Urbania - fictionshttp://www.urbania.caTurbulent Media RSS Builder v1.0http://www.rssboard.org/rss-specificationTue, 07 Feb 2012 04:07:28 EST60Mon amie tout court#32 spécial Lesbiennes | présentement en kiosque

Mon amie lesbienne ne serait pas une fille comme les autres. Avec elle, je pourrais tout faire sans que les gens s’imaginent des trucs véniels. On parlerait des dilemmes qui nous cassent la tête et des hasards qui prennent parfois de drôles de tournures. Et autre chose aussi, comme l’espoir, les chevaux, et la maudite rue Crescent avec cette trâlée de Québécois de la Rive-Nord qui pratiquent leur anglais jusqu’à oublier le nom de leur mère. Elle me dirait que tout s’efface à petit feu, subtilement, à commencer par un mot, puis un autre. (Trâlée, expression québécoise qui vient du mot « trolley », qui veut dire en anglais « chariot »). Peu importe, j’aimerais avoir une amie lesbienne. Rien à voir avec l’idée épaisse de se faire à tout prix un BFF gai ou connaître quelqu’un qui habite une réserve autochtone parce que ça fait exotique. Je voudrais avoir une amie lesbienne, tout simplement.

Parfois, on irait fumer le shisha aux pommes dans un salon de thé marocain. Je lui dirais que je suis aux prises avec un gros doute artistique. Elle me proposerait de partir quelques jours en voiture; de rouler au gré du vent, de mettre de la musique dans le tapis, de nous arrêter là où ça nous chante; de pisser face à face dans le fossé, de dormir sur mon épaule, de ne rien dire pendant que le macadam défile sans broncher.

On louerait une chambre dans un motel minable parce que c’est drôle de prendre des photos dans ce genre de lieu. On demanderait au vieux réceptionniste « un lit double seulement » parce que c’est moins chèrant. Mais aussi parce qu’il n’y a pas de désir entre les deux. Ce n’est pas tant qu’elle porte la coupe Longueuil ou qu’elle se laisse pousser de faux favoris avec des cheveux, non. Elle est même assez belle, mon amie lesbienne. Une femme avec du mordant, de l’allure, de sombres pensées et des images lumineuses pour ne pas trop faire freaker les imbéciles de Radio-Canada. Même que, lorsqu’elle relève ses cheveux pour montrer sa nuque, on a l’impression que le souffle nous saisit d’un malaise euphorique. Elle est belle, donc.  

Aussi belle que cette Allemande rencontrée jadis sur l’île d’Ibiza et dont je suis follement tombé amoureux. Sur la plage, la nuit tombée, les Rastaman jouaient du tam-tam en fumant des cônes gros comme des avant-bras. Elle me parlait d’un petit temple de fortune qu’un vieux yogi avait bâti dans la roche au bout de l’île. Un endroit magnifique pour méditer. Je suis allé la rejoindre. Lorsque je l’ai enfin retrouvée, elle me présenta son amoureuse. Tout devint limpide comme le désir. Et elle ne savait plus où se mettre la tête. Et je ne savais plus où me mettre le cœur. La copine de ma promise n’aidait en rien à tuer ce malaise. Elle me regardait avec des yeux de chien de faïence. De mon côté, je n’osais pas la contrarier. Elle avait une carrure imposante. Un mélange de Hulk Hogan et de Rosie O’Donnell. Bel et bien l’homme du couple. Je suis reparti, veule et piteux, un caillou au ventre.

Toutefois, mon amie lesbienne ne sortirait pas avec Hulk Hogan. Pour le moment, elle serait célibataire et fréquenterait quelques filles dont une hipster de NDG. Elle l’aime bien sa hipster, mon amie lesbienne. Même si ça lui prend un temps fou à s’accoutrer pour faire croire que rien n'est réfléchi. Une fois nue, par contre, elle est baisable ça a l’air. Mon amie lesbienne me raconterait tout ça dans un resto avant de m’expliquer pourquoi elle est « devenue lesbienne ». Je l’écouterais avec une envie étrange de rendre l’âme.

Un soir, dans une ruelle, en sortant d’un bar rue Sainte-Catherine, un homme la suit, l’agresse et la viole. Un homme avec une forte odeur de gin dans la gorge. Il la laisse pour morte entre un chat meurtri et des ordures pestilentielles. Abasourdie, le corps lourd et brisé, se noyant presque dans sa morve, elle se dit : « Pourquoi avoir pris cette foutue ruelle? »

Elle se relève tant bien que mal, le talon de sa chaussure droite brisé. Elle se replace les petites culottes souillées de sang, chancelle jusqu’à un téléphone public et compose le 9-1-1. Une voix au bout du fil lui dit de patienter. Après un long moment où la musique d’ascenseur lui donne des haut-le-cœur, elle en a assez. Elle lève la main au passage d’un taxi.

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Trente-six vierges pour SatanCe texte est issu du #13 spécial Folie | Automne 2006

Elle n’a pas plus de huit ans, la kid. Elle bouffe une touffe de barbapapa bleue avec appétit, comme si sa survie en dépendait. Deux boucles blondes qui se sont échappées de sa queue de cheval se trémoussent au rythme du vent, tandis que derrière elle, la grande roue étourdit la clientèle des Galeries d’Anjou. C’est que le stationnement du centre d’achats accueille cette semaine les célèbres forains de Beauce Carnaval. L’Entrée des gladiateurs griche d’in hauts-parleurs, on dirait quasiment la version de Bérurier Noir.

La fillette continue à se bourrer la fraise dans le coton de sucre. Ses grands yeux mouillés balayent le paysage à la recherche du prochain manège, celui qui lui donnera plus de thrills que le carrousel de tantôt. Les autos tamponneuses, peut-être?

Son regard tombe finalement sur moi dans mon pick-up, parké à six cent soixante-six pieds de l’événement. Mon cœur s’arrête au milieu d’un battement. J’ai sa délicate poitrine logée au centre du collimateur de mon fusil à lunette. Freeze sur l’image.

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Le sept mai mil neuf cent quatre-vingt-quatre, Denis Lortie passe proche de terroriser le Québec en faisant irruption au Parlement, armé jusqu’aux dents. Le hic, c’est qu’il débarque au Salon bleu trop tôt. Les élus n’ont pas encore leurs culs d’in sièges. Son score de trois fera pâle figure devant celui de Marc Lépine qui, six ans plus tard, nous coupe l’appétit en abattant quatorze femmes à Polytechnique. En quatre-vingt-douze, Valery Fabrikant, pauvr’homme pis professeur à Concordia, expédie en enfer quatre collègues de travail.

Ensuite Le mass killer se ferme la gueule pendant quasiment quinze ans. En attendant, on subit des daddies pas trop cool qui pulvérisent leurs familles, des pédophiles à gogo, des motards en mal de publicité pis des gangs de rues une coche trop indisciplinées, des invasions de domicile en série pis un suicide collectif en co-production avec la Suisse.

Alors que le fêlé à Marc Lépine s’est trouvé un mobile de pacotille pour s’inscrire en typo sanglante dans l’Histoire d’icitte*, j’enfonce le clou d’une traite en suggérant de blâmer carrément Satan pour mes actions.

Il serait trop facile de mettre mon carnage sur le dos des magazines weird que je lis, du rock émergent montréalais qui load ma discothèque ou bien du départ pour l’Europe de Heidi, ma merveilleuse fillette. Je vois déjà les frontpages qui récupèreraient mon histoire avec les photos cochonnes que les chicks m’envoient, avec ma dernière note de blogue où je raconte ô combien chuis en manque de sexe. Probab qu’on parlerait beaucoup de mon isolement dans le cinq un quatre, des signes avant-coureurs que personne n’a vu ou n’importe quelle autre bullshit du genre.

Nah, je préfère ma lubie.

À onze ans, j’ai signé un pacte avec le Malin: en échange de ma pauvr’âme, il allait me donner succès pis luxure. Aujourd’hui, quand je t’ai ent’mes pattes, ma toute paniquée, je me dis que le Roi des méchants a rempli sa partie du contrat. Faque vingt ans de succès pis de luxure plus tard, le deal arrive à échéance, visiblement, parce que je m’enligne drette pour mettre mes mots au service de slogans insipides, de marques hors de prix, de producteurs cupides pis d’éditeurs douteux. Ma pauvr’âme fout le camp !

Pour éviter la catastrophe, pour continuer à beurrer les pages de certaines revues de mes paragraphes crottés, je dois la préserver. Pour ça, il me faut la racheter à Satan.

Hier soir, Lui et moi avons passé une nouvelle entente. Les jappements du chien de la voisine se sont transformés en paroles, Il m’a commandé trente-six vierges au travers la bête. Voilà le tarif pour que je puisse garder mon âme.

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La fillette me fixe longuement pendant que je plotte la détente de mon fusil. Impossible qu’elle me voit, chuis beaucoup trop loin. D’un coup sec, sa mère l’attrape par le collet pis la sort du cadre. Chuis déstabilisé un quart de seconde, pis j’orpars en chasse. Je promène mon canon dans la foule, je tombe sur deux pré-pubères qui sortent du tunnel de l’amour. La jeune fille frenche baveux son chum. Dans la longue-vue, j’ormarque qu’elle lui orcrache la sauce.

Entre deux classic rock, chom fm m’apprend soudain qu’un forcené fait feu sur tout ce qui bouge au Collège Dawson. Mohawk, trench coat noir pis arme semi-automatique, le copycat donne un nouveau frisson à la province.

«Tu viens de te faire upstager, hein, Hardcore ?» Sur le hood de mon pick-up, il y a le chien de ma voisine. Les yeux injectés de sang, il me fixe intensément. «Alors, tu me les files quand, ces tente-six vierges ?» Vu les circonstances, je préfère largement mon ego à mon âme. Je range mon fusil avec la ferme intention d’aller l’orvendre au pawnshop où je l’ai trouvé. «?Come on, c’est pas cet abruti de wannabe qui va changer tes plans, non ?»

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Au lendemain du treize septembre deux mille six, je me suis fait prescrire des pills qui assomment le mal de vivre, j’ai arrêté de discuter avec le chien de la voisine pis j’ai enfin fait le deuil de ma pauvr’âme. Il ne me reste plus que mon ombre avec qui échaufauder mes plans diaboliques.


* Il a quand même juste pris quinze minutes pour écrire son crisse de manifeste, c’est pas avec ça qu’il faut s’énerver le poil des jambes, han madame?

Ce texte est issu du #13 spécial Folie | Automne 2006
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http://www.urbania.ca/canaux/fictions/2443/trente-six-vierges-pour-satanTue, 13 Sep 2011 14:00:40 EDTDenis lortieValery FabrikantMarc Lépinetragédie Dawsontrente six vierges pour satanreportagehttp://www.urbania.ca/canaux/fictions/2443/trente-six-vierges-pour-satan
De la chiclets au cosmo#16 spécial Filles | Été 2007

1. Rafaële Germain
Journée in-cro-ya-ble. Je m’étais levée tôt, vers 11h30, mais comme ma boss nazie insiste pour que je rentre à 10h (gah), j’ai dû me dépêcher pour choisir ce que j’allais mettre: un drame en tout temps, mais un véritable cauchemar le jour d’une date.

J’avais rendez-vous plus tard avec Max, que je n’ai pas revu depuis notre one-night à cause d’un quiproquo ridicule: nous pensions tous les deux que c’était à l’autre de rappeler?! Julie le répète souvent: «C’est à cause de détails comme ça qu’on est encore célibataire à 30 ans», et je me dis que c’est 1) pas fou et 2) plutôt sage, même s’il est écrit  dans tous les livres de croissance personnelle que le célibat n’est pas une tare.

Rencontre au sommet avec Julie: Max était-il plus du genre rockeuse, hippie-chic ou sexy? Après deux Bloody Caesars, notre choix s’est arrêté sur des jeans taille basse, mes bottes Harley, une camisole et des lunettes d’aviateur. Le fameux combo « Caroline Néron ». Il ne me restait plus qu’à acheter un chihuahua en route, et on n’y verrait que du feu.

Vers 14h, j’arrivais à la boîte de production. Après avoir rampé entre les bureaux pour éviter Olga la louve des SS, j’ai pris un moment pour penser au privilège que j’avais d’avoir une vie intérieure aussi trépidante. J’ai lu mes mails: « Lily, j’ai pas de tes nouvelles! As-tu enfin un homme dans ta vie? » Ma mère. Je la soupçonne parfois d’écrire à Louise Deschâtelets pour s’épancher sur mon cas.

J’avais en plus un début de bouton sur le menton. Pourquoi fallait-il que mes pores se rebellent toujours au pire moment? J’ai appelé Julie. J’avais décidemment besoin d’un cosmo.

2. Madame blonde
Ce qu’il y a de bien dans le fait d’avoir une amie qui fait son doctorat et dont la mère est riche, c’est que ma donjuanesque copine est toujours prête à laisser la rédaction de son doc pour secourir une amie en détresse. À 182 de Q.I. Julie assume parfaitement son statut de « fille à maman » et sa devise « le doc peut attendre, le cosmo jamais » contribue largement au retour du sex-appeal en philo.

J’ai donc entrepris de slalomer jusqu’à la sortie avec l’espoir fou de ne pas être repérée par Nazi Girl. Dieu merci, la production du talk-show le plus couru en ville est une telle ruche d’égos que si on sait s’y prendre, il est extrêmement facile de passer inaperçu. D’autant plus qu’un doute refusait obstinément de lâcher prise à propos du beau Max. À quoi s’attendre d’un gars qui m’avait outrageusement draguée dans les toilettes d’une hyper taverne? Une hyper relation? Une hyper désillusion?! C’est préoccupée par cette question d’importance que j’ai foncé, tête baissée, sur le tank allemand qui me sert de boss. D’un coup d’œil impitoyable, elle a considéré l’ensemble de mon œuvre: le combo Caroline Néron, les cheveux sauvages soigneusement décoiffés, censés appeler la bête en rut chez l’homme.

« Tiens, Lily.Il ne te manque qu’un chihuahua ».

