’avoir été manipulée un peu brusquement. Il attend que la poussière retombe. Pour l’instant, Laval est une meilleure option.

Un peu plus loin, Bernie grogne sur un benchpress. Bien que beaucoup plus frêle que Kev, il effectue des levées impressionnantes de 260 livres. Douze fois plutôt que huit ! Et il n’a même pas pris la peine de se changer. Une casquette tapissée de brillants est fixée sur sa tête et le classique t-shirt ailes d'ange et tête de mort enserre son corps musculeux laissant entrevoir la cancéreuse teinte orangée de son buste à travers un col en V révélateur.

«Yo Big, tu vas suer dans ton linge propre, qu’ess tu fait ? On sort à souère le gros, beugle Keveune avec virilité. Hey Le gros, on sooooooort à sooooooouère. Tabarnack qui va y avoir de la chicks.
- Relaxe men, j’connais mes limites, crache Bern entre deux poussées.
- Ah, fuck that, continue, ça fera plus de chix pour moé. Un osti de gros porc plein de sueur comme toé, man. Eul Gros, té pas plus smatte qui faut».
Bernie dépose la barre sur le support, fronce les sourcils pour appuyer sa sagesse et déclare :
« Si y a ben une choses que j’sais, c’est quand j’va suer Big. Fa assez longtemps que j’m’entraîne, Gros. Tu dis d’la marde en criss. M'a aller me faire queques tracks. On se rejoint au char. Pis dépeche toé câliss, faut arriver avant Big-J. Y paraît qu’y va fighter l’ex de sa blonde.
- Sérieux, y va y crisser une rince, faut pas manquer ça, lui répond Kev, tout excité par l'éventualité d'une bagarre. J’vais prendre une douche ben quick pis j’te rejoins.

Quinze minutes plus tard, Kev-O, trop parfumé, sort de la salle des douches. Il visse une casquette rouge à 120 $ sur sa tête en s’assurant de garder un angle de 20° vers la droite et de 40° vers le haut. En passant la porte de sortie, l’atmosphère surchauffée de juillet l’assaille aussitôt. 32 °C ! La ville est un putain de sauna humide.

Dans le stationnement, il se dirige vers sa Mazda Rx6 tellement montée qu’elle en frôle le sol. Le pare-choc est agrémenté d’un autocollant : «Keep it low». C'est le mantra de son existence : Garder les espérances au plus bas, limiter les attentes.

En s’approchant, il s’aperçoit que Bernier n’y est pas. Perplexe, il saisit son cell et texte : Wtf, t ou gros. J’decrisse dans 5.

Il s’assoit au volant et attend une réponse ou le retour du douche-prodigue, mais rien ne vient. Il se doit d'être à Laval pour l'entrée en scène de Big-J... avec ou sans Bern.
«Criss, j'ai tu yinque ça à faire moé, attendre...», dit-il à haute voix.

Simon Bernier entend cette réflexion.

Il est étendu dans un buisson non loin de là. Il observe Kev et hurle à se faire exploser la tête. Le cri ne franchit jamais la limite de ses cordes vocales. Ni son tronc massif, ni ses jambes atrophiées ne répondent à ses moindres commandes neurologiques. La lumière blafarde des lampadaires ne les atteint pas, lui et l'homme étendu à ses côtés.

Bern n'a jamais entendu venir la menace. Il a senti quelque chose dans son cou... une piqûre... et ses membres, pourtant si puissants, ont paralysé et il s'est effondré dans les bras de quelqu'un. Il a été traîné jusqu'à sa cachette.  Ils sont invisibles dans la noirceur urbaine d’Hochelague.
Bern panique. Il entend le souffle lent et régulier de l'autre. Il est d'une ignorance abyssale, mais ses expériences lui ont appris que les gens calmes dans les situations les plus tendus sont de loin les plus dangereux.

Bern panique. Il n’a pas connu un sentiment aussi oppressant depuis que son père, dans une autre vie, lui a maintenu la tête sous l’eau pour lui apprendre à être un homme. Si seulement le gros Kev pouvait le voir, mais il est trop absorbé par son téléphone. Kev, son meilleur allié... presque un ami.

À l’intérieur de son crâne, un hurlement séquestré retentit lorsqu’il entend le son nerveux du moteur. Des larmes chaudes glissent sur sa joue et tombent silencieusement au sol alors qu’il voit son «ami» embrayer et déguerpir sur la rue Bennett, dans la nuit brûlante, le laissant derrière avec la présence menaçante.
Dans les pensées affolées de Simon Bernier, une certitude s’installe: ce corps inerte qu’il a érigé en temple est un cercueil. Son temple funeste. Il est foutu...

Il est foutu !

2ème épisode: Téflon]]>
http://urbania.ca/canaux/fictions/3156/un-braconnier-dans-la-fournaise-1Tue, 12 Jun 2012 16:44:12 EDTFuzzybennettprogymhochelagadouchebagfournaisebraconnierfictionreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/3156/un-braconnier-dans-la-fournaise-1
Mon amie tout court#32 spécial Lesbiennes | présentement en kiosque

Mon amie lesbienne ne serait pas une fille comme les autres. Avec elle, je pourrais tout faire sans que les gens s’imaginent des trucs véniels. On parlerait des dilemmes qui nous cassent la tête et des hasards qui prennent parfois de drôles de tournures. Et autre chose aussi, comme l’espoir, les chevaux, et la maudite rue Crescent avec cette trâlée de Québécois de la Rive-Nord qui pratiquent leur anglais jusqu’à oublier le nom de leur mère. Elle me dirait que tout s’efface à petit feu, subtilement, à commencer par un mot, puis un autre. (Trâlée, expression québécoise qui vient du mot « trolley », qui veut dire en anglais « chariot »). Peu importe, j’aimerais avoir une amie lesbienne. Rien à voir avec l’idée épaisse de se faire à tout prix un BFF gai ou connaître quelqu’un qui habite une réserve autochtone parce que ça fait exotique. Je voudrais avoir une amie lesbienne, tout simplement.

Parfois, on irait fumer le shisha aux pommes dans un salon de thé marocain. Je lui dirais que je suis aux prises avec un gros doute artistique. Elle me proposerait de partir quelques jours en voiture; de rouler au gré du vent, de mettre de la musique dans le tapis, de nous arrêter là où ça nous chante; de pisser face à face dans le fossé, de dormir sur mon épaule, de ne rien dire pendant que le macadam défile sans broncher.

On louerait une chambre dans un motel minable parce que c’est drôle de prendre des photos dans ce genre de lieu. On demanderait au vieux réceptionniste « un lit double seulement » parce que c’est moins chèrant. Mais aussi parce qu’il n’y a pas de désir entre les deux. Ce n’est pas tant qu’elle porte la coupe Longueuil ou qu’elle se laisse pousser de faux favoris avec des cheveux, non. Elle est même assez belle, mon amie lesbienne. Une femme avec du mordant, de l’allure, de sombres pensées et des images lumineuses pour ne pas trop faire freaker les imbéciles de Radio-Canada. Même que, lorsqu’elle relève ses cheveux pour montrer sa nuque, on a l’impression que le souffle nous saisit d’un malaise euphorique. Elle est belle, donc.  