Ugh. À cet instant précis, je me suis demandé ce que les chimistes chez Chicklet’s attendaient pour inventer une gomme à centre liquide au goût de cosmo. Au moment d’être renvoyée devant toute l’équipe de production, j’en aurais eu désespérément besoin. Je me préparais, résignée, à chercher une  autre job de rêve quand une chose étonnante s’est produite. Olga a hoché la tête, satisfaite. J’avais toutes les qualifications requises. Ma mission? Très simple. Le réalisateur serbo trash Goran Pavlovic, dont le film « Putois » racontait les amours révolutionnaires d’un rebelle afghan, débarquait à Montréal, expressément invité par l’Animateur Tout Puissant de « Buzz ».

Non seulement le film traînait une réputation sulfureuse à cause d’une scène explicite avec une brebis, mais Goran, apparemment furieux de n’obtenir que la Palme du meilleur scénario, s’était rendu célèbre en jetant sa palme sur le président du jury, un Grec qui avait eu le gros orteil fracassé par la palme en question.  La photo de Goran avait fait le tour du monde, l’enfant terrible était l’homme de l’heure et sa réputation de séducteur en série avait fait le reste… Son avion atterrissait dans une heure.

Et qui était l’heureuse élue pour accueillir ce psychopathe serbe, ce génie amateur de brebis, ce fou furieux des palmarès, alors qu’elle avait enfin  rendez-vous avec le Max de ses rêves?!?

J’avais décidément, et désespérément, besoin d’un cosmo.

3. India Desjardins
Je suis retournée à mon bureau après avoir informé Julie de la situation. Elle m’a répondue, optimiste: « Peut-être que c’est l’homme de ta vie. »

Une autre raison du célibat des filles de 30ans : croire qu’être la personne désignée pour aller chercher un séducteur notoire à l’aéroport fait de vous la Meg Ryan/Julia Roberts de votre propre existence pourtant non hollywoodienne.

J’ai dû googler Goran. Je n’ai jamais vu ses films et il me faudra trouver des sujets de conversation avec lui. J’ai donc tapé le nom du réalisateur dans Google d’une main et composé le numéro de téléphone de ma mère de l’autre (oui, bon, il ne faut pas chercher de lien, il n’y en a aucun. Même Freud, après une psychanalyse poussée, n’en trouverait pas, alors...).

« Allô, mom, j’ai eu ton e-mail. Je veux te dire que oui, j’ai un homme dans ma vie, il s’appelle Boris et c’est mon futur chihuahua. »

J’ai vu apparaître la photo de Goran Pavlovic. Pas laid. Mais un air fendant trop nul.

« Achète-toi pas de chien! Je t’ai demandé de garder ma perruche quatre jours et tu l’as tuée.
—    Est-ce que je pouvais deviner que les oiseaux ne buvaient pas d’alcool? Je trouvais que sa vie avait l’air morne, je voulais lui remonter le moral. Je l’ai traitée en égale. »

Jeune réalisateur ambitieux... Voyage à travers le monde... Rêve de travailler avec Spielberg... Typique. Intello qui crache sur tout un jour, mais prêt à devenir mainstream à la moindre occasion.
   
« En tout cas, c’est du passé. Écoute, Nicole a un fils de ton âge et j’ai pensé arranger un petit rendez-vous...
—    Oooooh nooooon! Mamaaaaaaaaan! »

Après avoir raccroché, je me suis dirigée vers les toilettes et j’ai croisé Pseudo-Nazi, alias ma boss.
   
« Tic tac, tic tac! On ne voudrait pas arriver après l’avion de monsieur Pavlovic, non? »
   
J’ai attrapé un café en vitesse et j’ai sauté dans un taxi. En route vers l’aéroport, j’ai réfléchi. Si Goran a refusé un prix prestigieux qui ne faisait pas son affaire, pourquoi j’accepte une relation avec Max qui ne fait pas la mienne?

4. Marie-Julie Gagon
Je suis arrivée pile poil à l’heure, mais le vol avait un peu de retard. J’en ai profité pour texter Julie sur mon Sidekick incrusté de cristaux Swarovski (so last year, je sais) pour lui faire part de mes doutes à propos de Max. J’ai à peine eu le temps d’apercevoir les points d’interrogation de sa réponse qu’un mec à l’accent pointu m’a lancé:
   
« Hey, Paris, tu peux bouger ton joli derrière?
   
J’étais 1) intriguée (quel mec sait que Paris Hilton possède le même téléphone?), 2) outrée (pour qui se prend-il celui-là?) et 3) flattée (il a quand même dit que j’avais un joli derrière). Je me suis retournée après avoir décidé que le point 2 l’emportait. J’ai relevé le menton, et me suis préparée à charger mes yeux, maintenant fusils.

—     J’attends…
    
Frrrroung. Pause. La foudre. Comme dans «coup de foudre». Prenez le regard mystérieux de Johnny Depp, la bouche sensuelle de Channing Tatum, la carrure et la nonchalance de Matthew McConaughey, et vous pourrez imaginez la puissance visuelle de ce qui a envahi, à cet instant précis, non seulement mon champ de vision, mais ma bulle au complet. J’ai recouvré mes esprits et mon regard calibre 12,7 mm. Play.

—    J’attends quelqu’un, ai-je dit en me raclant la gorge.
—    Moi aussi, et ce serait bien si je pouvais reprendre mon sac.
  
J’ai aperçu le talon de ma botte droite sur la ganse de son fourre-tout d&g. Ce Mister Perfect est gai, c’est sûr.

Des cris m’ont tiré de l’embarras de la situation. Goran Pavlovic était arrivé, escorté par deux gardiens de sécurité.

—    Merde, sifflai-je en même temps que Mister Perfect.

Nous avons fronci tous deux les sourcils, mais pas le temps d’élaborer.

—    Putain, Goran! Pas moyen de te laisser quelques heures qu’il faut que tu te remettes à bambocher!
—    C’est la stchow…la stew… stewardissssste. Elle n’arrêtait pas de remplir mon verre.
   
Il a éclaté d’un gros rire gras. Son haleine me rappelait l’odeur de la perruche morte de ma mère, cachée pendant quatre jours dans ma penderie.

—    Monsieur Pavlovic, je suis Lily St-Denis, de Buzz.

Il m’a regardée et s’est mis à me lécher la main que je lui tendais, tentant de retrouver l’équilibre en s’agrippant à mon sein gauche.

—    Je suis Fabrice, manager du génie qui se cache derrière cet animal. Venez, on va lui mettre la tête sous l’eau.

Il a esquissé un sourire. Ouf. J’ai eu chaud Gai?
Et c’est là, entre les arrivés et les toilettes, que le grand Goran Pavlovic a vomi sur mes bottes Harley.
Pas de doute: mon bouton était maintenant bien visible sur mon menton.

5. Stéphanie Neveu
Après un passage aux toilettes où j’ai tenté de réparer les dégâts sur mes belles bottes et un réa­justement de mon super combo « Caroline Néron », j’ai rejoint Goran et Fabrice.

—    J’vais aller nous chercher un taxi…
—    Pas besoin, a répondu Fabrice. La limousine nous attend.
   
La limousine? Il ne travaillait pas encore avec Spielberg, mais clairement, Goran Pavlovic se prenait pour une star.
Une fois les valises placées dans le coffre et Goran installé de force dans la limo, j’ai pris place aux côtés de Fabrice.

—    Je suis désolée pour la valise tout à l’heure…
—    Pas de problème. Et je m’excuse pour Goran. Il n’a pas l’habitude d’être comme ça, en tout cas, jamais aussi tôt…

Il m’a souri à nouveau. Wow!
Et c’est alors que nous avons les yeux dans les yeux que mon cellulaire a sonné. C’était Max!

—    Lily, à propos de ce soir, je crois qu’il faudrait remettre ça… Indéfiniment… Je ne crois pas que tu sois la femme de ma vie et je ne vois pas l’intérêt de conti...
—    Faut que j’te laisse, j’ai une autre ligne… (Yes, c’est Julie!) Julie? Tu ne devineras jamais: Max vient de me flusher parce qu’après un one-night, il ne sait pas si je suis la femme de sa vie. Et là, je suis dans une limousine avec Goran Pavlovic qui… Oups! J’te laisse, j’ai un autre appel…

—    Lily St-Denis! Qu’est-ce que tu fous? (Merde! Ma boss nazie!!)
   
Et c’est à ce moment précis que le chauffeur a brusquement freiné, lançant Goran sur moi, qui se remit inévitablement à vomir sur mes belles bottes Harley.

6. Stéphane Dompierre

Alors que Goran « Brebis » Pavlovic se redressait — en s’agrip­pant à mon sein gauche —, un rire a jailli du fond de mon ventre, aussi soudain et inattendu qu’une giclée de bile. Puissant, sincère, térébrant, un rire comme ceux de l’enfance, bien avant que je commence à m’entraîner devant les miroirs pour laisser aller ce besoin vital sans défigurer mon si joli visage. J’étais laide, agitée de spasmes, je riais à m’en péter le bouton. J’ai regardé Fabrice.

—    Fabrice, qu’est-ce que tu dirais si nous cessions d’aimer ce que nous avons pour tenter plutôt d’aimer ce que nous sommes, si on s’affranchissait du diktat des modes et des marques, si on en finissait avec les dépenses en alcool dans les bars où il faut être vus, si on abandonnait enfin cette vie superficielle pour vivre sans honte selon les valeurs judéo-chrétiennes héritées de nos parents baby-boomers adeptes de sudokus, de Marie Laberge et de randonnées pédestres?
—    Euh… quoi?
—    J’ai envie que tu me baises. Par tous les trous!

Je l’ai pris par la main et nous avons profité d’un arrêt au feu rouge pour nous enfuir. Nous avons couru vers le soleil couchant, pieds nus, pendant qu’une chanson de Damien Rice jouait dans nos têtes. J’allais enfin être heureuse; j’allais être deux.

Fabrice et moi 1) nous nous marièrent, 2) nous eûmes des enfants et 3) nous vécûmes heureux (un certain temps).

FIN
(Ensuite, le scénario habituel. Rien qui vaille la peine d’en parler : désir qui se porte ailleurs, adultère, mensonge, chlamydia, anorgasmie, certitude que le meilleur est derrière soi, Julie n’appelle plus (elle dit que je ne lui apporte plus rien), Fabrice avoue son homosexualité, alcoolisme, violence conjugale, Fabrice meurt d’overdose, solitude, tristesse, Chicklet’s en faillite à cause de sa gomme au goût de cosmo, rides et affaissement des tissus, stockage de graisse, attente de la retraite, Goran Pavlovic devient juge à Star Académie, retraite, trop fatiguée et pas d’argent pour voyager, jardinage, sudokus, maison de retraite, attente de la mort, Paris Hilton gagne le prix Goncourt, enfants qui ne visitent plus, pauvreté, incontinence, kystes, arthrite, cataractes, pétage de hanche sur la glace, maladies diverses qu’il ne vaut même plus la peine de soigner, avant-dernier souffle, retour soudain de la foi, dernier souffle, mort dans l’oubli, funérailles, enfer éternel.)













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http://www.urbania.ca/canaux/fictions/2227/de-la-chiclets-au-cosmoTue, 31 May 2011 15:27:55 EDTStéphane Dompierrestéphanie neveuMarie-Julie Gagnonindia desjardinsmadame blonderafaële germainde la chiclets au cosmoreportagehttp://www.urbania.ca/canaux/fictions/2227/de-la-chiclets-au-cosmo
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Un matin, une dizaine de responsables haut placés dans le milieu reçurent un courriel provenant d’un certain creationbidon@hotmail.com, avec un signe de copyright barré en guise de logo. On y voyait l’affiche réalisée par Laviolette pour un vendeur de chaussures, à côté d’une autre création faite quatre ans plus tôt en Allemagne, en tout point semblable à celle qui venait de gagner un Pigeon d’or au concours local. L’avis était clair : on dénonçait un plagiat. Jo Laviolette était un copieur sans talent, sans scrupules, ni amour propre.

Jo était encore chez lui quand il lut ce message. Il eut à peine le temps de parcourir la liste des personnes à qui il avait été adressé que son cellulaire sonnait déjà.
- Jo, veux-tu m’expliquer ce que je viens de recevoir ? éructait son boss.
- Je serai là dans 15 minutes.
- Grouille !

Jo se précipita vers sa Jeep, mais au moment de sauter dedans, il se ravisa. Il courut jusqu’au garage, récupéra son couteau de chasse sous l’établi, puis revint à son véhicule et démarra en trombe.

Arrivé chez Marius, il fonça dans le bureau du patron qui faisait les cent pas en balançant des coups de poing chaque fois qu’il passait devant la porte.
- Check ça !

Sa messagerie affichait deux nouveaux envois provenant du même corbeau. Là encore, des créations de Laviolette s'étalaient près d’autres plus anciennes mais néanmoins identiques.
- Jo, dis-moi la vérité.
- Les idées sont dans l’air, c’est tout. La planète entière travaille sur les mêmes produits, avec les mêmes contraintes, les mêmes influences. C’est normal qu’on en arrive aux mêmes résultats.
- Mouais. Ça peut arriver une fois. Mais cinq ! Et c’est qui le trou du cul qui te tire dans le dos ? Tu parles d’un procédé de lâche. Moi, quand j’ai quelque chose à dire, je montre ma face.
- Moi pareil.

Jo sortit de la pièce en furie, traversa l’agence au pas de course et bondit sur un jeune gars habillé bizarrement : casquette de base-ball, pantalon de golf, chandail de soccer, souliers de skate-board.
- Rodolphe, c’est toi qu’as envoyé ces merdes ?
- Quelles merdes ?
- Fais pas ton innocent. Tu veux te venger parce que j’ai dit que t’étais mauvais ? Ben je le répète : t’es une grosse bouse sans couilles. Tu me fais chier. Je veux plus te voir. Décrisse !
- Quoi ?
- T’es viré, gros nul.
- Gros nul toi-même, répondit le junior en avançant.

Jo sortit le poignard de sous son blouson et, sans hésiter, enfonça la lame dans le ventre mou de Rodolphe qui s’écroula la tête la première sur le plancher vernis. Sur son dos, on pouvait lire Zidane.

Le lendemain, un courriel parvint à quarante destinataires. On y découvrait une annonce magazine pour une bière blonde, conçue par Laviolette en 2004, et son inspiration polonaise datant de 1997. Jo apprit la nouvelle depuis le poste de police où il avait passé la nuit.

Décédé la veille à midi, Rodolphe n’en sut jamais rien.

Le corbeau était toujours en vie et plus zélé que jamais.

Le surlendemain, une série d’envois ébranla l’ensemble des agences montréalaises. Tout le monde était pointé du doigt.

Hector Gradur, le célèbre créateur du slogan «Boiron, c’est pas pour les morons», voyait sa dernière campagne pour la chaîne de fast-food MicMoc comparée à une autre, copie conforme, provenant du Mexique. Gradur était un sanguin susceptible et émotif. Il se fit sauter la cervelle avec sa 22.

Bernard Voltaire, grand manitou du mutimédia, se retrouvait lui aussi dans l’eau chaude avec son concept révolutionnaire de marketing viral pour une voiture de sport. La même approche avait triomphé  au concours de Montevideo, cinq ans auparavant. Bernard argumenta devant ses associés, plaidant pour un malheureux concours de circonstances conjugué à un horaire de fou. On lui conseilla de remettre sa démission dans la demi-heure.

Le pleutre qui expédiait ses calomnies accéléra son œuvre anonyme. Les médias reprenaient chaque matin la nouvelle trouvaille du dénonciateur et les marques commencèrent à battre en retraite. Elles payaient cher pour avoir des idées neuves, pas des photocopies. Aucune ne voulait se retrouver associée à un faussaire.

La tension redoubla. Les renvois firent suite aux exécutions publiques. Le climat devint glauque. Les faillites pointaient leur nez.

Le petit monde de la pub québécoise étant prêt à basculer, les patrons de trente agences se réunirent à huis clos dans un hôtel du centre ville. On expédia les formalités d’usage pour plonger dans le vif du sujet : plagiat ou pas, éthique ou toc, originalité ou efficacité.

M. Titi prit le commandement des opérations. La voix grave et la stature du président du premier groupe en ville forçaient le respect.
- On va commencer par museler les médias. On a juste à leur rappeler que si on leur coupe le robinet à fric, ils sont morts. Ensuite, on va écrire un communiqué pour montrer qu’on a la situation en main. Eddy, tu te sens d’attaque ?

Eddy Laurent, le jeune dirigeant du studio La Mousse était le benjamin du groupe. Son impertinence céda le pas devant l’assurance du vieux.
- Hein ? Euh oui.
- Alors on y va. Tu nous ponds un truc pendant qu’on fait le point avec nos centrales d’achat médias.

Eddy ouvrit son Powerbook et cliqua sur l’icône Word. Mr Titi qui passait derrière lui à ce moment précis jeta par réflexe un coup d’œil sur l’écran. Il sursauta en reconnaissant le symbole en forme de copyright raturé qu’utilisait Créationbidon. Il s’empara de la machine en gueulant.
- Venez voir ça !

En un rien de temps, Laurent fut ceinturé et on découvrit un dossier complet avec toutes les imitations déjà dénoncées, plus d’autres prêtes à être expédiées. Cinq d’entre elles concernaient des gars présents dans la salle. Les coups commencèrent à pleuvoir.
- Ah mon hostie de crosseur !

Eddy tenta de se justifier. Il n’en pouvait plus de voir tous ces pseudos créatifs se prendre pour des stars en pillant le patrimoine publicitaire de la planète.
- Patrimoine mon cul ! répliqua M. Titi.

On évacua discrètement le corbeau ratatiné et on rédigea un court feuillet intitulé Le monde nous inspire, dans lequel on expliquait qu’à l‘heure de la mondialisation et de la compétitivité féroce des multinationales américaines, les forces vives de la pub avaient su réagir avec audace et résultats pour défendre les intérêts de leurs clients dans la belle province. Alléluia.

Pour prouver qu’on avait démasqué le coupable, le communiqué fut expédié de l’adresse du traître. Les organes de presse agirent comme on leur avait intimé - ils enterrèrent le dossier.
Bien sûr, on ne retrouva jamais le corps d’Eddy.

En l’absence de témoin oculaire lors de Rodolphe, Jo Laviolette plaida la légitime défense et fut acquitté. Deux ans plus tard, il caracolait en bonne place dans le top 10 des groupes publicitaires.

Ce texte est issu du #10 spécial Médias | Automne 2005

Une nouvelle version de ce texte a été publiée dans le recueil Petit Feu d'André Marois, publié aux éditions La courte Échelle en 2010
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http://www.urbania.ca/canaux/fictions/2201/publicite-bidonMon, 16 May 2011 16:03:24 EDTJoe la pompecréativitécréationplagiatagance montréalaisepublicitéreportagehttp://www.urbania.ca/canaux/fictions/2201/publicite-bidon
Tu l'as dit bouffi!
- Je déteste la vulgarité, bande de jeunes cons !

Un apprenti se mit à trembler, sa vue se brouillant. Il vacilla et chercha un siège pour s’y reposer plutôt que de sombrer dans l’abîme orangé d’une soupière de potage Crécy. Il posa ses fesses sur le rebord d’une poubelle fumante.

- Et celui-là, il se croit où ? Au Club Med, peut-être ? Si t’es fatigué à ton âge, tu ferais mieux d’avaler des vitamines, fainéant. Allez, au fourneau !

Le marmiton se redressa, encore plus terrifié. Il reprit sa place devant le piano, saisit une petite louche et continua à dégraisser un bouillon. Son patron s’égosilla de plus belle, haranguant une tablée imaginaire.

- La cuisine est une maîtresse que l’on doit honorer de mille caresses. C’est un art et non un jeu d’enfant, bougres d’abrutis !

Il ponctua ses mots d’une frappe sèche à l’arrière du crâne d’un grand rouquin qui glaçait à brun des oignons grelots.

- De la souplesse dans le poignet, macaque ! Fais tourner la sauteuse, comme si c’était ta bite dans la chatte d’une princesse. Mais j’imagine que tu peux pas comprendre ça, avec ta figure de puceau tacheté. Vous êtes vraiment qu’un ramassis de mal dégrossis. Vous sortez d’où, exactement ? D’une bouse ?

Personne ne moufta.

Le cuisinier poursuivit ses vociférations cruelles. Chaque fumet qui se présentait à ses narines devenait prétexte à vexation. Il rectifiait la force du feu, la consistance d’un fond, la disposition d’une garniture, puis s’en prenait aux piètres artisans de ces abominations culinaires.

- Vous êtes que des gâte-sauces. Des tournebroches de seconde catégorie.

Il assena un violent coup sur une planche à découper, saisit une botte de radis roses et l’envoya valdinguer à l’autre bout de la pièce. Il indiqua à un adolescent paniqué la touffe de feuilles velues et les petites racines charnues éparpillées par terre. Il hurla à dix centimètres de son visage livide.

- DE LA DÉLICATESSE, BORDEL !

Comme l’apprenti demeurait pétrifié, incapable de prononcer un mot ou de déplacer un membre, aussi inférieur soit-il, le cuistot se déchaîna.

- Les légumes, même ceux qui paraissent les plus simples, exigent du respect. Il y a mille fois plus de raffinement dans un poireau qu’il y en aura jamais dans ton cerveau mou, le crétin. Tu réalises ça, face de demeuré ? Le moindre salsifis procurera plus de plaisir à ta femme que le misérable spaghetti que tu caches dans ton slip.

Tous les gamins avaient cessé leurs activités pour écouter le gourou du goût déclamer ses vérités gastronomiques. Ils ressemblaient à une troupe de zombies espérant entendre la recette magique pour revenir à la vie.

- Une pomme de terre nouvelle renferme un monde de joie et de délicatesse. Elle peut sauver l’humanité de la faim et de la tristesse, si vous parvenez à en extraire sa quintessence. Rabelais nous invitait à « rompre l'os et sucer la substantifique moelle». Mais vous ne comprenez même pas ce que je dis, mes idiots. Les nourritures de l’esprit et du corps sont liées. Elles ne sont que grâce et enchantement. Et non graisse et emmerdements, tels que vous l’entendez.

À ce stade de son exposé, le chef accompagna sa démonstration de crachats en direction de ses sous-fifres. Leur simple présence le répugnait. Il les abominait. Il les vomissait copieusement et eux demeuraient interdits, ne sachant plus comment réagir. Fallait-il abonder en son sens ? Accepter l’humiliation ? Se taire encore, endurer toujours, subir à jamais ?

- Toi, le nabot, si je te dis 23 avril 1671, de quoi s’agit-il ?

L’interpellé ne connaissait pas la réponse. Il balbutia qu’ils étaient là pour apprendre la cuisine, et non l’histoire.

Le chef levait déjà la main pour corriger cet ignare, lorsqu’une voix douce jaillit de sous une toque.

- Le 23 avril 1671, Vatel, maître d’hôtel du Grand Condé, se suicida. Le poisson n’ayant pu être livré à temps pour un dîner offert en l’honneur du roi Louis XIV au château de Chantilly, il se sentit déshonoré et se transperça de son épée. On raconte que ce n’est qu’au troisième coup qu’il tomba mort.

Le cercle des aide-cuisiniers se resserra autour de l’auteur de cette réplique impeccable. Le marmiton se découvrit devant son patron, libérant une longue chevelure brune. La jeune fille ainsi dévoilée sourit en effectuant une sorte de révérence face à ses amis. D’où sortait cette beauté aux yeux noisette que le chef n’avait jamais remarquée dans sa propre cuisine ? Sa hargne aurait-elle émoussé sa sensibilité à la gente féminine ? Elle ressemblait à un ange.

Le cuisinier demeura bouche bée un court instant, avant de plier les genoux, fondant littéralement pour cette merveille qui l’avait touché en plein coeur. La jolie saucière attrapa alors des viscères de porc et les lui enfourna entre les lèvres en disant :

- Tiens connard, bouffe !

Cette fiction est issue du #14 spécial Bouffe | Hiver 2007
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http://www.urbania.ca/canaux/fictions/2173/tu-las-dit-bouffiTue, 03 May 2011 15:57:06 EDTchefboufferestaurantcuisineandré maroistu l'as dit bouffireportagehttp://www.urbania.ca/canaux/fictions/2173/tu-las-dit-bouffi
Le ruban à mesurer
Ses lourdes paupières abandonnent finalement le combat et il tâte aveuglément à la recherche du ruban. Pas encore assez! Il dirige son regard ailleurs pour oublier ce qu'il vient de vérifier, car le plafond-manège tourne à une vitesse ahurissante. Le simple effort de respirer le fait transpirer. Il tente de se regarder dans le miroir en face de son lit, mais pris de panique, il referme les yeux. Triple fuck! Il est en retard!

Il ouvre les yeux à nouveau, croyant avoir halluciné, mais l’image que lui renvoie la glace cristallise le sang dans ses veines en forme de glissade d'eau… Horreur! Ce n’est pas possible? Il baisse les yeux pour examiner son lourd corps, mais son champ de vision n’atteint même pas la pointe de ses pieds, ce dernier étant bloqué par son énorme abdomen. Il lève une main vers son visage, mais à la vue de ses énormes doigts potelés, il fond en larmes. Lui qui avait toujours été si athlétique… Lui qui s’entrainait trois fois par semaine au gym… Et le voilà gros. Mais en retard tout de même! Comment a-t-il pu devenir obèse si rapidement sans se rendre jusqu'au bout?

On cogne à la porte.

- Jack, t’es prêt?, lance Samuel, son ami, partenaire de covoiturage et collègue.
Jack tremble de peur, il n’est même pas capable de se lever. Comment pourrait-il aller travailler? Et même s’il en était capable, pas question qu’on le voit dans cet état. No fucking way! Il est en retard!
Mais ce que ce pauvre pachyderme n’a pas encore compris est que ceci est loin d'être un rêve… Que ce nouveau corps gonflable, aussi effroyable soit-il, n’est pas un prêt temporaire du sex shop, ni un mauvais sort que l’on peut enrayer avec un coup de baguette ou un prêtre-exorciseur…
- Jack, t’es OK, man?, relance Samuel sur un ton visiblement inquiet.
- Laisse-moi tranquille! Je n’irai pas travailler ni aujourd’hui ni jamais, réplique sèchement Jack, avec une inquiétante urgence dans la voix… Laisse-moi du temps! Reviens ce soir!

Soupirs d’exaspération dans le corridor. Marches descendues deux par deux dans l’escalier du petit immeuble à logement. Porte qui se ferme avec ardeur. Silence. Preuve d'amitié, compréhension.
Les centaines de minutes qui suivent sont aussi souffrantes qu’interminables. Même si son iPhone est fermé, les courriels s’empilent à la dizaine… On s’inquiète visiblement de lui, Samuel a dû avertir le patron. Et les clients, eux, s'en foutent.

Dans le minuscule loft de Jack, tous les efforts de l’homme transformé sont déployés vers un seul et même but : se lever. À tout prix! Absolument, il le faut, elle attend. Un membre à la fois. Profonde respiration. Découragements. Crise d’angoisse. Redoublement d’ardeur. Maux de cœur. Envie de vomir. Essoufflement. Détresse cardiaque. Coups de poing dans le matelas. Appel à l’aide? NON. Jamais de la vie. Fierté à la dérive. Rage. Dégoût. Terreur. Chagrin. Incompréhension. Champ lexical...

Debout. Enfin. Extrême fatigue. Assoiffé mais surtout AFFAMÉ par cette malheureuse traversée du désert de l’amertume. Une seule solution : manger. MANGER… Manger, jusqu’à ce que…
Il ne reste que quelques pas seulement avant d’arriver à destination. Avec une force herculéenne, il tire le frigo vers la table de la cuisine avant de se laisser choir sur une chaise. Le pauvre mobilier craque mais résiste à l’énorme poids qui l’écrase. Il prend le ruban à mesurer ; il y a du travail à faire!