Aussi belle que cette Allemande rencontrée jadis sur l’île d’Ibiza et dont je suis follement tombé amoureux. Sur la plage, la nuit tombée, les Rastaman jouaient du tam-tam en fumant des cônes gros comme des avant-bras. Elle me parlait d’un petit temple de fortune qu’un vieux yogi avait bâti dans la roche au bout de l’île. Un endroit magnifique pour méditer. Je suis allé la rejoindre. Lorsque je l’ai enfin retrouvée, elle me présenta son amoureuse. Tout devint limpide comme le désir. Et elle ne savait plus où se mettre la tête. Et je ne savais plus où me mettre le cœur. La copine de ma promise n’aidait en rien à tuer ce malaise. Elle me regardait avec des yeux de chien de faïence. De mon côté, je n’osais pas la contrarier. Elle avait une carrure imposante. Un mélange de Hulk Hogan et de Rosie O’Donnell. Bel et bien l’homme du couple. Je suis reparti, veule et piteux, un caillou au ventre.

Toutefois, mon amie lesbienne ne sortirait pas avec Hulk Hogan. Pour le moment, elle serait célibataire et fréquenterait quelques filles dont une hipster de NDG. Elle l’aime bien sa hipster, mon amie lesbienne. Même si ça lui prend un temps fou à s’accoutrer pour faire croire que rien n'est réfléchi. Une fois nue, par contre, elle est baisable ça a l’air. Mon amie lesbienne me raconterait tout ça dans un resto avant de m’expliquer pourquoi elle est « devenue lesbienne ». Je l’écouterais avec une envie étrange de rendre l’âme.

Un soir, dans une ruelle, en sortant d’un bar rue Sainte-Catherine, un homme la suit, l’agresse et la viole. Un homme avec une forte odeur de gin dans la gorge. Il la laisse pour morte entre un chat meurtri et des ordures pestilentielles. Abasourdie, le corps lourd et brisé, se noyant presque dans sa morve, elle se dit : « Pourquoi avoir pris cette foutue ruelle? »

Elle se relève tant bien que mal, le talon de sa chaussure droite brisé. Elle se replace les petites culottes souillées de sang, chancelle jusqu’à un téléphone public et compose le 9-1-1. Une voix au bout du fil lui dit de patienter. Après un long moment où la musique d’ascenseur lui donne des haut-le-cœur, elle en a assez. Elle lève la main au passage d’un taxi.

Lisez la suite dans le #32 spécial Lesbiennes | présentement en kiosque]]>
http://urbania.ca/canaux/fictions/2713/mon-amie-tout-courtTue, 24 Jan 2012 10:09:40 ESTrobin aubertamielesbiennes#32reportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/2713/mon-amie-tout-court
Trente-six vierges pour SatanCe texte est issu du #13 spécial Folie | Automne 2006

Elle n’a pas plus de huit ans, la kid. Elle bouffe une touffe de barbapapa bleue avec appétit, comme si sa survie en dépendait. Deux boucles blondes qui se sont échappées de sa queue de cheval se trémoussent au rythme du vent, tandis que derrière elle, la grande roue étourdit la clientèle des Galeries d’Anjou. C’est que le stationnement du centre d’achats accueille cette semaine les célèbres forains de Beauce Carnaval. L’Entrée des gladiateurs griche d’in hauts-parleurs, on dirait quasiment la version de Bérurier Noir.

La fillette continue à se bourrer la fraise dans le coton de sucre. Ses grands yeux mouillés balayent le paysage à la recherche du prochain manège, celui qui lui donnera plus de thrills que le carrousel de tantôt. Les autos tamponneuses, peut-être?

Son regard tombe finalement sur moi dans mon pick-up, parké à six cent soixante-six pieds de l’événement. Mon cœur s’arrête au milieu d’un battement. J’ai sa délicate poitrine logée au centre du collimateur de mon fusil à lunette. Freeze sur l’image.

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Le sept mai mil neuf cent quatre-vingt-quatre, Denis Lortie passe proche de terroriser le Québec en faisant irruption au Parlement, armé jusqu’aux dents. Le hic, c’est qu’il débarque au Salon bleu trop tôt. Les élus n’ont pas encore leurs culs d’in sièges. Son score de trois fera pâle figure devant celui de Marc Lépine qui, six ans plus tard, nous coupe l’appétit en abattant quatorze femmes à Polytechnique. En quatre-vingt-douze, Valery Fabrikant, pauvr’homme pis professeur à Concordia, expédie en enfer quatre collègues de travail.

Ensuite Le mass killer se ferme la gueule pendant quasiment quinze ans. En attendant, on subit des daddies pas trop cool qui pulvérisent leurs familles, des pédophiles à gogo, des motards en mal de publicité pis des gangs de rues une coche trop indisciplinées, des invasions de domicile en série pis un suicide collectif en co-production avec la Suisse.

Alors que le fêlé à Marc Lépine s’est trouvé un mobile de pacotille pour s’inscrire en typo sanglante dans l’Histoire d’icitte*, j’enfonce le clou d’une traite en suggérant de blâmer carrément Satan pour mes actions.

Il serait trop facile de mettre mon carnage sur le dos des magazines weird que je lis, du rock émergent montréalais qui load ma discothèque ou bien du départ pour l’Europe de Heidi, ma merveilleuse fillette. Je vois déjà les frontpages qui récupèreraient mon histoire avec les photos cochonnes que les chicks m’envoient, avec ma dernière note de blogue où je raconte ô combien chuis en manque de sexe. Probab qu’on parlerait beaucoup de mon isolement dans le cinq un quatre, des signes avant-coureurs que personne n’a vu ou n’importe quelle autre bullshit du genre.

Nah, je préfère ma lubie.

À onze ans, j’ai signé un pacte avec le Malin: en échange de ma pauvr’âme, il allait me donner succès pis luxure. Aujourd’hui, quand je t’ai ent’mes pattes, ma toute paniquée, je me dis que le Roi des méchants a rempli sa partie du contrat. Faque vingt ans de succès pis de luxure plus tard, le deal arrive à échéance, visiblement, parce que je m’enligne drette pour mettre mes mots au service de slogans insipides, de marques hors de prix, de producteurs cupides pis d’éditeurs douteux. Ma pauvr’âme fout le camp !

Pour éviter la catastrophe, pour continuer à beurrer les pages de certaines revues de mes paragraphes crottés, je dois la préserver. Pour ça, il me faut la racheter à Satan.

Hier soir, Lui et moi avons passé une nouvelle entente. Les jappements du chien de la voisine se sont transformés en paroles, Il m’a commandé trente-six vierges au travers la bête. Voilà le tarif pour que je puisse garder mon âme.

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La fillette me fixe longuement pendant que je plotte la détente de mon fusil. Impossible qu’elle me voit, chuis beaucoup trop loin. D’un coup sec, sa mère l’attrape par le collet pis la sort du cadre. Chuis déstabilisé un quart de seconde, pis j’orpars en chasse. Je promène mon canon dans la foule, je tombe sur deux pré-pubères qui sortent du tunnel de l’amour. La jeune fille frenche baveux son chum. Dans la longue-vue, j’ormarque qu’elle lui orcrache la sauce.

Entre deux classic rock, chom fm m’apprend soudain qu’un forcené fait feu sur tout ce qui bouge au Collège Dawson. Mohawk, trench coat noir pis arme semi-automatique, le copycat donne un nouveau frisson à la province.

«Tu viens de te faire upstager, hein, Hardcore ?» Sur le hood de mon pick-up, il y a le chien de ma voisine. Les yeux injectés de sang, il me fixe intensément. «Alors, tu me les files quand, ces tente-six vierges ?» Vu les circonstances, je préfère largement mon ego à mon âme. Je range mon fusil avec la ferme intention d’aller l’orvendre au pawnshop où je l’ai trouvé. «?Come on, c’est pas cet abruti de wannabe qui va changer tes plans, non ?»

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Au lendemain du treize septembre deux mille six, je me suis fait prescrire des pills qui assomment le mal de vivre, j’ai arrêté de discuter avec le chien de la voisine pis j’ai enfin fait le deuil de ma pauvr’âme. Il ne me reste plus que mon ombre avec qui échaufauder mes plans diaboliques.


* Il a quand même juste pris quinze minutes pour écrire son crisse de manifeste, c’est pas avec ça qu’il faut s’énerver le poil des jambes, han madame?

Ce texte est issu du #13 spécial Folie | Automne 2006
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http://urbania.ca/canaux/fictions/2443/trente-six-vierges-pour-satanTue, 13 Sep 2011 14:00:40 EDTDenis lortieValery FabrikantMarc Lépinetragédie Dawsontrente six vierges pour satanreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/2443/trente-six-vierges-pour-satan
De la chiclets au cosmo#16 spécial Filles | Été 2007

1. Rafaële Germain
Journée in-cro-ya-ble. Je m’étais levée tôt, vers 11h30, mais comme ma boss nazie insiste pour que je rentre à 10h (gah), j’ai dû me dépêcher pour choisir ce que j’allais mettre: un drame en tout temps, mais un véritable cauchemar le jour d’une date.

J’avais rendez-vous plus tard avec Max, que je n’ai pas revu depuis notre one-night à cause d’un quiproquo ridicule: nous pensions tous les deux que c’était à l’autre de rappeler?! Julie le répète souvent: «C’est à cause de détails comme ça qu’on est encore célibataire à 30 ans», et je me dis que c’est 1) pas fou et 2) plutôt sage, même s’il est écrit  dans tous les livres de croissance personnelle que le célibat n’est pas une tare.

Rencontre au sommet avec Julie: Max était-il plus du genre rockeuse, hippie-chic ou sexy? Après deux Bloody Caesars, notre choix s’est arrêté sur des jeans taille basse, mes bottes Harley, une camisole et des lunettes d’aviateur. Le fameux combo « Caroline Néron ». Il ne me restait plus qu’à acheter un chihuahua en route, et on n’y verrait que du feu.

Vers 14h, j’arrivais à la boîte de production. Après avoir rampé entre les bureaux pour éviter Olga la louve des SS, j’ai pris un moment pour penser au privilège que j’avais d’avoir une vie intérieure aussi trépidante. J’ai lu mes mails: « Lily, j’ai pas de tes nouvelles! As-tu enfin un homme dans ta vie? » Ma mère. Je la soupçonne parfois d’écrire à Louise Deschâtelets pour s’épancher sur mon cas.

J’avais en plus un début de bouton sur le menton. Pourquoi fallait-il que mes pores se rebellent toujours au pire moment? J’ai appelé Julie. J’avais décidemment besoin d’un cosmo.

2. Madame blonde
Ce qu’il y a de bien dans le fait d’avoir une amie qui fait son doctorat et dont la mère est riche, c’est que ma donjuanesque copine est toujours prête à laisser la rédaction de son doc pour secourir une amie en détresse. À 182 de Q.I. Julie assume parfaitement son statut de « fille à maman » et sa devise « le doc peut attendre, le cosmo jamais » contribue largement au retour du sex-appeal en philo.

J’ai donc entrepris de slalomer jusqu’à la sortie avec l’espoir fou de ne pas être repérée par Nazi Girl. Dieu merci, la production du talk-show le plus couru en ville est une telle ruche d’égos que si on sait s’y prendre, il est extrêmement facile de passer inaperçu. D’autant plus qu’un doute refusait obstinément de lâcher prise à propos du beau Max. À quoi s’attendre d’un gars qui m’avait outrageusement draguée dans les toilettes d’une hyper taverne? Une hyper relation? Une hyper désillusion?! C’est préoccupée par cette question d’importance que j’ai foncé, tête baissée, sur le tank allemand qui me sert de boss. D’un coup d’œil impitoyable, elle a considéré l’ensemble de mon œuvre: le combo Caroline Néron, les cheveux sauvages soigneusement décoiffés, censés appeler la bête en rut chez l’homme.

« Tiens, Lily.Il ne te manque qu’un chihuahua ».

Ugh. À cet instant précis, je me suis demandé ce que les chimistes chez Chicklet’s attendaient pour inventer une gomme à centre liquide au goût de cosmo. Au moment d’être renvoyée devant toute l’équipe de production, j’en aurais eu désespérément besoin. Je me préparais, résignée, à chercher une  autre job de rêve quand une chose étonnante s’est produite. Olga a hoché la tête, satisfaite. J’avais toutes les qualifications requises. Ma mission? Très simple. Le réalisateur serbo trash Goran Pavlovic, dont le film « Putois » racontait les amours révolutionnaires d’un rebelle afghan, débarquait à Montréal, expressément invité par l’Animateur Tout Puissant de « Buzz ».

Non seulement le film traînait une réputation sulfureuse à cause d’une scène explicite avec une brebis, mais Goran, apparemment furieux de n’obtenir que la Palme du meilleur scénario, s’était rendu célèbre en jetant sa palme sur le président du jury, un Grec qui avait eu le gros orteil fracassé par la palme en question.  La photo de Goran avait fait le tour du monde, l’enfant terrible était l’homme de l’heure et sa réputation de séducteur en série avait fait le reste… Son avion atterrissait dans une heure.

Et qui était l’heureuse élue pour accueillir ce psychopathe serbe, ce génie amateur de brebis, ce fou furieux des palmarès, alors qu’elle avait enfin  rendez-vous avec le Max de ses rêves?!?

J’avais décidément, et désespérément, besoin d’un cosmo.

3. India Desjardins
Je suis retournée à mon bureau après avoir informé Julie de la situation. Elle m’a répondue, optimiste: « Peut-être que c’est l’homme de ta vie. »

Une autre raison du célibat des filles de 30ans : croire qu’être la personne désignée pour aller chercher un séducteur notoire à l’aéroport fait de vous la Meg Ryan/Julia Roberts de votre propre existence pourtant non hollywoodienne.

J’ai dû googler Goran. Je n’ai jamais vu ses films et il me faudra trouver des sujets de conversation avec lui. J’ai donc tapé le nom du réalisateur dans Google d’une main et composé le numéro de téléphone de ma mère de l’autre (oui, bon, il ne faut pas chercher de lien, il n’y en a aucun. Même Freud, après une psychanalyse poussée, n’en trouverait pas, alors...).

« Allô, mom, j’ai eu ton e-mail. Je veux te dire que oui, j’ai un homme dans ma vie, il s’appelle Boris et c’est mon futur chihuahua. »

J’ai vu apparaître la photo de Goran Pavlovic. Pas laid. Mais un air fendant trop nul.

« Achète-toi pas de chien! Je t’ai demandé de garder ma perruche quatre jours et tu l’as tuée.
—    Est-ce que je pouvais deviner que les oiseaux ne buvaient pas d’alcool? Je trouvais que sa vie avait l’air morne, je voulais lui remonter le moral. Je l’ai traitée en égale. »

Jeune réalisateur ambitieux... Voyage à travers le monde... Rêve de travailler avec Spielberg... Typique. Intello qui crache sur tout un jour, mais prêt à devenir mainstream à la moindre occasion.
   