La table est rapidement transformée en un buffet aux allures bizarres. Et que le spectacle commence… Aucune pitié pour son corps. Tout y passe dans un mélange à provoquer la nausée. Des restes. Des yogourts. Du fromage passé date. Un pot de sauce arrabiata pas encore ouvert. Rôts. Des cornichons. Des boulettes de viande. Du sirop contre la toux. Des sodas, beaucoup de fucking soda, sucre liquide par excellence. Flatulences. Un paquet de 36 saucisses à hot-dogs. D’une traite. C’est juste si l’emballage ne s’est pas retrouvé dans son estomac qui prend de plus en plus des airs de piscine à vagues, la pisse en moins… Un brocoli? NON! Trop santé… Bouteille de ketchup à la place, à l'image de sa vie de nègre. Douze œufs crus, et digestera… 

Mais soudain, un court-circuit intestinal se produit. Son corps n’est plus capable de supporter sa démente course vers l’empoisonnement volontaire… L'hippopotame du désert ne passera pas le prochain checkpoint, assis dans son Hummer, il a perdu la carte… Pourtant, il doit continuer. Ruban : la ligne d'arrivée est à deux doigts. Encore plus en retard…

Transpiration abondante. Yeux hors focus, comme ceux de la décoratrice qu'il aurait dû abattre et manger pour sauver du temps. Son corps entier est secoué par de vilains spasmes. Puis l’inévitable et pire scénario arrive pour le retardataire : retour à très grande vitesse de la marchandise ingurgitée de la part du client insatisfait. Watch out! Pas la force de se lever… Tel un geyser, de violents jets de diarrhée et de vomissures se retrouvent aux quatre coins du logis. Gâchis, gaspille, gaspacho!

En grand réaliste, Jack considère cet «avertissement-conséquence» comme un affront à sa quête. Il panique. La téléréalité The Biggest Loser peut bien aller se faire enculer, il vient de merder sévère… Alors il recommence de plus belle. Pas le choix. Il s’essuie la bouche avec sa manche, essaie de bouger sur sa chaise pour laisser s’écouler à l’extérieur de ses pantalons les restants d’excréments liquides qui refusent de quitter cet habitacle chaud et visqueux, et le voilà reparti...

Mais cette fois-ci avec des items nettement plus hardcore. Il verse donc deux litres de lait directement dans sa boîte de Froot Loops métallisée que sa maman lui a achetée à Noël dernier, y jette une poignée de cuillères réduites en minuscules morceaux par ses puissantes mains, un peu comme on écrase des paquets de biscuits soda dans sa soupe Lipton, et hop le tout est aspiré dans sa gorge insatiable. Sa mère ne lui a-t-elle toujours pas dit que le fer était important dans un régime équilibré?

Son regard scanne la table qui ressemble maintenant à un cimetière alimentaire. Le frigo est vide. Ruban : à un millimètre seulement de l'arrivée! Plus de bouffe! Détresse!

Un item attire alors son attention : la bouteille de Windex, restée toute la nuit sur la table après un ménage bâclé. Rapidement, le bouchon est dévissé et le contenu entier de la bouteille se fraie un chemin dans son estomac mutilé. Les habitués des soirées de shooters beat the clock viennent de trouver un adversaire de taille… Jack the patapouf is back on track!

Mais le liquide bleu n’a pas le temps de se rendre très loin avant que le corps de l’ogre en furie décrète un arrêt complet et total de ses activités gargantuesques. La grève physique et mentale, sans médicament. Et quelques secondes plus tard, un violent bruit résonne sur tout l’étage, celui de la tête de Jack qui percute la table tout en aspergeant celle-ci d’un mélange de vomi et de sang…

***
Quatre heures plus tard…

Samuel entre. Pas besoin de cogner. Il sait. Il pousse la porte et pose son paquet sur le sol. Gémissements. Samuel veut qu'elle apprécie et comprenne l'ampleur du sacrifice.

Jack a bien joué. Il a repoussé les limites pour la sauver. Elle respirera de nouveau, s'empiffrera jusqu'à ce que la nature, et non la sauvagerie, l'emporte. Samuel la délivrera.

L'appart ressemble à ce qu'il avait en tête : un film d'horreur. Il est habitué, pas de problème ; Simon, sa dernière victime, était encore plus cochon. 

Son coffre à outils en main, il s'approche du moribond, encore secoué par de légers spasmes. Il l'ouvre, en sort ses ustensiles, son napperon, son assiette et… son ruban. Jack a respecté ses instructions : 46-44-46. Le repas sera fameux. Ceci est mon corps livré pour vous!

Le paquet s'anime. Hurlements étouffés par le bâillon. Samuel la regarde avec curiosité. Que peut-elle donc avoir ? Soudain, il devine où ses yeux terrifiés se sont posés. Il comprend alors que c'est la nostalgie qui la fait se tordre de douleur. Il le sait, il était là, autour du sapin l'an dernier, lorsque le cadeau a été déballé.

Maman a reconnu la boîte de Froot Loops aux pieds du cadavre de son fils. ]]>
http://www.urbania.ca/canaux/fictions/2080/le-ruban-a-mesurerThu, 17 Mar 2011 10:38:19 EDTruban à mesurerroman noirmangergrosbouffereportagehttp://www.urbania.ca/canaux/fictions/2080/le-ruban-a-mesurer
On était wild. On avait peur de rien.
Cette année-là, j'avais rencontré une fille. En personne à part de ça. Folle jeunesse. C'était le bon temps.

Avoir su que les choses changeraient autant, j'en aurais profité tellement plus. Mais le présent, c'est jamais assez, jamais à la hauteur de nos rêves, des miens en tout cas. Le présent, on le vit bas, on se console en se disant que ça peut juste s'améliorer. Et puis des années plus tard, on comprend qu'on était dans le champ. Ça ne s'améliore pas, ça ne fait que changer, pas pour pire, mais pas pour mieux, et on devient nostalgique. On se retrouve à dire des choses comme « avoir su, j'en aurais profité tellement plus », des choses comme « c'était le bon temps ».

• • •

C'était en 2005, donc. J'étais dans un bar (un endroit un peu comme MSN, mais où les gens se rencontraient en personne), un soir de printemps plutôt bleu, tant du ciel que de l'esprit, contradiction humaine, il fait beau dehors, il pleut dedans. Je buvais une troisième bière, à saveur de bière et à essence spéciale de rien, et elle m'est apparue, comme une lumière ou un soleil ou un ange. Et tous les grisaillements que je broyais en dedans sont sortis, ne sont revenus que des mois plus tard.

Elle s'appelait Mélanie. Oui, je sais, il y avait des prénoms bizarres à l'époque.

On s'est parlé devant des verres pleins de vide pendant des heures pleines de rien. Le temps s'est arrêté pour que j'en profite, de Mélanie et du moment, des verres et de la vie. Quand la soirée s'est mise à faire soleil, un peu après quatre heures du matin, on s'est rendus chez moi pour faire semblant de dormir en se caressant. On a fait semblant pendant quelques minutes, puis les caresses ne suffisaient plus.

J'ai enfilé un condom. Juste un. On était wild. On avait peur de rien.

• • •

Mélanie était une fille d'une autre époque. Elle avait les cheveux longs (les cheveux longs !), était végétarienne (végétarienne !), avait le nombril percé (le nombril percé !) et chiâlait tout le temps. Pendant des semaines, on a vécu sans filet, cent milles à l'heure, sans arrêt. On ne se posait pas de questions, on laissait le temps nous dépasser, figés dans notre amour. On aurait pu mourir, là, on serait morts heureux, mais à l'époque ce n'était pas très in, mourir heureux. Alors on vivait heureux, en sachant que ça ne durerait pas éternellement, mais en espérant quand même.

On profitait de chaque instant comme si c'était le dernier. On ne travaillait que huit-neuf heures par jour. On mangeait des chips. On faisait du rollerblade dans le Vieux-Vieux-Montréal en portant simplement un casque, des protège-coudes, des protège-poignets et des protèges genoux. On était wild. On avait peur de rien.

Mais c'est toujours la même histoire. L'amour, le bonheur, ça s'évapore, un peu de chaleur humaine et ça s'évapore, tranquillement, sans qu'on s'en aperçoive. Un jour, il en manque, ça colle au fond, il faut gratter. Moi je n'aime pas gratter. Je jette.

Ça faisait deux ou trois mois qu'on était ensemble, Mélanie et moi, et tout semblait bien plein. Mais non. Bien sûr que non. Il a fallu un tour de char insignifiant pour que je le constate. Un tour vers n'importe où, pour le plaisir d'être ensemble. Je roulais vite, même si dans mon auto, il n'y avait que douze coussins gonflables. J'étais wild.

Mais Mélanie, ce jour-là, cette seconde-là, ne l'était plus, elle.

— Peux-tu aller un peu moins vite, Matthieu ?
— Pourquoi ? T'as peur ?
— Un peu.
— Ben là... Comment ça, t'as peur ? On est wild, nous. On a peur de rien, nous.
— Oui, je sais. Mais t'sais...
— Quoi ?
— Rien. Ralentis, ok ?

Pouf. C'est niaiseux comme ça. Une petite faille de rien, une petite peur de rien, et je voyais en elle plein de choses ordinaires que je n'avais jamais vues avant. Une cicatrice pas trop belle sur le coin de l'œil, une dent pas trop droite, la peur qu'elle ne devrait pas ressentir. Ce jour-là, j'ai arrêté de l'aimer, parace que c'était plus simple. Et parce que je savais qu'il y en aurait d'autres. J'étais jeune, j'avais toute la vie devant moi, je pouvais la quitter comme ça, et quelques jours plus tard, ou quelques semaines, j'en trouverais une autre encore plus belle, encore plus wild. Non ?

• • •

Non.

Je n'aurais jamais pu le prévoir, bien sûr. Mais avoir su. Avoir su. Quand j'ai quitté Mélanie, un jeudi soir de fin d'été, ça a été la fin de l'été. En une seconde, la fin du soleil, l'automne et ses tons de gris, la pluie, l'enfermement, pour un bout de temps, d'abord par envie, puis par nécessité. Comme si j'entrais dans une nouvelle ère, comme si ma génération avait été mise de côté par une autre génération, je n'ai jamais pu sortir de chez moi par la suite, besoin trop fort de rencontrer virtuellement, c'était comme ça. C'était la nouvelle façon de vivre, la nouvelle façon d'être près des gens, en étant loin d'eux. J'ai cru que c'était normal, je me suis dit que ça allait passer, que c'était un trip momentané. J'ai voulu être à la mode, MSN et webcams, et ça m'a emprisonné. Je ne suis jamais ressorti.

Et maintenant, je n'y peux rien. Tout ça, c'est des souvenirs, de l'embrouillage de passé, la vie qui existait, le monde qui n'existe plus. Je n'y peux rien. Si j'avais su, si on m'avait dit, j'en aurais profité tellement plus. Aimer en personne, toucher, voir l'autre pour vrai. J'en aurais profité tellement plus.

C'était le bon temps.

Ce texte est issu du #09 spécial Rétro | Été 2005 ]]>
http://www.urbania.ca/canaux/fictions/1945/on-etait-wild-on-avait-peur-de-rienWed, 16 Feb 2011 14:33:09 ESTamourpeur de rienon etait wildreportagehttp://www.urbania.ca/canaux/fictions/1945/on-etait-wild-on-avait-peur-de-rien
Je ne voulais pas te déranger
J’étais dans ta chambre, la semaine dernière. Il y avait tes Lego, tu t’en souviens? Tu les prendras pour tes enfants, ils les aimeront sûrement. Tu les adorais, toi. J’ai trouvé ton journal, aussi. Je n’ai pas osé le lire, mais je me suis dit que tu voudrais peut-être le récupérer la prochaine fois que tu viendras. Je l’ai laissé sur la table du salon.

Mes genoux me font souffrir. C’est pire qu’avant. Le médecin a dit la même chose que l’an passé, tu te souviens quand tu m’avais accompagné à la clinique. Il a dit qu’il n’y avait pas grand-chose à faire. Il m’a donné des pilules, d’autres pilules, j’hésite à les prendre.

L’herbe est longue dans la cour. Il faudrait la couper, mais je n’ai plus la force de démarrer la tondeuse, et l’ampoule dans le garage est brûlée. L’été passe trop lentement, on dirait que les jours allongent encore plus chaque année, que les nuits s’étirent, que chaque voiture qui passe dans la rue me réveille. Ta mère voulait toujours que je retourne le matelas, chaque deux semaines. Je ne l’ai pas fait depuis son décès.

Tu penses à ta mère, parfois, Sébastien?

Je me souviens, il y a quelques années, ta mère avait lu dans le journal que les vieux se suicidaient de plus en plus. Encore plus que les jeunes, disaient-ils. Elle était révoltée, elle ne comprenait pas. Je ne lui ai pas dit ce que j’en pensais. Je ne voulais pas qu’elle s’énerve davantage.

Juste avant son décès, elle m’a forcé à regarder les vieilles diapositives. Tu sais comment elle était, je n’ai pas pu refuser. On t’a revu, tout petit et bouclé, avec ta salopette. Et tout nu, tu te souviens de cette photo de toi tout nu à la piscine que tu détestais tant? On t’a revu, tout petit, sur la plage en Gaspésie, la crème glacée dans le visage. Ta mère a ri en voyant ces images. Elle ne l’a pas dit, mais je crois qu’elle a été satisfaite de sa vie, et de toi. Elle était paisible, le soir après les diapositives. Elle t’aimait, tu sais.

La veille de son décès, elle m’a fait promettre de rester là longtemps, de rester pour toi. Je n’ai pas pu lui dire non, elle m’aurait tué sur place. Je lui ai promis de rester en vie, mais je n’ai jamais été très bon pour tenir mes promesses.

La maison est grande depuis que ta mère n’est plus là.

Tu penses à moi, parfois, Sébastien?

C’était mon anniversaire, hier. J’aurais aimé te voir, ou te parler. Mais je ne voulais pas te déranger.

Je me sens seul. Il y a des pièces vides ici, des pièces que je n’ai pas visitées depuis des années. Il y a l’herbe qui pousse trop vite, et l’ampoule dans le garage, et tes enfants que je vois grandir sur des photos.

Je n’ai pas osé t’appeler, hier. Je ne voulais pas te déranger.

Mais ne t’inquiète pas, je ne te dérangerai plus, maintenant.


Ton père

Ce texte est extrait du #27 : Spécial âge d'or.

D'autres extraits : Édouard CarpentierLes enfants d'Auschwitz - portraits, Les enfants d'Auschwitz, Rebelles toujours, Ballade dans une vieille peau, Ma grand-mère suce des grosses queues sur Internet, Savoir quitter la table, Sugar daddy.]]>
http://www.urbania.ca/canaux/fictions/1541/je-ne-voulais-pas-te-derangerWed, 15 Sep 2010 11:34:09 EDThttp://www.urbania.ca/canaux/fictions/1541/je-ne-voulais-pas-te-deranger
Minuit quatre.
Tiens, le minuit quatre arrive. Près de moi, la foule passe à toute allure. On déchire mon petit cercle intime – un mètre cinquante. On trace. Un vent timide glisse sur mon visage. J’entends tout se mélanger. Le ronron des roulettes de valises. Les adieux infinis glissés à la va-vite dans une oreille désespérée. Le souffle lourd de la locomotive. Les promesses de se revoir bientôt. Un sifflet, au loin. Le claquement frénétique des tourniquets. Des portières métalliques. Des appels éperdus. Des bruissements d’habits. Les sons se marient et me dessinent un vrai décor, plus vrai encore que celui que vous voyez.