« En tout cas, c’est du passé. Écoute, Nicole a un fils de ton âge et j’ai pensé arranger un petit rendez-vous...
—    Oooooh nooooon! Mamaaaaaaaaan! »

Après avoir raccroché, je me suis dirigée vers les toilettes et j’ai croisé Pseudo-Nazi, alias ma boss.
   
« Tic tac, tic tac! On ne voudrait pas arriver après l’avion de monsieur Pavlovic, non? »
   
J’ai attrapé un café en vitesse et j’ai sauté dans un taxi. En route vers l’aéroport, j’ai réfléchi. Si Goran a refusé un prix prestigieux qui ne faisait pas son affaire, pourquoi j’accepte une relation avec Max qui ne fait pas la mienne?

4. Marie-Julie Gagon
Je suis arrivée pile poil à l’heure, mais le vol avait un peu de retard. J’en ai profité pour texter Julie sur mon Sidekick incrusté de cristaux Swarovski (so last year, je sais) pour lui faire part de mes doutes à propos de Max. J’ai à peine eu le temps d’apercevoir les points d’interrogation de sa réponse qu’un mec à l’accent pointu m’a lancé:
   
« Hey, Paris, tu peux bouger ton joli derrière?
   
J’étais 1) intriguée (quel mec sait que Paris Hilton possède le même téléphone?), 2) outrée (pour qui se prend-il celui-là?) et 3) flattée (il a quand même dit que j’avais un joli derrière). Je me suis retournée après avoir décidé que le point 2 l’emportait. J’ai relevé le menton, et me suis préparée à charger mes yeux, maintenant fusils.

—     J’attends…
    
Frrrroung. Pause. La foudre. Comme dans «coup de foudre». Prenez le regard mystérieux de Johnny Depp, la bouche sensuelle de Channing Tatum, la carrure et la nonchalance de Matthew McConaughey, et vous pourrez imaginez la puissance visuelle de ce qui a envahi, à cet instant précis, non seulement mon champ de vision, mais ma bulle au complet. J’ai recouvré mes esprits et mon regard calibre 12,7 mm. Play.

—    J’attends quelqu’un, ai-je dit en me raclant la gorge.
—    Moi aussi, et ce serait bien si je pouvais reprendre mon sac.
  
J’ai aperçu le talon de ma botte droite sur la ganse de son fourre-tout d&g. Ce Mister Perfect est gai, c’est sûr.

Des cris m’ont tiré de l’embarras de la situation. Goran Pavlovic était arrivé, escorté par deux gardiens de sécurité.

—    Merde, sifflai-je en même temps que Mister Perfect.

Nous avons fronci tous deux les sourcils, mais pas le temps d’élaborer.

—    Putain, Goran! Pas moyen de te laisser quelques heures qu’il faut que tu te remettes à bambocher!
—    C’est la stchow…la stew… stewardissssste. Elle n’arrêtait pas de remplir mon verre.
   
Il a éclaté d’un gros rire gras. Son haleine me rappelait l’odeur de la perruche morte de ma mère, cachée pendant quatre jours dans ma penderie.

—    Monsieur Pavlovic, je suis Lily St-Denis, de Buzz.

Il m’a regardée et s’est mis à me lécher la main que je lui tendais, tentant de retrouver l’équilibre en s’agrippant à mon sein gauche.

—    Je suis Fabrice, manager du génie qui se cache derrière cet animal. Venez, on va lui mettre la tête sous l’eau.

Il a esquissé un sourire. Ouf. J’ai eu chaud Gai?
Et c’est là, entre les arrivés et les toilettes, que le grand Goran Pavlovic a vomi sur mes bottes Harley.
Pas de doute: mon bouton était maintenant bien visible sur mon menton.

5. Stéphanie Neveu
Après un passage aux toilettes où j’ai tenté de réparer les dégâts sur mes belles bottes et un réa­justement de mon super combo « Caroline Néron », j’ai rejoint Goran et Fabrice.

—    J’vais aller nous chercher un taxi…
—    Pas besoin, a répondu Fabrice. La limousine nous attend.
   
La limousine? Il ne travaillait pas encore avec Spielberg, mais clairement, Goran Pavlovic se prenait pour une star.
Une fois les valises placées dans le coffre et Goran installé de force dans la limo, j’ai pris place aux côtés de Fabrice.

—    Je suis désolée pour la valise tout à l’heure…
—    Pas de problème. Et je m’excuse pour Goran. Il n’a pas l’habitude d’être comme ça, en tout cas, jamais aussi tôt…

Il m’a souri à nouveau. Wow!
Et c’est alors que nous avons les yeux dans les yeux que mon cellulaire a sonné. C’était Max!

—    Lily, à propos de ce soir, je crois qu’il faudrait remettre ça… Indéfiniment… Je ne crois pas que tu sois la femme de ma vie et je ne vois pas l’intérêt de conti...
—    Faut que j’te laisse, j’ai une autre ligne… (Yes, c’est Julie!) Julie? Tu ne devineras jamais: Max vient de me flusher parce qu’après un one-night, il ne sait pas si je suis la femme de sa vie. Et là, je suis dans une limousine avec Goran Pavlovic qui… Oups! J’te laisse, j’ai un autre appel…

—    Lily St-Denis! Qu’est-ce que tu fous? (Merde! Ma boss nazie!!)
   
Et c’est à ce moment précis que le chauffeur a brusquement freiné, lançant Goran sur moi, qui se remit inévitablement à vomir sur mes belles bottes Harley.

6. Stéphane Dompierre

Alors que Goran « Brebis » Pavlovic se redressait — en s’agrip­pant à mon sein gauche —, un rire a jailli du fond de mon ventre, aussi soudain et inattendu qu’une giclée de bile. Puissant, sincère, térébrant, un rire comme ceux de l’enfance, bien avant que je commence à m’entraîner devant les miroirs pour laisser aller ce besoin vital sans défigurer mon si joli visage. J’étais laide, agitée de spasmes, je riais à m’en péter le bouton. J’ai regardé Fabrice.

—    Fabrice, qu’est-ce que tu dirais si nous cessions d’aimer ce que nous avons pour tenter plutôt d’aimer ce que nous sommes, si on s’affranchissait du diktat des modes et des marques, si on en finissait avec les dépenses en alcool dans les bars où il faut être vus, si on abandonnait enfin cette vie superficielle pour vivre sans honte selon les valeurs judéo-chrétiennes héritées de nos parents baby-boomers adeptes de sudokus, de Marie Laberge et de randonnées pédestres?
—    Euh… quoi?
—    J’ai envie que tu me baises. Par tous les trous!

Je l’ai pris par la main et nous avons profité d’un arrêt au feu rouge pour nous enfuir. Nous avons couru vers le soleil couchant, pieds nus, pendant qu’une chanson de Damien Rice jouait dans nos têtes. J’allais enfin être heureuse; j’allais être deux.

Fabrice et moi 1) nous nous marièrent, 2) nous eûmes des enfants et 3) nous vécûmes heureux (un certain temps).

FIN
(Ensuite, le scénario habituel. Rien qui vaille la peine d’en parler : désir qui se porte ailleurs, adultère, mensonge, chlamydia, anorgasmie, certitude que le meilleur est derrière soi, Julie n’appelle plus (elle dit que je ne lui apporte plus rien), Fabrice avoue son homosexualité, alcoolisme, violence conjugale, Fabrice meurt d’overdose, solitude, tristesse, Chicklet’s en faillite à cause de sa gomme au goût de cosmo, rides et affaissement des tissus, stockage de graisse, attente de la retraite, Goran Pavlovic devient juge à Star Académie, retraite, trop fatiguée et pas d’argent pour voyager, jardinage, sudokus, maison de retraite, attente de la mort, Paris Hilton gagne le prix Goncourt, enfants qui ne visitent plus, pauvreté, incontinence, kystes, arthrite, cataractes, pétage de hanche sur la glace, maladies diverses qu’il ne vaut même plus la peine de soigner, avant-dernier souffle, retour soudain de la foi, dernier souffle, mort dans l’oubli, funérailles, enfer éternel.)













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http://urbania.ca/canaux/fictions/2227/de-la-chiclets-au-cosmoTue, 31 May 2011 15:27:55 EDTStéphane Dompierrestéphanie neveuMarie-Julie Gagnonindia desjardinsmadame blonderafaële germainde la chiclets au cosmoreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/2227/de-la-chiclets-au-cosmo
Publicité bidon
Un matin, une dizaine de responsables haut placés dans le milieu reçurent un courriel provenant d’un certain creationbidon@hotmail.com, avec un signe de copyright barré en guise de logo. On y voyait l’affiche réalisée par Laviolette pour un vendeur de chaussures, à côté d’une autre création faite quatre ans plus tôt en Allemagne, en tout point semblable à celle qui venait de gagner un Pigeon d’or au concours local. L’avis était clair : on dénonçait un plagiat. Jo Laviolette était un copieur sans talent, sans scrupules, ni amour propre.

Jo était encore chez lui quand il lut ce message. Il eut à peine le temps de parcourir la liste des personnes à qui il avait été adressé que son cellulaire sonnait déjà.
- Jo, veux-tu m’expliquer ce que je viens de recevoir ? éructait son boss.
- Je serai là dans 15 minutes.
- Grouille !

Jo se précipita vers sa Jeep, mais au moment de sauter dedans, il se ravisa. Il courut jusqu’au garage, récupéra son couteau de chasse sous l’établi, puis revint à son véhicule et démarra en trombe.

Arrivé chez Marius, il fonça dans le bureau du patron qui faisait les cent pas en balançant des coups de poing chaque fois qu’il passait devant la porte.
- Check ça !

Sa messagerie affichait deux nouveaux envois provenant du même corbeau. Là encore, des créations de Laviolette s'étalaient près d’autres plus anciennes mais néanmoins identiques.
- Jo, dis-moi la vérité.
- Les idées sont dans l’air, c’est tout. La planète entière travaille sur les mêmes produits, avec les mêmes contraintes, les mêmes influences. C’est normal qu’on en arrive aux mêmes résultats.
- Mouais. Ça peut arriver une fois. Mais cinq ! Et c’est qui le trou du cul qui te tire dans le dos ? Tu parles d’un procédé de lâche. Moi, quand j’ai quelque chose à dire, je montre ma face.
- Moi pareil.

Jo sortit de la pièce en furie, traversa l’agence au pas de course et bondit sur un jeune gars habillé bizarrement : casquette de base-ball, pantalon de golf, chandail de soccer, souliers de skate-board.
- Rodolphe, c’est toi qu’as envoyé ces merdes ?
- Quelles merdes ?
- Fais pas ton innocent. Tu veux te venger parce que j’ai dit que t’étais mauvais ? Ben je le répète : t’es une grosse bouse sans couilles. Tu me fais chier. Je veux plus te voir. Décrisse !
- Quoi ?
- T’es viré, gros nul.
- Gros nul toi-même, répondit le junior en avançant.

Jo sortit le poignard de sous son blouson et, sans hésiter, enfonça la lame dans le ventre mou de Rodolphe qui s’écroula la tête la première sur le plancher vernis. Sur son dos, on pouvait lire Zidane.

Le lendemain, un courriel parvint à quarante destinataires. On y découvrait une annonce magazine pour une bière blonde, conçue par Laviolette en 2004, et son inspiration polonaise datant de 1997. Jo apprit la nouvelle depuis le poste de police où il avait passé la nuit.

Décédé la veille à midi, Rodolphe n’en sut jamais rien.

Le corbeau était toujours en vie et plus zélé que jamais.

Le surlendemain, une série d’envois ébranla l’ensemble des agences montréalaises. Tout le monde était pointé du doigt.

Hector Gradur, le célèbre créateur du slogan «Boiron, c’est pas pour les morons», voyait sa dernière campagne pour la chaîne de fast-food MicMoc comparée à une autre, copie conforme, provenant du Mexique. Gradur était un sanguin susceptible et émotif. Il se fit sauter la cervelle avec sa 22.

Bernard Voltaire, grand manitou du mutimédia, se retrouvait lui aussi dans l’eau chaude avec son concept révolutionnaire de marketing viral pour une voiture de sport. La même approche avait triomphé  au concours de Montevideo, cinq ans auparavant. Bernard argumenta devant ses associés, plaidant pour un malheureux concours de circonstances conjugué à un horaire de fou. On lui conseilla de remettre sa démission dans la demi-heure.

Le pleutre qui expédiait ses calomnies accéléra son œuvre anonyme. Les médias reprenaient chaque matin la nouvelle trouvaille du dénonciateur et les marques commencèrent à battre en retraite. Elles payaient cher pour avoir des idées neuves, pas des photocopies. Aucune ne voulait se retrouver associée à un faussaire.

La tension redoubla. Les renvois firent suite aux exécutions publiques. Le climat devint glauque. Les faillites pointaient leur nez.

Le petit monde de la pub québécoise étant prêt à basculer, les patrons de trente agences se réunirent à huis clos dans un hôtel du centre ville. On expédia les formalités d’usage pour plonger dans le vif du sujet : plagiat ou pas, éthique ou toc, originalité ou efficacité.

M. Titi prit le commandement des opérations. La voix grave et la stature du président du premier groupe en ville forçaient le respect.
- On va commencer par museler les médias. On a juste à leur rappeler que si on leur coupe le robinet à fric, ils sont morts. Ensuite, on va écrire un communiqué pour montrer qu’on a la situation en main. Eddy, tu te sens d’attaque ?

Eddy Laurent, le jeune dirigeant du studio La Mousse était le benjamin du groupe. Son impertinence céda le pas devant l’assurance du vieux.
- Hein ? Euh oui.
- Alors on y va. Tu nous ponds un truc pendant qu’on fait le point avec nos centrales d’achat médias.

Eddy ouvrit son Powerbook et cliqua sur l’icône Word. Mr Titi qui passait derrière lui à ce moment précis jeta par réflexe un coup d’œil sur l’écran. Il sursauta en reconnaissant le symbole en forme de copyright raturé qu’utilisait Créationbidon. Il s’empara de la machine en gueulant.
- Venez voir ça !

En un rien de temps, Laurent fut ceinturé et on découvrit un dossier complet avec toutes les imitations déjà dénoncées, plus d’autres prêtes à être expédiées. Cinq d’entre elles concernaient des gars présents dans la salle. Les coups commencèrent à pleuvoir.
- Ah mon hostie de crosseur !