Qui peut bien quitter sa ville à minuit quatre ? Il faut être sourd pour vouloir quitter ce vacarme rassurant pour un silence infini et effrayant. Malgré tout, j’envie les voyageurs du minuit quatre parce qu’ils vont connaître la jouissance de déchirer les paysages muets, dans leur train hurlant. Ils vont apprendre que le minuit quatre a ce pouvoir immense de distraire le mutisme du monde entier, rien qu’en passant. Quel joli privilège ! Les voyageurs du minuit quatre sont tous en première classe.

Tiens, il va bientôt partir. Les derniers appels, les sifflets, les portes, le souffle, tout accélère. Puis passent les derniers. Les « ouf ! ». Les « il était moins une ». Ceux-là ont le souffle plus court. On piétine de fierté de n’avoir pas raté le minuit quatre, cette fois. Les retardataires sont mes préférés. Ceux qui courent vont plus quelque part que les autres.

Perçant définitivement l’agitation générale, une voix légère annonce le départ du train, me privant du même coup des tribulations de mes camarades de quai. Les alternateurs se mettent en marche. Le train se charge de toute l’énergie du monde, les bobines aspirent le carburant de la ville. La machine prend sa grande respiration, pour alors vider ses poumons d’un seul trait jusqu’à la gare prochaine. Le tohu-bohu de ce dernier train qui s’en va assomme ceux qui restent.

Lentement, le vacarme du minuit quatre se dissipe dans le clapotis des bruits de semelles. Les murmures des passagers perdus redeviennent mon paysage. Les formes possibles disparaissent, et il faut se refaire un monde. Il faut tendre l’oreille.
 
Écoutez bien... D'abord, il y a cette radio qui chante, là-bas, au fond. Une musique aiguë, amère. Une mélodie lointaine. Un rythme agressif et binaire. Zéro, un. Un battement qui donne la mesure à notre quotidien, qui nous fait taper du bout du pied le tempo de la société moderne. Une cadence excitante qui révèle notre aliénation au chronomètre, notre soumission à la seconde, notre allégeance à la minute. Si vous n’y prêtez qu’une attention moyenne, vous n’entendrez rien d’autre qu’un roulement sourd. Ce rythme deviendra dangereux, indigeste.
Alors, concentrez-vous. Videz-vous de cette angoisse inutile. Laissez les bruits circuler. Laissez le temps respirer. Fermez les yeux et écoutez avec attention toutes ces couches de bruits, comme autant de calques de dessins animés. Découpez chaque trame, comme on pèle un fruit. Disséquez l’ambiance comme si tout comptait. Vous peindrez le tableau magnifique d’un paysage horrible. Vous rendrez le morose plus coloré. Vous transformerez les teintes grisâtres en pastels doux. Les angles glacés deviendront des couleurs acidulées.
Inutile d’inventer. Ne créez rien. N’en imaginez pas davantage. Ne faites que recopier. Tout est là, sous vos cils fermés. Ce décor est caché sous vos paupières. Pour goûter le temps, voir est inutile, c’est entendre qui compte. Le regard est maladroit. Il dévore, emmagasine, empile. L’écoute est fine, attentive, sélective, secrète. Etre à l’écoute, c’est se bercer.

Vous êtes pressés, occupés, utiles ? Vous êtes de ceux qui passent ? Rassurez-vous, ce temps est aussi là pour vous. Ne vous dépêchez pas, il y en aura pour tout le monde. Cette minute à peindre est partout, entre vos yeux et nous – les autres. Jurez-moi de bien écouter. Une faune enfantine va se révéler à vous et tout l’amer du monde va devenir aussi sucré qu’un bisou de maman. Tenez, écoutez, là-bas.

Là-bas, près des portes, j’entends qu’on s’agite. Je sens qu’un noeud se forme. Je subis cette pression comme un battement profond. Je me lève et je tends l’oreille. Quelque chose cloche. Le monde autour semble intouchable. Je sens ce raffut infime me cogner entre les tempes. Je fais un premier pas en face, hasardeux, lourd. Une voix me surprend, juste en arrière.

« Oula ! Mon petit Monsieur, je peux vous aider ?
—  Il faut que je prenne mes affaires... Il faut que je m’en aille, réponds-je.
—  Ok. Bougez pas. Prenez bien votre canne… Et le gros sac vert, là, il est à vous aussi ?
—  Vous êtes gentil... J’ignore s’il est vert, mais je suis sûr qu’il est à moi !
—  Oh oui, excusez-moi.
—  Je veux juste sortir de cet endroit s'il vous plaît.
— ... je vous emmène. »

Ce texte est issu du numéro spécial Son | Automne 2004]]>
http://www.urbania.ca/canaux/fictions/1539/minuit-quatreTue, 14 Sep 2010 16:07:57 EDTsongareminuitreportagehttp://www.urbania.ca/canaux/fictions/1539/minuit-quatre
Maudit Français !Texte tiré du numéro 12 spécial Ethnies - été 2006

Dans la taverne enfumée, un silence de glace salua la remarque du Français. C’était un gars dans la quarantaine avec une barbiche de professeur de philosophie et une veste en velours noir trop ample pour lui. Il s’était accoudé au bar depuis à peine quinze minutes et sirotait tranquillement une pinte de bière blonde en lisant un roman de poche. Personne n’y avait prêté attention jusqu’à ce qu’il se permette de reprendre le grand Gilles en public. Ça allait forcément dégénérer.

- Le béret, t’es pas à la bonne adresse, me semble. Ici, on jase entre gens bien élevés. Je gage que t’avais pas remarqué ça, mon hostie d’épais! éructa celui qu’on venait de corriger.
Gilles devait peser deux cent vingt livres à jeun et son passé d’homme fort lui avait taillé des muscles herculéens qu’une solide couche de graisse dissimulait à peine. Il était entouré de deux énergumènes de son espèce, avec des cous de taureaux et des cuisses assez fortes pour tirer une locomotive. Le liseur ne pouvait noter ce détail, car il continuait à sermonner le géant sans quitter son bouquin des yeux.

- Les hosties, ce n’est pas épais. Bien au contraire. Hi, hi, hi, ricana-t-il.

Gilles asséna un coup du plat de la paume sur la table dont le bois se fendit sur toute la longueur du plateau. Le colosse était devenu blême.

- Non mais ça va faire, la baguette! On s’en sacre de tes jokes plates. Envoye, décrisse!

Il lui indiquait la porte, mais le minus se contenta de sourire en tournant une page. Puis il aggrava son cas de son ton pédant :
- Décrisse, dites-vous? C’est amusant, je ne connaissais pas cette forme verbale, probablement issue du Christ. Enfin, du «crisse», comme vous dites.

L’intonation suffisante acheva d’énerver le costaud. Il fit basculer sa chaise en arrière et se précipita sur le Français qui sirotait sa ale comme si c’était du Saint-Émilion.

- Mon tabarnak de Tour Eiffel, icite on regarde les gens quand on leur parle! Alors tu vas nous câlisser la sainte paix, gronda la bouche en haut de la montagne de viande.

- Tabernacle, calice : hum! Vous faites décidément dans le religieux par ici. Le clergé a dû vous…
Le petit n’eut pas le temps d’achever sa phrase ni de reposer son verre. Le battoir qui servait de paluche à Gilles le cueillit au niveau du sternum, le décolla de son tabouret comme s’il n’était qu’un vulgaire ballon gonflé à l’hélium et l’expédia deux mètres plus loin. Il atterrit sur le coccyx, droit comme un i, sans avoir lâché son livre ni le restant de sa pinte qui l’éclaboussa au moment de la réception.

Il secoua la tête, cherchant à comprendre ce qui s’était produit, puis porta la bière à ses lèvres et avala d’une traite le reste de la boisson maltée.
Les jambes écartées, les deux poings sur les hanches, Gilles le toisait, sûr de sa supériorité.

- Alors, le smatte de la parlotte, on se lance dans le vol plané sans parachute? T’aurais pu faire bobo à tes foufounes, se gaussa-t-il.

L’intrus demeura installé là, regardant à gauche et à droite, puis il retrouva peu à peu ses esprits et répondit du même air professoral à son interlocuteur.
- Les foufounes? Vous devez faire erreur, mon cher. Je n’en ai point. Ni une, ni plusieurs. Je suis un homme, voyez-vous, même si je suis un peu moins bien bâti que vous.

Gilles demeura interdit un court moment. Il ne comprenait plus ce que racontait l’autre énervant. Il cherchait à lui mêler les neurones ou quoi? Il espérait gagner du temps avant de s’enfuir la queue entre les jambes? Il pensait s’attirer la sympathie des autres clients qui contemplaient cet étrange bouffeur de cuisses de grenouilles?

- Qu’est-ce que tu racontes l’étrange? T’as pas de foufounes, toi? Et comment tu chies, alors? Par les trous de nez?

Une cascade de rires gras suivit la réflexion pleine de bon sens de Gilles. Le petit homme posa son verre sur le plancher, prit le temps de corner son livre à la page où il était rendu, puis se redressa, tout sourire. Il observa attentivement les clients mâles de la taverne, à la manière d’un ethnologue qui rencontre son premier Pygmée. Il semblait autant amusé qu’intéressé.

- Je saisis assez mal ce que vous racontez, mon ami. Et je ne mets pas là en cause votre accent que je trouve savoureux. Mais une foufoune, à mon humble connaissance, est un mot un peu vulgaire qui désigne le sexe d’une femme. Vous comprendrez donc bien que je n’en ai ni une, ni encore moins plusieurs.

Gilles écoutait le barbichu avec stupéfaction. Ce maudit visiteur s’adressait à lui comme s’il avait huit ans d’âge mental. Il était temps de remettre les pendules à l’heure de Montréal.
- Ah, tu me trouves savoureux, le Français. Regarde bien, je vais te montrer un truc que t’as encore jamais savouré. Tu pourras raconter ça chez vous, quand tu seras de retour sur ton fauteuil roulant, lança-t-il en serrant les poings si forts que ses phalanges étaient devenues plus blanches que des dents de métrosexuel.

De sa main gauche, il agrippa le nabot au collet et le souleva du sol pendant que sa main droite lui attrapait les couilles et les écrasait comme pour en extraire le jus.
Le petit couina de douleur.

- Pour vivre icite, le smatte, ça prend des gosses. Et t’as pas l’air d’en avoir des masses. Alors, disparais!

Gilles le lâcha d’un coup, telle une vulgaire guenille souillée. Les dents serrées, le visage livide, le Français rampa lentement en direction de la sortie. Il y a des fois où il faut accepter sa défaite. L’homme fort ramassa le roman qui traînait, en lut le titre en riant : «La nausée » de Jean-Paul Sartre, puis l’expédia en avant de celui qui tentait de se redresser.

- Bye-bye la Sorbonne! lâcha Gilles goguenard.

C’est alors que le gars se retourna, l’air sérieux, se grattant les poils du menton. Il demanda :

-    Je ne comprends toujours pas votre histoire de gosses. Parce que justement, j’en ai des gosses : deux adorables petites filles. Pensez-vous qu’elles pourraient s’acclimater à votre rusticité?]]>
http://www.urbania.ca/canaux/fictions/1461/maudit-francaisThu, 26 Aug 2010 10:21:33 EDTlinguistiquequebecfrançaisreportagehttp://www.urbania.ca/canaux/fictions/1461/maudit-francais
Refaire sa vie
Il était presque 23 heures, elle était fatiguée, elle voulait juste rentrer chez elle au plus vite.
– Bonsoir, madame Palatino.
Elle sursauta. D’où sortait cet homme qui semblait la connaître ?
– Euh, bonsoir...
– On ne s’est jamais vus avant, mais, crois-moi, on va faire connaissance.
Les bouches noires du canon double d’un fusil surgirent de sous son vieil imperméable en nylon beige.
– Suivez-moi. Je ne vous ferai pas de mal, mais n’essayez pas de fuir. Je m’appelle Christian, précisa-t-il.
Comme si connaître son prénom pouvait la rassurer.

Il fallait que ça tombe sur elle : un déviant qui l’enlève juste après son cours du lundi soir. Elle se mit à trembler comme une feuille, alors qu’il la poussait de la pointe de son arme en direction d’une abominable Ford Focus rouge sangria. Il lui ouvrit la porte côté conducteur et la menaça tout le temps qu’il contournait l’avant du véhicule.

Trente-cinq minutes plus tard, après un trajet silencieux, il lui indiqua l’allée de garage devant un bungalow au nord de Laval.
Le quartier était tranquille et personne ne les vit entrer dans la maisonnette.
– Que voulez-vous, Christian ? Me violer ? Alors, faites ça vite et laissez-moi repartir tranquille.

Il secoua la tête négativement, vexé, et la poussa vers la chambre, où un homme était ligoté et bâillonné sur le lit. Il devait avoir 50 ans, les cheveux rares et grisonnants, des souliers en cuir noir, une chemise blanche maintenant fripée et un jeans Diesel.

Christian attacha les chevilles de la nouvelle venue avec des menottes, puis fi t les présentations :
– Madame Palatino, professeur de design graphique, voici monsieur Mercier, professeur de design industriel.
Il libéra la bouche du prof qui se mit à l’invectiver :
– Qu’est-ce que vous voulez ? Relâchez-nous immédiatement ! Vous vous êtes mis dans une méchante merde, croyez-moi.
– Je le sais.
Christian s’assit sur une chaise bancale et les considéra, l’air abattu.
– Vous êtes ma dernière chance. Vous êtes les seuls qui pouvez m’aider.
La femme écarquilla les yeux.
Christian reprit d’une voix monocorde :
– Ma femme m’a quitté la semaine dernière. Ça faisait des mois qu’elle me répétait que je n’avais pas d’allure.
– Qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ? marmonna Mercier. Je ne la connais pas, votre femme.
– J’ai décidé de refaire ma vie.
Un coup d’oeil à la décoration de la chambre suffi sait à comprendre ce que sa femme reprochait à son allure. Un tapis à pois mauves avec un jeté de lit doré, ça peut gâcher une nuit de noces. La pauvre.
– Je veux tout refaire : ma garde-robe, mon attitude, mes habitudes... J’ai besoin de vous pour redesigner ma vie. Mon existence est trop horrible.
Je suis nul. Vous devez me guider, menaça Christian.