Eddy tenta de se justifier. Il n’en pouvait plus de voir tous ces pseudos créatifs se prendre pour des stars en pillant le patrimoine publicitaire de la planète.
- Patrimoine mon cul ! répliqua M. Titi.

On évacua discrètement le corbeau ratatiné et on rédigea un court feuillet intitulé Le monde nous inspire, dans lequel on expliquait qu’à l‘heure de la mondialisation et de la compétitivité féroce des multinationales américaines, les forces vives de la pub avaient su réagir avec audace et résultats pour défendre les intérêts de leurs clients dans la belle province. Alléluia.

Pour prouver qu’on avait démasqué le coupable, le communiqué fut expédié de l’adresse du traître. Les organes de presse agirent comme on leur avait intimé - ils enterrèrent le dossier.
Bien sûr, on ne retrouva jamais le corps d’Eddy.

En l’absence de témoin oculaire lors de Rodolphe, Jo Laviolette plaida la légitime défense et fut acquitté. Deux ans plus tard, il caracolait en bonne place dans le top 10 des groupes publicitaires.

Ce texte est issu du #10 spécial Médias | Automne 2005

Une nouvelle version de ce texte a été publiée dans le recueil Petit Feu d'André Marois, publié aux éditions La courte Échelle en 2010
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http://urbania.ca/canaux/fictions/2201/publicite-bidonMon, 16 May 2011 16:03:24 EDTJoe la pompecréativitécréationplagiatagance montréalaisepublicitéreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/2201/publicite-bidon
Tu l'as dit bouffi!
- Je déteste la vulgarité, bande de jeunes cons !

Un apprenti se mit à trembler, sa vue se brouillant. Il vacilla et chercha un siège pour s’y reposer plutôt que de sombrer dans l’abîme orangé d’une soupière de potage Crécy. Il posa ses fesses sur le rebord d’une poubelle fumante.

- Et celui-là, il se croit où ? Au Club Med, peut-être ? Si t’es fatigué à ton âge, tu ferais mieux d’avaler des vitamines, fainéant. Allez, au fourneau !

Le marmiton se redressa, encore plus terrifié. Il reprit sa place devant le piano, saisit une petite louche et continua à dégraisser un bouillon. Son patron s’égosilla de plus belle, haranguant une tablée imaginaire.

- La cuisine est une maîtresse que l’on doit honorer de mille caresses. C’est un art et non un jeu d’enfant, bougres d’abrutis !

Il ponctua ses mots d’une frappe sèche à l’arrière du crâne d’un grand rouquin qui glaçait à brun des oignons grelots.

- De la souplesse dans le poignet, macaque ! Fais tourner la sauteuse, comme si c’était ta bite dans la chatte d’une princesse. Mais j’imagine que tu peux pas comprendre ça, avec ta figure de puceau tacheté. Vous êtes vraiment qu’un ramassis de mal dégrossis. Vous sortez d’où, exactement ? D’une bouse ?

Personne ne moufta.

Le cuisinier poursuivit ses vociférations cruelles. Chaque fumet qui se présentait à ses narines devenait prétexte à vexation. Il rectifiait la force du feu, la consistance d’un fond, la disposition d’une garniture, puis s’en prenait aux piètres artisans de ces abominations culinaires.

- Vous êtes que des gâte-sauces. Des tournebroches de seconde catégorie.

Il assena un violent coup sur une planche à découper, saisit une botte de radis roses et l’envoya valdinguer à l’autre bout de la pièce. Il indiqua à un adolescent paniqué la touffe de feuilles velues et les petites racines charnues éparpillées par terre. Il hurla à dix centimètres de son visage livide.

- DE LA DÉLICATESSE, BORDEL !

Comme l’apprenti demeurait pétrifié, incapable de prononcer un mot ou de déplacer un membre, aussi inférieur soit-il, le cuistot se déchaîna.

- Les légumes, même ceux qui paraissent les plus simples, exigent du respect. Il y a mille fois plus de raffinement dans un poireau qu’il y en aura jamais dans ton cerveau mou, le crétin. Tu réalises ça, face de demeuré ? Le moindre salsifis procurera plus de plaisir à ta femme que le misérable spaghetti que tu caches dans ton slip.

Tous les gamins avaient cessé leurs activités pour écouter le gourou du goût déclamer ses vérités gastronomiques. Ils ressemblaient à une troupe de zombies espérant entendre la recette magique pour revenir à la vie.

- Une pomme de terre nouvelle renferme un monde de joie et de délicatesse. Elle peut sauver l’humanité de la faim et de la tristesse, si vous parvenez à en extraire sa quintessence. Rabelais nous invitait à « rompre l'os et sucer la substantifique moelle». Mais vous ne comprenez même pas ce que je dis, mes idiots. Les nourritures de l’esprit et du corps sont liées. Elles ne sont que grâce et enchantement. Et non graisse et emmerdements, tels que vous l’entendez.

À ce stade de son exposé, le chef accompagna sa démonstration de crachats en direction de ses sous-fifres. Leur simple présence le répugnait. Il les abominait. Il les vomissait copieusement et eux demeuraient interdits, ne sachant plus comment réagir. Fallait-il abonder en son sens ? Accepter l’humiliation ? Se taire encore, endurer toujours, subir à jamais ?

- Toi, le nabot, si je te dis 23 avril 1671, de quoi s’agit-il ?

L’interpellé ne connaissait pas la réponse. Il balbutia qu’ils étaient là pour apprendre la cuisine, et non l’histoire.

Le chef levait déjà la main pour corriger cet ignare, lorsqu’une voix douce jaillit de sous une toque.

- Le 23 avril 1671, Vatel, maître d’hôtel du Grand Condé, se suicida. Le poisson n’ayant pu être livré à temps pour un dîner offert en l’honneur du roi Louis XIV au château de Chantilly, il se sentit déshonoré et se transperça de son épée. On raconte que ce n’est qu’au troisième coup qu’il tomba mort.

Le cercle des aide-cuisiniers se resserra autour de l’auteur de cette réplique impeccable. Le marmiton se découvrit devant son patron, libérant une longue chevelure brune. La jeune fille ainsi dévoilée sourit en effectuant une sorte de révérence face à ses amis. D’où sortait cette beauté aux yeux noisette que le chef n’avait jamais remarquée dans sa propre cuisine ? Sa hargne aurait-elle émoussé sa sensibilité à la gente féminine ? Elle ressemblait à un ange.

Le cuisinier demeura bouche bée un court instant, avant de plier les genoux, fondant littéralement pour cette merveille qui l’avait touché en plein coeur. La jolie saucière attrapa alors des viscères de porc et les lui enfourna entre les lèvres en disant :

- Tiens connard, bouffe !

Cette fiction est issue du #14 spécial Bouffe | Hiver 2007
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http://urbania.ca/canaux/fictions/2173/tu-las-dit-bouffiTue, 03 May 2011 15:57:06 EDTchefboufferestaurantcuisineandré maroistu l'as dit bouffireportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/2173/tu-las-dit-bouffi
Le ruban à mesurer
Ses lourdes paupières abandonnent finalement le combat et il tâte aveuglément à la recherche du ruban. Pas encore assez! Il dirige son regard ailleurs pour oublier ce qu'il vient de vérifier, car le plafond-manège tourne à une vitesse ahurissante. Le simple effort de respirer le fait transpirer. Il tente de se regarder dans le miroir en face de son lit, mais pris de panique, il referme les yeux. Triple fuck! Il est en retard!