Et ce disant, il rétablit l’équilibre du fusil de chasse qui menaçait de glisser de ses genoux.
– Mais... on n’est pas des modélistes, ni des conseillers en look. On est des professeurs d’université en...
– Vous êtes professeurs en design, monsieur Mercier. Parmi les meilleurs spécialistes à Montréal, il paraît. C’est pour ça que je vous ai sélectionné sur le site Internet de votre école. Le design, c’est l’esthétique des choses.
– Pas seulement ça, s’enflamma le cinquantenaire ligotée. Dans mon champ d’étude, le design industriel, par exemple, on s’intéresse autant au style qu’à l’usage. La forme et la fonction sont indissociables.

Christian sourit tristement.
– C’est justement mon problème. Ma vie est désorganisée, mal foutue et laide. Je dois la repenser de A à Z, l’embellir... je vous l’ai expliqué plus tôt.

Un court silence suivit cet aveu. Madame Palatino baissa la tête, découragée. Christian avait perdu la raison. Ils ne sortiraient pas facilement de cette galère.
– Écoutez, je suis professeur de design graphique. J’apprends à mes étudiants à concevoir et réaliser des affi ches, des couvertures de livres, des sites Web, des logos… Je leur enseigne les règles typographiques. Même avec la meilleure volonté du monde, je ne vois pas comment je pourrais vous tirer d’embarras, Christian.
– Votre pouvoir est énorme. Regardez.

Il se leva et fit glisser la porte du placard. Il saisit ensuite les vêtements suspendus et les balança l’un après l’autre sur le tapis aux taches lilas.
– Ma femme trouve ça laid, mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi. Quand sait-on que c’est beau ? Expliquez-moi comment choisir. Madame Palatino, parlez-moi des couleurs qui s’harmonisent, des formes qui m’avantageraient, des erreurs à éviter, des insultes au bon goût que vous sanctionnez dans les exercices de vos étudiants.
– Mais ça va prendre des mois avant d’arriver à un résultat.
– Alors, ne perdons pas de temps : commencez tout de suite, répondit Christian.
– Vous n’y arriverez jamais, lâcha Mercier en contemplant la masse de fringues hideuses en tas sur le sol.



Christian marqua un temps d’arrêt, ouvrit ses lèvres, les referma, puis bondit sur Mercier et commença à l’étrangler. La haine lui sortait par tous les pores de la peau. Une véritable bête furieuse.
– Pourquoi n’en serais-je pas capable, moi ? Parce que le design est réservé à ceux qui ont de l’argent ? Aux bourgeois dans votre genre ?

Mercier perdit connaissance. Christian alla chercher une serviette mouillée qu’il lui colla sur le front, puis lui asséna une série de petites claques qui le réveillèrent.
– Allez-y doucement, Christian. Il ne voulait pas dire du mal. Il ne parlait pas de vous en particulier, s’interposa Palatino. C’est un travers de professeur : on repère vite les élèves qui ont le plus de potentiel.
– Mon cul, oui, se contenta de répondre son ravisseur. Il me prend pour un con.
Le spécialiste industriel reprit peu à peu ses esprits.
La professeure s’assit à son côté pour s’assurer qu’il allait bien.
– Bon, finis les enfantillages. Allons à l’essentiel.

Sans lâcher son fusil, Christian écarta les deux bras à l’horizontale.
– Qu’est-ce qui cloche le plus chez moi ?

Les deux universitaires le détaillèrent : une coupe de cheveux issue d’un souvenir lointain de John Travolta dans Grease. Une chemise jaunasse avec un col à piquer des gauffrettes, un pantalon bourgogne à la coupe indéfi nissable et des souliers en daim vert pâle aux coutures apparentes.
L’ensemble ne s’apparentait à rien en particulier. Certains se créent une dégaine en mélangeant les genres et les époques, mais on sent que c’est voulu. Dans le cas de Christian, ça relevait du n’importe quoi, de l’improvisation. Un pur suicide vestimentaire.
Ils éclatèrent de rire, ce qui le blessa à mort. Il se livrait à eux et voilà qu’ils se foutaient ouvertement de sa gueule. Il planta le canon du flingue dans les narines de Mercier.
– C’est pas drôle. Compris ?
Le professeur hocha la tête.
– Je vous écoute. Si vous enseignez le design à des jeunes de 19 ans, je devrais être capable de comprendre.

Palatino se racla la gorge, planta ses yeux dans ceux de l’handicapé du goût et se lança :
– Prenons par exemple votre fusil de chasse. Il est ordinaire, mal entretenu et grossier. On ne lit pas la marque. Sa forme a été dessinée par
un sous-doué de la ligne. Alors qu’il y a tellement d’armes racées et effi caces, pourquoi avoir choisi cette horreur ?
– C’est le fusil de mon père. J’ai pris ce que j’avais sous la main, voilà tout.
– Première erreur : il faut réfléchir, ne pas céder à la facilité, allier l’esthétique à l’usage. Le design est un art appliqué.
– Je n’y connais rien en armes.
– Deuxième erreur : vous auriez dû consulter des dizaines de catalogues de fabricants de fusils et de carabines, au lieu de vous précipiter sur
le premier shotgun venu. Moi non plus, je n’y connais pas grand-chose, mais je suis certaine qu’il existe beaucoup de livres sur le sujet à la Grande Bibliothèque. Si vous aviez pris la peine de creuser, vous auriez pu découvrir des informations sur l’histoire des fusils, les fabricants, les coutumes de leur pays d’origine, l’architecture des villes où ils sont fabriqués… Ça ne vous aurait rien coûté de la consulter et vous auriez évité cette impardonnable faute de fadeur.
– Ça demande beaucoup de recherche, s’inquiéta Christian. Si à chaque fois que je dois acheter des bobettes ou un paquet de sucre, je dois reconstituer la généalogie des ouvriers et les influences graphiques des pays limitrophes, je ne suis pas sorti du bois. Je n’ai pas envie de refaire ma vie dans 20 ans.
– Nous non plus, remarqua Mercier en reprenant du poil de la bête.
Christian le foudroya du regard, mais déjà Palatino enchaînait :
– Autre chose : comment pouvez-vous rouler dans une voiture fuchsia ?
– C’était la moins chère sur les PAC.
– Troisième erreur : l’argent ne doit pas être le seul guide de votre sélection.
– Facile à dire, soupira Christian.
On sentit le trio prêt à céder au découragement.
D’évidence, Christian ne changerait pas du jour au lendemain. Il aurait mieux fait de chercher sur Internet une fille inculte, ou une aveugle.
– Vous n’avez pas faim ? demanda l’homme sans goût. La nuit risque d’être longue...

Il se leva sans attendre de réponse, ferma la porte de la chambre à clé et les abandonna ainsi. Il se pointa un quart d’heure plus tard avec un plateau chargé de deux assiettes fumantes.
– Le souper des professeurs est servi, s’écria-t-il avec une bonne humeur feinte.
– C’est quoi ? s’inquiéta Palatino.
– Patates pilées, sauce brune, croquettes de poulet.
On fait ça à la bonne franquette.
Mercier grimaça.
– Non merci, je suis allergique au congelé. Christian releva le fusil dans sa direction.
– Moi, je suis végétarienne, renchérit Palatino.
La figure de Christian se décomposa.
– Vous commencez à me faire chier avec vos leçons de pédantisme. Je vous ai demandé de m’aider, pas de jouer aux snobs. Ce n’est pourtant pas si compliqué.
– Laissez tomber, Christian, vous êtes hors concours, railla Mercier.

Christian blêmit et sans ajouter un mot, il appuya sur la détente de son arme moche. La giclée de plombs explosa la face du prof, propulsant des morceaux d’os et de chair sur les quatre murs recouverts d’un papier peint à rayures roses et vertes.
– C’est-tu assez graphique pour vous, ça ?

Christian toisa la survivante, impassible. Il observa son propre visage constellé d’hémoglobine, dans le miroir accroché derrière la porte. La détonation avait déclenché un processus irréversible.

Pour la première fois dans sa minable existence, il avait de l’allure avec son arme brandie et ses traits décomposés.

Il ressemblait enfin à quelqu’un.

– Alors ma belle, comment trouves-tu ma nouvelle race d’assassin ?

Palatino se mit à hurler de manière hystérique. Le contenu de la seconde cartouche l’atteignit à bout portant, transformant son joli minois en un sombre magma collant.

Christian replaça une mèche poisseuse et ricana à l’adresse de son reflet. Il lécha une goutte de sang sur sa joue et attaqua la purée en sifflotant.

Sa vie venait enfin de changer de perspective.

Les deux professeurs de design avaient vraiment fait du bon boulot.]]>
http://www.urbania.ca/canaux/fictions/1439/refaire-sa-vieWed, 18 Aug 2010 15:52:22 EDTdesign industrieldesign graphiquepsychopatedesignerreporthttp://www.urbania.ca/canaux/fictions/1439/refaire-sa-vie
J'aurais tellement dû la frencher
Abitibi signifie partage des eaux.

Un champ à l’abandon, l’herbe haute, les débris, les clôtures défoncées et les écrans jaunis. Puis, un autre champ. Et un autre. Des fantômes de banquettes arrière tachées, des arbres à popcorn pas arrosés, l’écho d’une mauvaise traduction. Il y a, dans ces terrains vagues, de vagues relents d’une époque que j’ai tuée. Parce que c’est moi qui ai détruit, un à un, les ciné-parcs. Je suis responsable de tout ça.

Je le sais. Je suis désolé.

La première fois, c’était en mille neuf s’en fout, je devais avoir une douzaine d’années. Ma mère venait de me donner dix dollars, j’étais riche. Zoé allait baver devant le bling de mon bolo, acheté plus tôt au magasin de l’autre coin. Je lui paierais une trois-sirops, la Slush Puppie des sultans. Oui, elle allait baver.
– Beau bolo, qu’elle avait dit en me voyant sur le trottoir devant chez elle, après souper.
– Merci.
– On fait quoi ?
– As-tu soif ? As-tu chaud ?
– Non, pas vraiment.

Damn. Le plan de slush romantique tombait à l’eau. Il faut toujours penser plus. Un plan B. Jusqu’à Z, des plans tout le tour de la tête, ça prend toujours des plans avec les filles. Je n’en avais pas. J’ai donc lancé la première idée qui m’a traversé le vide du crâne. Ce jour-là, le jour du dix dollars dans ma poche, j’ai emmené Zoé au cinéparc. À pied.

On a sauté par-dessus la clôture en riant, et on s’est retrouvés dans le champ aux grands écrans. Il faisait noir pâle, début de fin de soirée, milieu du début du programme double. Van Damme donnait des coups de pied partout tout le temps. Zoé tenait ma main moite, et moi, la sienne sèche. Mon coeur battait fort, mélange d’infraction à la loi des ciné-parcs et de cette étrange impression que Zoé me bouleversait un peu plus chaque jour et que j’aurais mal pour l’éternité.
On a fouiné autour des autos, en silence, regardant à travers les vitres en essayant de ne pas être vus. Tout le monde frenchait.

C’était ça, le ciné-parc de mon village. Un haut lieu de frenchage. Échanges de bave. Zoé souriait.

J’avais envie d’essayer, moi aussi. Je n’avais jamais embrassé une fille de ma vie. J’étais gêné. Je tournais ma langue dans ma bouche, à moitié pour ne pas dire n’importe quoi, à moitié pour m’échauffer. Zoé m’a traîné dans le bed d’un pick-up, en silence. On s’est blottis dans un coin, pour passer inaperçus, et on voyait juste une petite partie de l’écran. Pendant une heure, on n’a pas bougé. Pendant une heure, j’ai voulu, j’ai voulu, mais je n’ai pas été capable d’embrasser Zoé. Trop chicken. Puis le film s’est terminé, le pick-up a démarré, on a sauté sans trop se casser la gueule, en riant un peu.

On est rentrés au village sans dire un mot.

Quand on s’est séparés, chemin Duguay, Zoé m’a fait un tout petit sourire, presque plat, et a dit « bye », platement. Je m’étais planté. Dans le royaume des lèvres collées, j’avais choké.
En quinze ans, j’étais le premier gars à n’avoir pas frenché au ciné-parc de mon village. Deux mois plus tard, le ciné-parc fermait. Un an plus tard, Zoé ne me saluait même plus quand on se croisait.

J’ai attendu quatre ans avant de remettre les pieds dans un ciné-parc. On avait déménagé à Vaudreuil, j’avais 16 ans, des poils un peu partout et les clés de l’auto de ma mère dans les mains. Il n’y avait plus dans ma tête que des traces pâlies de Zoé, des vapeurs d’échec, rien pour me retenir de répandre mes hormones sur la peau de la sulfureuse Mélanie.
– Embarque, je t’emmène au ciné-parc.

J’étais sûr de moi. Déterminé à conjurer le sort, à redonner au cinéma en plein air ses lettres lumineuses de noblesse dégoulinante. Mélanie me voulait, je le savais parce que le grand
Stéphane me l’avait dit. On allait frencher.

Mais on n’a pas frenché.

Elle m’a repoussé, s’est poussée. J’y étais allé un peu fort, un peu fringant, un peu trop confiant. Je me suis retrouvé seul dans la voiture de ma mère, devant un film de guerre, avec l’envie de vomir toutes les réglisses rouges du monde.

Un mois plus tard, été 1988, le ciné-parc de Vaudreuil fermait définitivement ses portes. Pendant dix ans, après ça, je me suis tenu loin de ces temples de la salive — celle des autres, manifestement. Je me suis contenté d’embrasser des filles dans le confort des motels, des backstores de quincailleries, des planchers chauffants, des bars en bois rond et des toilettes
de stations-service.

Jusqu’en 1998. Cet été-là, je sortais steady avec Marie-Claude, menue merveille pleine d’énergie et de sexe, qui me suivait sur la route du Québec pour le plaisir de me suivre. De passage à Beauport, un soir où il ne se passait rien, elle a suggéré qu’on aille au ciné-parc. J’ai dit oui, cave que je suis. J’ai même poussé l’audace jusqu’à imaginer qu’elle voudrait me frencher. Que je n’avais qu’à laisser la soirée passer, et qu’elle se pencherait vers moi et m’arracherait la langue avec ses lèvres, qu’il s’en suivrait des cochonneries susceptibles de briser une suspension. Quand elle s’est tournée vers moi, entre les deux films au programme, j’étais sûr que ça y était. J’allais frencher dans un ciné-parc.
– Chéri, il faut qu’on se parle.

Le ciné-parc de Beauport a fermé ses portes en septembre 1998.

Celui de Grand-Mère, en 2000, quelques semaines après que « j’aimerais mieux qu’on reste juste amis ». Celui de Laval, en 2004, deux mois après que « mon chum le prendrait pas ». Celui de Châteauguay, en 2005, trois jours après que « je peux pas croire que tu pensais que j’étais hétéro ». Celui de Saint-Georges, en 2008, un mois après que « hahaha, t’es drôle, toi ». Et celui de Sainte-Luce, la semaine passée, cinq semaines après que j’y sois allé seul, pour me changer les idées.

Tout ça, c’est ma faute. Je les ai tous jinxés. Dans un ciné-parc, on frenche. Pas moi. J’ai détruit le karma de l’industrie du cinéma à ciel ouvert. La fin d’une ère, par ma faute. Je suis désolé. Ce soir, je suis à Val-d’Or. Ici, le ciné-parc est fermé depuis longtemps. Ici, je ne suis pas un danger. Soirée tranquille, il y a Annie, à mes côtés, qui pose sa main sur ma cuisse, ses lèvres dans mon cou. On est au bar, quelques quilles vides sous les yeux, il fait chaud, ses cheveux sont beaux. J’ai envie de ses lèvres. De sa main sur ma nuque. De sa bouche au complet.
– Suis-moi, que je lui dis.
– On va où ?
Je la guide jusqu’à mon camion. Elle monte.
– Es-tu en état de conduire ?
– Non.

Je démarre. On roule croche pendant quelques minutes, jusqu’au ciné-parc abandonné. J’avance doucement, renverse la grille rouillée, et stationne le camion devant l’écran. C’est ce soir que ça se passe. J’éteins le moteur et me tourne vers Annie. Elle me regarde sans trop savoir ce qui arrive.
– Embrasse-moi, que je lui demande doucement.

Elle se penche vers moi en souriant. On frenche. Longtemps. Le temps d’un programme double. Le temps pour Van Damme de tuer mille méchants.
On frenche et c’est bon, dans un ciné-parc qui n’existe plus, au milieu des mauvaises herbes et des enseignes rouillées. Tout est là, tout ce que je n’ai jamais eu.
– As-tu soif ? As-tu chaud ?
– Oui, un peu.
– Veux-tu une slush ?]]>
http://www.urbania.ca/canaux/fictions/1430/jaurais-tellement-du-la-frencherThu, 12 Aug 2010 14:40:18 EDTfrenchciné-parcreportagehttp://www.urbania.ca/canaux/fictions/1430/jaurais-tellement-du-la-frencher
L'amour est aveugle
Des mouches tournent autour des morceaux de viande morte abandonnés sur la table  de cuisine du couple septuagénaire résidant sur l’Avenue du Souvenir dans la ville de Purla. Tableau familier.

Des mouches tournent autour du corps de 16 ans trop bronzé gisant à ses pieds. Respiration sourde, yeux exorbités, seins pointant leur malaxeur, sexe ravagé. Le soldat remonte son pantalon, remercie bêtement sa chienne d'un regard fuyant et pousse la porte de bambou laissant filtrer les lames du soleil. Elle s'évanouit. Lui, s'en va tirer du Viet. 

Le repas n’était pas encore dégluti qu’un changement d’agenda les a soudainement propulsé vers la chambre à coucher.

Une longue traînée de vêtements guide vers l’emplacement de l’acte fraîchement terminé. Devant le lit, Simon contemple Anne. Silencieuse, elle est couchée sur le côté. Blessée? Honteuse? Fâchée? Qui sait? Simon revoit leur dernière galopade et ne comprend toujours pas ce qu’il aurait pu faire d’incorrect. La chambre est d’une froideur glaciale malgré l'aube dorée. Oui, il aime les choses crues et brusques, mais Anne devrait le savoir depuis le temps qu’ils partagent leur bain... Rien de nouveau sous le soleil. Qu’elle boude donc toute seule alors…

Le soldat a envie de retourner sur ses pas pour lui demander "pourquoi ce regard d'animal battu"? Mais il se sent encerclé dans cette jungle qui n'est pas la sienne, où il erre comme Thésée dans le labyrinthe. Si seulement il pouvait y retourner pour l'étrangler avec son fil d'Ariane et ressortir de ces limbes dans lesquels «ils» l'ont fourré…

DEUX JOURS PLUS TARD…

Simon tourne en rond dans le logement beaucoup trop petit du couple.?La vaisselle est lavée et serrée depuis belle lurette et il y a Anne qui ne se lève toujours pas. Simon s’impatiente et tape du pied. Quelle feignasse! Devrait-il s’excuser auprès d’elle? Lui filer des taloches? S’il faisait les premiers pas, c’est en quelque sorte comme s’il reconnaissait ses torts alors qu’il n’a absolument rien à se reprocher.

Il se revoit encore en train de la prendre par derrière et sert les poings de bonheur. Anne, le dos cambré, le crâne renfoncé dans la tête de lit et les jambes tremblantes sous l’effet de mitraille des puissants coups de bassin de Simon. Au bord de l’orgasme, il ne souvient plus très bien si elle a pleuré de plaisir ou de douleur.

Son sexe gris foncé n'a pas une forme qu'il aime. Il se force presque à la posséder. Quel affront de sa part! Quelle insulte lui fait-elle, lui qui se démène comme un diable dans la rosée fumante des combats de la veille… Pourquoi est-elle si mal constituée, pourquoi imagine-t-il sans peine son squelette sous sa peau trop mince? Il a l'impression de pilonner un cadavre en décomposition… Saleté de peuple de merde, microbes mal nourris… Le soldat se félicite presque d'être venu raser cette abomination de la surface du Globe.

Seul avec une dérangeante érection au beau milieu du salon, Simon a besoin de changer d’air. Oublions Anne, elle n’a montré aucun signe de vie depuis trop longtemps déjà…?«Feignasse, tu ne mérites même pas de me voir nu…» Pour se changer les idées et surtout faire taire son membre au garde-à-vous, il quitte le logement. De toute façon, on s’ennuie à mourir ici! En fermant la porte derrière, il est frappé par l’ambiance fade qui règne entre les quatre murs de son chez-soi. Dehors, la vie renaît…

Le soldat pousse la porte de bambou qui grince comme les gonds de l'adolescente… La jungle l'avale.

Frustré, inquiet, confus  et visiblement toujours excité - Simon doit trouver une manière de calmer sa libido. Pas question de se tripoter dans une ruelle… Oublions le café du quartier aussi. Direction: La Chatte Rouge, bar de danseuses du coin. Anne ne connaît pas, mais Simon y est un client régulier. Espérons que Vénus sera là…

Si seulement elle avait pu jouir sur son lit boueux…

Arrivée au bar. Paiement du frais d’entrée. Salutations diverses. Comme à l’habitude, Vénus, une belle grande rousse aux seins exceptionnels, au corps divin et au sexe enivrant, s’approche de Simon comme un fauve. Elle se passe un doigt dans la chatte et s’assure de lui fourrer son majeur imprégné de son nectar sous le nez pour l’attirer vers son repère. Un peu comme on attire un requin en saignant…

La table où Vénus travaille est la seule qui possède une nappe qui touche à terre. Même scénario qu’à l’habitude, Simon sirote une bière d’une main et masturbe Vénus avec l’autre. Les autres clients demeurent muets, mais seul un fou serait incapable de décoder cette petite mise en scène qui empeste le tripotage à plein nez… L’évidence même, comme dirait l’autre. Vénus laisse donc le vieux lui passer un doigt dont l’hygiène est douteuse. Elle fronce les sourcils et se cache les conduits nasaux, mais avec le pourboire qu’il lui laisse à la fin de leur petite séance charnelle, elle a intérêt à se taire et à le laisser faire.

Le soldat n'aurait jamais laissé un ennemi lui tirer dessus. Immortel. Blindé. Cuirassé. S'il avait voulu frire tous ces jaunes trop maigres pour leur faire plaisir, il n'aurait pas hésité une seconde.

De son côté, la déesse du bar a détaché la fermeture éclair de son client et s’affaire à manipuler l’engin gonflé à bloc de monsieur. Ni vu ni connu. Plus ses mouvements de poignet augmentent de cadence, plus Simon boit sa bière rapidement. Agitation. Grognements. Explosion inévitable. Prévisible comme pas un, Simon cale sa consommation au moment d’éjaculer sous la table, en essuyant son membre repu avec le bord de la nappe avant de quitter.

Le soldat en tenue de camouflage a conscience de tout. Même s'il foule les terres hostiles de l'inconscience.

Sur le chemin du retour, Simon, toujours désireux de se faire pardonner, décide d’arrêter à la boulangerie du quartier pour acheter son pardon: une tarte à la citrouille. La meilleure au monde et la préférée de son épouse.

Au moment de monter dans l’ascenseur de son bloc appartement, il croise Henri, son voisin de palier chargé comme un mulet. Simon retient la porte pour laisser le temps à ce dernier d’embarquer avec lui.

Le soldat a toujours eu le sens de l'entraide, même en situation désespérée.

-    Bonjour!, dit le voisin. Quoi de neuf?
-    Rien de spécial. Je suis allé acheter une tarte à la citrouille pour Anne.
-    Comment va-t-elle? demande Henri. Vous la saluerez pour moi, ajoute-t-il.
-    Elle est très tranquille ces jours-ci, répond Simon, un peu fatiguée. Je ne manquerai pas de la saluer pour vous.

Avant d’arriver au dixième étage, Henri poursuit…

-    Écoute, dit le voisin. J’ai remarqué qu’il y avait une drôle d’odeur sur l’étage ce matin et je me demandais si tu avais remarqué quoi que ce soit d’anormal de ton côté? Je sais que la voisine aime bien cuisiner indien, mais merde…

Le soldat ne sentait plus le napalm quelques jours après être débarqué en territoire hostile. Inutile. Tant que les palmiers se consument…

-    Non, je n’ai rien remarqué qui sorte de l’ordinaire. Si je découvre quoi que ce soit, je te le ferai savoir.
-    D’accord. J’espère qu’Anne va aimer sa surprise. J’en meurs d’envie aussi, de dire Henri avant de laisser Simon rejoindre sa douce.

Simon entre dans son appartement et referme la porte derrière lui. En passant devant la chambre à coucher du couple, il s’arrête et observe tendrement Anne. Aveuglé par l’amour qu’il a pour elle, il n’avait même pas bronché en respirant l’horrible odeur qui émanait du corps verdâtre depuis… il ne se souvenait plus.

Ah, comme il aurait aimé y retourner pour lui demander "pourquoi ce regard?!" Pourquoi ne lui rendait-elle pas ses caresses?
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http://www.urbania.ca/canaux/fictions/1341/lamour-est-aveugleMon, 05 Jul 2010 12:14:16 EDTâge d'orvietnamAlfred Balconmefisto fêléreportagehttp://www.urbania.ca/canaux/fictions/1341/lamour-est-aveugle
Le dernier gars
J’ai tourné au hasard dans la ville, tentant de rencontrer femme qui vive. Ça commençait à reni?er le faisandé partout où je me pointais. Je me pensais perdu, sans but, sans dessein. Et tout à coup, j’ai senti une immense libération en moi. Je n’ai pas tout de suite compris ce qui se produisait. J’aurais dû être angoissé, me demander pourquoi j’avais été choisi pour jouer au miraculé. Pourquoi les habitants de la Terre avaient pro?té de mon sommeil trop profond pour participer à cet auto génocide collectif ?

Étais-je le nouveau messie? À quoi bon: il n’y avait plus aucun damné à sauver, zéro Indien à convertir, pas un seul terroriste à ramener à la raison.

Mais alors, pourquoi cette soudaine sensation de béatitude ?

Aucune pression, plus de stress. J’étais en?n débarrassé de tout ce fardeau bien pensant qui m’empêchait de jouir en paix depuis ma première communion. Adieu les curés, les politiquement corrects, les œuvres, les bénévoles, le respect hypocrite et les convenances. Je n’avais plus de compte à rendre à personne. J’allais pouvoir me lâcher comme jamais je n’avais osé.

En route pour les fantasmes coriaces.

Je suis monté dans le gros Hummer jaune canari, stationné sur le parking rue Saint-Paul. Les clés étaient dans la cabine du gardien du stationnement, bien en évidence. Le pauvre gars avait déjà été à moitié bouffé par les rats. Un trépas à l’image de sa misérable existence: sordide et étriqué.

Le monstre polluant a bondi.

Les 316 chevaux ont fait décoller les trois tonnes de ferraille. J’ai écrapouti une New Beetle, la transformant en modèle réduit pour morveux de banlieue. Je déteste ce type de bagnole conduite par des filles contrôlantes. Le genre qui te ré-explique chaque matin pourquoi il faut manger tes fruits avant tes œufs.

J’ai foncé au centre-ville pour aller exploser la vitrine de La vie en rose. Les mannequins en tenue olé olé ont giclé dans tous les sens. J’ai toujours eu envie de savoir ce que ça faisait de se saper en pute. Avant la catastrophe, j’aurais fait ça et on m’aurait pris pour un dangereux déviant. On m’aurait gentiment souri, condescendance de merde, jugement muet, judéo-christianisme castrateur.

J’ai en?lé un soutien-gorge 36d en dentelle violette par-dessus mon t-shirt à l’effigie des Chiefs de Laval. La classe, man.

J’ai mis un string hyper moule-boules et j’ai conclu en me barbouillant les lèvres d’un rouge carmin épatant. Je me suis aussi aspergé de parfum, car
l’odeur doit être aussi sexy que l’allure.