Il ouvre les yeux à nouveau, croyant avoir halluciné, mais l’image que lui renvoie la glace cristallise le sang dans ses veines en forme de glissade d'eau… Horreur! Ce n’est pas possible? Il baisse les yeux pour examiner son lourd corps, mais son champ de vision n’atteint même pas la pointe de ses pieds, ce dernier étant bloqué par son énorme abdomen. Il lève une main vers son visage, mais à la vue de ses énormes doigts potelés, il fond en larmes. Lui qui avait toujours été si athlétique… Lui qui s’entrainait trois fois par semaine au gym… Et le voilà gros. Mais en retard tout de même! Comment a-t-il pu devenir obèse si rapidement sans se rendre jusqu'au bout?

On cogne à la porte.

- Jack, t’es prêt?, lance Samuel, son ami, partenaire de covoiturage et collègue.
Jack tremble de peur, il n’est même pas capable de se lever. Comment pourrait-il aller travailler? Et même s’il en était capable, pas question qu’on le voit dans cet état. No fucking way! Il est en retard!
Mais ce que ce pauvre pachyderme n’a pas encore compris est que ceci est loin d'être un rêve… Que ce nouveau corps gonflable, aussi effroyable soit-il, n’est pas un prêt temporaire du sex shop, ni un mauvais sort que l’on peut enrayer avec un coup de baguette ou un prêtre-exorciseur…
- Jack, t’es OK, man?, relance Samuel sur un ton visiblement inquiet.
- Laisse-moi tranquille! Je n’irai pas travailler ni aujourd’hui ni jamais, réplique sèchement Jack, avec une inquiétante urgence dans la voix… Laisse-moi du temps! Reviens ce soir!

Soupirs d’exaspération dans le corridor. Marches descendues deux par deux dans l’escalier du petit immeuble à logement. Porte qui se ferme avec ardeur. Silence. Preuve d'amitié, compréhension.
Les centaines de minutes qui suivent sont aussi souffrantes qu’interminables. Même si son iPhone est fermé, les courriels s’empilent à la dizaine… On s’inquiète visiblement de lui, Samuel a dû avertir le patron. Et les clients, eux, s'en foutent.

Dans le minuscule loft de Jack, tous les efforts de l’homme transformé sont déployés vers un seul et même but : se lever. À tout prix! Absolument, il le faut, elle attend. Un membre à la fois. Profonde respiration. Découragements. Crise d’angoisse. Redoublement d’ardeur. Maux de cœur. Envie de vomir. Essoufflement. Détresse cardiaque. Coups de poing dans le matelas. Appel à l’aide? NON. Jamais de la vie. Fierté à la dérive. Rage. Dégoût. Terreur. Chagrin. Incompréhension. Champ lexical...

Debout. Enfin. Extrême fatigue. Assoiffé mais surtout AFFAMÉ par cette malheureuse traversée du désert de l’amertume. Une seule solution : manger. MANGER… Manger, jusqu’à ce que…
Il ne reste que quelques pas seulement avant d’arriver à destination. Avec une force herculéenne, il tire le frigo vers la table de la cuisine avant de se laisser choir sur une chaise. Le pauvre mobilier craque mais résiste à l’énorme poids qui l’écrase. Il prend le ruban à mesurer ; il y a du travail à faire!

La table est rapidement transformée en un buffet aux allures bizarres. Et que le spectacle commence… Aucune pitié pour son corps. Tout y passe dans un mélange à provoquer la nausée. Des restes. Des yogourts. Du fromage passé date. Un pot de sauce arrabiata pas encore ouvert. Rôts. Des cornichons. Des boulettes de viande. Du sirop contre la toux. Des sodas, beaucoup de fucking soda, sucre liquide par excellence. Flatulences. Un paquet de 36 saucisses à hot-dogs. D’une traite. C’est juste si l’emballage ne s’est pas retrouvé dans son estomac qui prend de plus en plus des airs de piscine à vagues, la pisse en moins… Un brocoli? NON! Trop santé… Bouteille de ketchup à la place, à l'image de sa vie de nègre. Douze œufs crus, et digestera… 

Mais soudain, un court-circuit intestinal se produit. Son corps n’est plus capable de supporter sa démente course vers l’empoisonnement volontaire… L'hippopotame du désert ne passera pas le prochain checkpoint, assis dans son Hummer, il a perdu la carte… Pourtant, il doit continuer. Ruban : la ligne d'arrivée est à deux doigts. Encore plus en retard…

Transpiration abondante. Yeux hors focus, comme ceux de la décoratrice qu'il aurait dû abattre et manger pour sauver du temps. Son corps entier est secoué par de vilains spasmes. Puis l’inévitable et pire scénario arrive pour le retardataire : retour à très grande vitesse de la marchandise ingurgitée de la part du client insatisfait. Watch out! Pas la force de se lever… Tel un geyser, de violents jets de diarrhée et de vomissures se retrouvent aux quatre coins du logis. Gâchis, gaspille, gaspacho!

En grand réaliste, Jack considère cet «avertissement-conséquence» comme un affront à sa quête. Il panique. La téléréalité The Biggest Loser peut bien aller se faire enculer, il vient de merder sévère… Alors il recommence de plus belle. Pas le choix. Il s’essuie la bouche avec sa manche, essaie de bouger sur sa chaise pour laisser s’écouler à l’extérieur de ses pantalons les restants d’excréments liquides qui refusent de quitter cet habitacle chaud et visqueux, et le voilà reparti...

Mais cette fois-ci avec des items nettement plus hardcore. Il verse donc deux litres de lait directement dans sa boîte de Froot Loops métallisée que sa maman lui a achetée à Noël dernier, y jette une poignée de cuillères réduites en minuscules morceaux par ses puissantes mains, un peu comme on écrase des paquets de biscuits soda dans sa soupe Lipton, et hop le tout est aspiré dans sa gorge insatiable. Sa mère ne lui a-t-elle toujours pas dit que le fer était important dans un régime équilibré?

Son regard scanne la table qui ressemble maintenant à un cimetière alimentaire. Le frigo est vide. Ruban : à un millimètre seulement de l'arrivée! Plus de bouffe! Détresse!

Un item attire alors son attention : la bouteille de Windex, restée toute la nuit sur la table après un ménage bâclé. Rapidement, le bouchon est dévissé et le contenu entier de la bouteille se fraie un chemin dans son estomac mutilé. Les habitués des soirées de shooters beat the clock viennent de trouver un adversaire de taille… Jack the patapouf is back on track!

Mais le liquide bleu n’a pas le temps de se rendre très loin avant que le corps de l’ogre en furie décrète un arrêt complet et total de ses activités gargantuesques. La grève physique et mentale, sans médicament. Et quelques secondes plus tard, un violent bruit résonne sur tout l’étage, celui de la tête de Jack qui percute la table tout en aspergeant celle-ci d’un mélange de vomi et de sang…

***
Quatre heures plus tard…

Samuel entre. Pas besoin de cogner. Il sait. Il pousse la porte et pose son paquet sur le sol. Gémissements. Samuel veut qu'elle apprécie et comprenne l'ampleur du sacrifice.

Jack a bien joué. Il a repoussé les limites pour la sauver. Elle respirera de nouveau, s'empiffrera jusqu'à ce que la nature, et non la sauvagerie, l'emporte. Samuel la délivrera.