Je suis remonté au volant du 4x4 éjaculateur de CO2. Le V8 a vrombi. Même à Kyoto, ils étaient tous morts, alors. Maintenant, il me fallait une arme. Un gros gun à faire rougir d’envie Charlton Heston. J’ai déniché une armurerie dans les Pages Jaunes d’un Radio Shack, où j’ai réquisitionné une cargaison de piles, un gros ghetto blaster et des disques. Le son à fond.

Chez l’armurier, je me suis équipé d’un Uzi et d’un Beretta M12, histoire de comparer ces deux merveilles. J’ai aussi agrippé un 44 Magnum, le revolver douze coups dont je rêvais déjà avant de naître. J’ai jeté une arbalète, des boîtes de munitions et un paquet de grenades explosives dans un sac qui a rejoint la caisse de 24 sur le siège du Hummer.

Après, je me suis baladé au hasard, tirant sur les chats errants, les landaus abandonnés, les métrosexuels décomposés. Primaire, stupide, donc jouissif. En?n, je me sentais un vrai gars, la testostérone distillée à grosse dose.

Sans limites, sans morale, sans maman, sans mauvaise conscience collective, sans mensonge publicitaire. J’étais moi pour la première fois. Pas celui qu’on me recommandait fortement d’être. Ça m’a épuisé cette promenade.

J’ai improvisé un barbecue en face du Commensal de l’avenue Mont-Royal. Je me suis envoyé deux énormes côtes de bœuf, ?ambées au Cognac trente-cinq ans d’âge. De la nourriture d’homme. Les prochaines viandes, j’allais les abattre moi-même à la campagne. Le premier veau de grain venu viendrait à moi en meuglant de joie pour que je le zigouille à bout portant.

Je laissais tourner le moteur du Hummer même à l’arrêt. Je pétais, je rotais. Joie virile. La sono crachait un mélange de Dalida et de Deep Purple. Méchant bon stock! J’aurais écouté ça du vivant des autres, je me serais fait traité de fifi ou de has been. Et alors? J’ai le droit d’aimer les extrêmes. Finies la frustration et les étiquettes trop collantes. J’étais
devenu le nouveau prototype du macho qui assume ses goûts vulgaires.

J’ai sabré une bouteille de Dom Pérignon 1993 et lâché une rafale sur la vitrine du resto bio. Eh, leur végétarisme ne les a pas empêchés de crever comme tout le monde. Moi, c’est l’alcool qui m’avait sauvé la vie.

Comment j’avais atterri dans cette chambre à Westmount? Aucune idée. Qui était la ?lle morte sur le lit au-dessus de moi? Jamais vue avant. Ivre sous le lit de cette inconnue, sans manger ni boire pendant trente heures, j’étais passé au travers du nuage toxique, du virus assassin ou du tsunami cardiaque qui avait ôté la vie à tous ces donneurs de leçon. De quoi ils étaient tous décédés, je ne le saurais jamais, mais je m’en contrefichais. Moi d’abord.

À ce stade, il y avait maintenant l’intense plaisir de conduire bourré en percutant tout ce qui se présentait.
— Ça manque de femmes, ai-je gueulé par la fenêtre baissée.

Ouais, c’était bien beau de laisser en?n libre cours à ces pulsions masculines, mais l’absence de chair fraîche gâchait un peu mon plaisir. Il me restait les substituts habituels : sex-shops en libre service.

Je suis rentré chez Adult pour effectuer une razzia de vidéos hard, un assortiment de godemichés sophistiqués et une poupée gonflable Made in Bulgaria 100 % latex avec anus vibrant. Quand je pense que j’avais passé trente-deux ans à côté de ça. Il avait fallu ce cataclysme pour m’ouvrir les yeux et me permettre de rattraper le temps perdu. Je suis ressorti en sifflotant.

Et je l’ai vue traverser la rue Sainte-Catherine. Une longue chevelure blonde, une poitrine à la hauteur de mes espoirs adolescents, des cuisses interminables. Une créature de rêve rien que pour moi! Mon cœur a battu comme un fou. Mes jambes se sont transformées en coton. Je lui ai couru après en criant d’allégresse.

Ce cadeau du ciel s’est immobilisé et m’a attendu. Son regard ne me disait rien qui vaille. J’avais encore mes sous-vêtements féminins, mon Uzi dans une main, mon DVD de Queue de béton dans l’autre, du rouge à lèvres jusqu’aux oreilles, plus un hoquet de pochtron. Je m’en foutais. Mon sperme immortel allait repeupler l’univers. Et si cette pouf me la jouait snob, j’étais bien décidé à la descendre et à abuser de son cadavre.

Mon ange a souri et m’a demandé comment je m’appelais. Le timbre de sa voix m’a fait débander aussi sec. J’ai compris que je n’étais plus le seul gars sur cette planète. ]]>
http://www.urbania.ca/canaux/fictions/1324/le-dernier-garsMon, 21 Jun 2010 16:44:16 EDTseullibertégénocidedernier garsreportagehttp://www.urbania.ca/canaux/fictions/1324/le-dernier-gars
Descente aux enfers facebookiennes

22 :00 — Premier tour de piste

Jack n’a ni le style ni la personnalité pour côtoyer la faune nocturne de ce club…
Mais comme il n’a peur de rien et est en manque de peau big time, il réussit facilement à obtenir le feu vert des deux bouncers qui ont l’air davantage de sosies de Frankenstein que de personnel de sécurité responsable et mature. Mais avant de faire son entrée dans un des endroits les plus weird de sa courte carrière de clubber underground, on lui demande de gober deux petites pilules noires. « C'est le prix d'entrée », lance un des deux monstres. Gloup! Mission accomplie, sans liquide. Début du cauchemar…
Décor impressionnant. Une guillotine se dresse au milieu de la piste de danse (sang en sus – probablement de la saloperie de grenadine encore, de quoi rendre les filles folles de sucrose). L’endroit est déguisé en noir à l’exception des longues traces rougeâtres sur les murs qui rappellent les éclaboussures des massacres à l'aide du célèbre instrument de supplice. Holy shit! À côté de ça, le trepalium est une partie de jambes en l'air…

23 :00 —Kristina, l’ange des ténèbres


Après une heure à la cabane à sucre convertie en boudoir de Charles Manson, l'alcool commence à jouer les DJ sur ses neurones. Non, la boisson n'est pas coupée par de l'eau à La Guillotine. De quoi lui fournir le momentum idéal pour socialiser au hasard. Le hic est que la faune féminine dans cet endroit est aussi virile qu'un troupeau de bisons.
Vivent l'alcool et le chimique pour faire passer tout ça!
La seule pépite du coin s'extirpe alors d'un brouillard noir et blanc, blanche de peau et noire des cheveux. Kristina vient s'asseoir près de lui au bar. Chatting en cours: Quoi dans la vie? Lol. Points en commun. Fille facile même si allure de vidange. Odeur fruitée mordante ne fitant pas avec style. Atomes crochus. Trop beau pour être vrai cet archange déchu engagé comme joueur autonome par le Big "D" et son costume de cuir rouge.
Soudain, la main de Kristina le force à se lever pour aller consommer. Il aperçoit pour la première fois les quinze back benchers qui les toisaient depuis le début de leur dialogue. Cagoules, air bête, bière au poing, bidule électronique non-identifié (BÉNI) dans l'autre. Tous habillés pareil. Biz.  

Minuit tapant —Descente amorcée…

L'envie est trop forte. Le venin a fait son chemin à vitesse grand V dans ses veines pétries d'alcool. Il imagine la centrale hydroélectrique qui mouille en elle. Il ressent le barrage d'envie qui l'empêche de retourner avec elle chez lui, au plumard. Trop loin, pas le temps, absurde. Les toilettes, pardi ! Un peu de « raffinement » ne lui fera pas de tort… Les cagoules les voient entrer, ne bronchent pas et continuent de jaser, à biduler.
Saleté. Partout. Dégoût. Alcool chasse tout. Défonce la porte de la cabine, arrache camisole noire, baisse jupe noire, dans le presque noir. Tâte. Son pantalon se fait éventrer par devant, alors que la césarienne s'agrippe à sa chienne pour aboyer d'étouffement. Kristina est foutrement belle à travers les effluves de vomissures. Pénétration. Par derrière. Mieux. Fort. Hurlements. Pas subtil. Ça entre, ça sort.
De la toilette comme de Kristina. La centrale s'affole et produit trop de mégawatts.
Jack va exploser… Pas besoin de lui demander, elle se penche et attend… avant de recevoir. Avale la moitié sauvée. Lèche.
Jack sent sa tronche le choker. Il s'accroche à Kristina, qui se lève simultanément.
Il tourbillonne, perd pied et se frappe le front contre la cuvette. B-L-A-C-K-O-U-T total. 

02 :00 — L’éveil


Noir. Vague souvenir du regard de Kristina qui jouit comme un veau pris dans une clôture de barbelé. Le brouillard se dissipe tranquillement. Jack ouvre les yeux. Pris de panique, il veut se relever et sortir mais son corps imbibé d'alcool pas coupé ne suit pas. Son cul est collé au plancher souillé par d’immondes liquides corporels, autant les siens que ceux de sa fuck-friend de l’au-delà qui semble s’être évaporée, probablement pour aller sucer un autre mortel… Haut-le-cœur. Ses doigts empestent la charogne : passage obligé d’une exploration pré-coïtale imprévue.
 

02 :15 — Cauchemar facebookien


Ça vibre dans son pantalon. Non, ce n’est pas son membre platine qui en redemande (ce dernier, dont l’extrémité est encore recouverte du rouge à lèvres ébène poisseux de la morte-vivante, est allé se creuser un trou), c’est plutôt son BlackBerry qui ronronne…
Ce doit être encore Nikki qui vient de poster une autre joke plate sur le babillard de son Facebook! Il sort donc l’appareil de sa poche, mais à sa grande stupeur, son Black a été remplacé par un BÉNI. Jack le tient entre ses mains comme un disciple reçoit l’eucharistie lors d’une messe noire… Fascination (pas Twilight). Après l’usuel login, Jack est frappé par une entrée en matière plutôt hardcore :

-    Vous avez une demande d'ajout d'amis de Kristina
-    Vous avez une demande d’ajout d’amis de Nosferatu
-    Vous avez une demande d'ajout d'amis de La Bête


Court-circuit mental. Les capsules lui jouent-elles un tour? Jack revoit en accéléré les visages noirs… Et la liste est toute aussi hallucinante qu’interminable…Fuck!
Profil hacké. Mais où sont passés Nikki, Fred, Justin ainsi que les nombreuses dizaines d’«amis» qui forment son soi-disant cercle virtuel de connaissances? Mais il préférerait de loin lire les idioties quotidiennes de cette bande d’insipides que d’être prisonnier de ce plateau de tournage à la Rob Zombie…
Sueurs. Panique. Fiévreux, Jack capote raide. Éteindre l’appareil? Voilà la seule idée qui fait du sens dans sa tête délirante depuis son arrivée. Éteindre et allumer, et tout reviendra à la normale? Nan. Un autre élément s’ajoute à sa brûlante descente aux enfers : une invitation… Fausse joie. Pauvre Jackie!
Dès que ses yeux débutent la lecture, il comprend que sa vie vient de basculer vers les bas-fonds du point de non-retour… Le nirvana de la déchéance déjà bien entamée dans son cas… La Guillotine vous invite à assister à un sacrifice humain cette nuit @ 02 :30…Holy fuck, c’est dans cinq minutes!
Et cette photo accompagnant l'invitation… «Merde, je peux pas sortir de la toilette comme ça !»

2 :30 — Guillotine en direct!


Jack se relève et sort du pissoir. Là, c’est Bind, Torture, Kill de Suicide Commando qui est crachée par les haut-parleurs. Bon timing! Mais par-dessus l'agressant beat, Jack semble percevoir un cri de femme. À l’agonie. Jack, affolé, s’approche de la porte qui mène dans l’antre de la bête… Les monstres sont possédés, dansent comme des damnés. Le rythme est lourd et le sacrifice, imminent. Les jumeaux Frankenstein transportent de force une créature vers la machine tranchante… dégoulinante de fausse grenadine finalement.
Elle hurle et se démène. Efforts vains.
 

Kristina! La musique arrête abruptement et une voix cauchemardesque s’empare des ondes : «Cher amis, merci d’être venus en si grand nombre à cet événement unique.
Ce soir, notre amie Kristina a péché. Elle a voulu s’accoupler avec un OUTSIDER et elle devra ainsi payer le prix de cette bévue à notre code d’éthique. Approchez, approchez, le spectacle va bientôt commencer…»


La pécheresse est installée et les cagoules aux yeux vitreux s’approchent de la machine à supplices… Ils ont les meilleures places en ville. Ringside, motherfuckers! Kristina crie comme une démone, son visage rouge écarlate. SHLACK! La lame entame sa descente à une vitesse ahurissante, sur Carmina Burana de Carl Orff. Dans quelques centimètres, sa tête volera dans les airs sous les applaudissements macabres d’une foule sectaire et cannibale affamée de sang et de sensations fortes…

02 :45 — Last call!

BANG! Fin du bad trip…Jack sursaute en entendant le bruit. Pas de la tête qui tombe… Ça cogne à la porte des toilettes…- C’est le temps de crisser ton camp, on ferme dans quinze! Last call! Pis les shooters Flying Heads sont encore deux pour un!, de dire une voix de brute. Le DJ joue Without Emotions de Combichrist pour finir la virée en beauté! La tronche en compote, Jack se relève et remonte son pantalon encore baissé, souvenir de sa fellation made in hell. Cuvette pleine de sang. Plancher couvert de sperme séché. Il est temps de partir…

Il ramasse son BlackBerry par terre. Vous avez cinq nouveaux messages indique la petite machine. Hésitation. Flashbacks sanglants. Au diable Facebook et Twitter…
Envie de pisser. Au moment de tirer la chasse d’eau, il en profite pour faire d’une pierre deux coups : flusher les réseaux sociaux @ jamais… Avant de s’enfuir, il observe son appareil intelligent tourbillonner au fond de l’eau... Coriace le bidule. Ça lui aura pris trois flushs…]]>
http://www.urbania.ca/canaux/fictions/1214/descente-aux-enfers-facebookiennesTue, 04 May 2010 17:29:57 EDTfacebookgothiquereportagehttp://www.urbania.ca/canaux/fictions/1214/descente-aux-enfers-facebookiennes