L'appart ressemble à ce qu'il avait en tête : un film d'horreur. Il est habitué, pas de problème ; Simon, sa dernière victime, était encore plus cochon. 

Son coffre à outils en main, il s'approche du moribond, encore secoué par de légers spasmes. Il l'ouvre, en sort ses ustensiles, son napperon, son assiette et… son ruban. Jack a respecté ses instructions : 46-44-46. Le repas sera fameux. Ceci est mon corps livré pour vous!

Le paquet s'anime. Hurlements étouffés par le bâillon. Samuel la regarde avec curiosité. Que peut-elle donc avoir ? Soudain, il devine où ses yeux terrifiés se sont posés. Il comprend alors que c'est la nostalgie qui la fait se tordre de douleur. Il le sait, il était là, autour du sapin l'an dernier, lorsque le cadeau a été déballé.

Maman a reconnu la boîte de Froot Loops aux pieds du cadavre de son fils. ]]>
http://urbania.ca/canaux/fictions/2080/le-ruban-a-mesurerThu, 17 Mar 2011 10:38:19 EDTruban à mesurerroman noirmangergrosbouffereportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/2080/le-ruban-a-mesurer
On était wild. On avait peur de rien.
Cette année-là, j'avais rencontré une fille. En personne à part de ça. Folle jeunesse. C'était le bon temps.

Avoir su que les choses changeraient autant, j'en aurais profité tellement plus. Mais le présent, c'est jamais assez, jamais à la hauteur de nos rêves, des miens en tout cas. Le présent, on le vit bas, on se console en se disant que ça peut juste s'améliorer. Et puis des années plus tard, on comprend qu'on était dans le champ. Ça ne s'améliore pas, ça ne fait que changer, pas pour pire, mais pas pour mieux, et on devient nostalgique. On se retrouve à dire des choses comme « avoir su, j'en aurais profité tellement plus », des choses comme « c'était le bon temps ».

• • •

C'était en 2005, donc. J'étais dans un bar (un endroit un peu comme MSN, mais où les gens se rencontraient en personne), un soir de printemps plutôt bleu, tant du ciel que de l'esprit, contradiction humaine, il fait beau dehors, il pleut dedans. Je buvais une troisième bière, à saveur de bière et à essence spéciale de rien, et elle m'est apparue, comme une lumière ou un soleil ou un ange. Et tous les grisaillements que je broyais en dedans sont sortis, ne sont revenus que des mois plus tard.

Elle s'appelait Mélanie. Oui, je sais, il y avait des prénoms bizarres à l'époque.

On s'est parlé devant des verres pleins de vide pendant des heures pleines de rien. Le temps s'est arrêté pour que j'en profite, de Mélanie et du moment, des verres et de la vie. Quand la soirée s'est mise à faire soleil, un peu après quatre heures du matin, on s'est rendus chez moi pour faire semblant de dormir en se caressant. On a fait semblant pendant quelques minutes, puis les caresses ne suffisaient plus.

J'ai enfilé un condom. Juste un. On était wild. On avait peur de rien.

• • •

Mélanie était une fille d'une autre époque. Elle avait les cheveux longs (les cheveux longs !), était végétarienne (végétarienne !), avait le nombril percé (le nombril percé !) et chiâlait tout le temps. Pendant des semaines, on a vécu sans filet, cent milles à l'heure, sans arrêt. On ne se posait pas de questions, on laissait le temps nous dépasser, figés dans notre amour. On aurait pu mourir, là, on serait morts heureux, mais à l'époque ce n'était pas très in, mourir heureux. Alors on vivait heureux, en sachant que ça ne durerait pas éternellement, mais en espérant quand même.

On profitait de chaque instant comme si c'était le dernier. On ne travaillait que huit-neuf heures par jour. On mangeait des chips. On faisait du rollerblade dans le Vieux-Vieux-Montréal en portant simplement un casque, des protège-coudes, des protège-poignets et des protèges genoux. On était wild. On avait peur de rien.

Mais c'est toujours la même histoire. L'amour, le bonheur, ça s'évapore, un peu de chaleur humaine et ça s'évapore, tranquillement, sans qu'on s'en aperçoive. Un jour, il en manque, ça colle au fond, il faut gratter. Moi je n'aime pas gratter. Je jette.

Ça faisait deux ou trois mois qu'on était ensemble, Mélanie et moi, et tout semblait bien plein. Mais non. Bien sûr que non. Il a fallu un tour de char insignifiant pour que je le constate. Un tour vers n'importe où, pour le plaisir d'être ensemble. Je roulais vite, même si dans mon auto, il n'y avait que douze coussins gonflables. J'étais wild.

Mais Mélanie, ce jour-là, cette seconde-là, ne l'était plus, elle.

— Peux-tu aller un peu moins vite, Matthieu ?
— Pourquoi ? T'as peur ?
— Un peu.
— Ben là... Comment ça, t'as peur ? On est wild, nous. On a peur de rien, nous.
— Oui, je sais. Mais t'sais...
— Quoi ?
— Rien. Ralentis, ok ?

Pouf. C'est niaiseux comme ça. Une petite faille de rien, une petite peur de rien, et je voyais en elle plein de choses ordinaires que je n'avais jamais vues avant. Une cicatrice pas trop belle sur le coin de l'œil, une dent pas trop droite, la peur qu'elle ne devrait pas ressentir. Ce jour-là, j'ai arrêté de l'aimer, parace que c'était plus simple. Et parce que je savais qu'il y en aurait d'autres. J'étais jeune, j'avais toute la vie devant moi, je pouvais la quitter comme ça, et quelques jours plus tard, ou quelques semaines, j'en trouverais une autre encore plus belle, encore plus wild. Non ?

• • •

Non.

Je n'aurais jamais pu le prévoir, bien sûr. Mais avoir su. Avoir su. Quand j'ai quitté Mélanie, un jeudi soir de fin d'été, ça a été la fin de l'été. En une seconde, la fin du soleil, l'automne et ses tons de gris, la pluie, l'enfermement, pour un bout de temps, d'abord par envie, puis par nécessité. Comme si j'entrais dans une nouvelle ère, comme si ma génération avait été mise de côté par une autre génération, je n'ai jamais pu sortir de chez moi par la suite, besoin trop fort de rencontrer virtuellement, c'était comme ça. C'était la nouvelle façon de vivre, la nouvelle façon d'être près des gens, en étant loin d'eux. J'ai cru que c'était normal, je me suis dit que ça allait passer, que c'était un trip momentané. J'ai voulu être à la mode, MSN et webcams, et ça m'a emprisonné. Je ne suis jamais ressorti.

Et maintenant, je n'y peux rien. Tout ça, c'est des souvenirs, de l'embrouillage de passé, la vie qui existait, le monde qui n'existe plus. Je n'y peux rien. Si j'avais su, si on m'avait dit, j'en aurais profité tellement plus. Aimer en personne, toucher, voir l'autre pour vrai. J'en aurais profité tellement plus.

C'était le bon temps.

Ce texte est issu du #09 spécial Rétro | Été 2005 ]]>
http://urbania.ca/canaux/fictions/1945/on-etait-wild-on-avait-peur-de-rienWed, 16 Feb 2011 14:33:09 ESTamourpeur de rienon etait wildreportagehttp://urbania.ca/canaux/fictions/1945/on-etait-wild-on-avait-peur-de-rien