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L’autre soir, mon chum et moi rentrions tout bonnement de prendre l’apéro avec des amis ; il était environ 20h00, nous nous dirigions vers la maison afin d’aller préparer le souper. Nous salivions déjà en pensant au risotto que nous avions prévu nous concocter. Cependant, sur le chemin du retour, nous avons assisté à un événement qui nous a coupé l’appétit pas mal sec.
Nous marchions en direction d’une station de métro dans un quartier généralement tranquille de la ville quand nous avons soudainement entendu des cris. Deux filles se balançaient des sottises par la tête. Sur le coup, nous ne nous en sommes pas trop fait, étant donné qu’il est plutôt fréquent de croiser des jeunes énervés qui gueulent, comme ça, rien que pour le fun. Sauf que cette fois-là, vraisemblablement, le fun n’était pas invité à leur party de lançage de bitcheries.
Rendus au coin de rue suivant, nous avons vu une des deux gueuleuses traverser la rue en courant et se ruer sur l’autre demoiselle. Parvenue à sa hauteur, elle lui a sacré un coup de poing au visage. Ça a fait un son étrange – rien à voir avec les bruits de coups de poing qu’inflige Uma Thurman à ses ennemis dans Kill Bill, mettons. Pawk. À la suite de l’impact, les deux femmes ont perdu l’équilibre et se sont retrouvées par terre. L’« attaquante », appelons-la ainsi, s’est rapidement relevée et s’est mise à donner des coups de pied à celle à qui elle avait déjà cassé le nez. Elle s’acharnait violemment et déchargeait sur cette fille sans défense toute la colère qu’elle avait dû accumuler au cours des 23 dernières années (elle devait avoir ça à peu près, 23 ans). C’est à ce moment que mon copain et moi sommes sortis de notre torpeur et avons lancé un grand cri. « Heyyyyyyyyyyyyyyyyyy!!!!!! Ça suffit!!!!! », avons-nous chanté en chœur. Il y avait vraiment beaucoup de points d’exclamation dans notre voix. De la surprise. De l’étonnement. D’assister à une scène pareille. À tant de haine, de hargne gratuite. Nous n’avons même pas réfléchi, nous ne nous sommes même pas demandé si c’était dangereux d’intervenir, nous nous sommes tout simplement dirigés vers les deux filles en courant, afin de les séparer.
L’attaquante a finalement cessé par elle-même de s’en prendre à l’autre et s’est mise à s’époumoner « Y’est où ? Y’est où ?! Y’EST OÙ ?!?!?!! ». Elle cherchait son sac, qu’elle avait laissé tomber en plein milieu de la rue pour mieux pouvoir cogner l’autre. Elle avait l’air complètement défoncée. Elle était accompagnée de deux gars, dont son frère. Il ne trouvait rien d’autre à dire que « Touchez pas à ma sœur, laissez-la tranquille ». On était une dizaine de témoins. Moi, dans un état de transe bizarre, j’essayais de raisonner l’attaquante, je lui tenais un discours incohérent du genre « Toi, tu restes ici, tu t’en vas pas nulle part. Tu t’assois pis tu te calmes. On a appelé la police, elle s’en vient, pis tu vas devoir leur rendre des comptes. Parce que c’est pas vrai qu’on peut frapper quelqu’un en pleine rue comme ça sans subir de conséquences. » Je devais sonner comme une maîtresse d’école qui fait la morale à deux ti-culs de quatrième année qui se chamaillent pour avoir le ballon. Comme une maîtresse sur la coke, oui. À vrai dire, j’étais juste complètement sur l’adrénaline.
L’attaquante, son ami et son frère ont fini par déguerpir. Évidemment. Voir si mes menaces de « tu vas pas t’en tirer de même ma p’tite maudite » allaient réellement lui faire de l’effet. Je pense qu’elle n’a même pas entendu ce que je lui racontais. Elle est donc partie à courir avec sa crowd. Un des témoins les a suivis. Il s’est fait lancé une bouteille de vin par la tête. Il a perdu leur trace lorsqu’ils sont rentrés dans le métro.
Les policiers sont arrivés, nous leur avons expliqué la situation, leur avons dit que nous ignorions complètement pourquoi la jeune femme s’en était prise à cette dame sans âge, sans visage, sans rien. Ils ont réussi à rattraper cette dernière, qui n’a pas voulu porter plainte. Elle préférait rentrer à pied, avec ses sacs réutilisables aux couleurs de chez Métro, sans devoir quoi que ce soit à personne.
La nuit suivante, j’ai fait des cauchemars terribles. Un peu à cause des saucisses à hot-dogs légèrement louches, beaucoup parce que la violence, elle n’est pas seulement dans notre tivi, parce que lorsqu’elle survient live, devant nos yeux, elle laisse des traces. Parce qu’il est troublant de se rendre compte que oui, c’est dans ce monde-là que l’on vit.
Pendant que lui courait après la malfaitrice (officiellement, le mot malfaiteur n’a pas de féminin, c’est drôle, comme s’il n’y avait que les hommes qui commettaient des délits), moi, j’essayais de consoler la victime et, surtout, de la convaincre de demeurer avec nous jusqu’à l’arrivée des policiers. Elle n’a rien voulu savoir. « C’est correct madame, c’est correct. J’ai un ami qui habite près d’ici, je vais aller chez lui. C’est correct, c’est correct », m’a-t-elle dit, avec son accent du Maghreb et son voile sur la tête. Je ne saurais pas dire quel âge elle avait ; son visage n’était qu’une flaque de sang. Elle a repris ses sacs d’épicerie et a poursuivi son chemin, comme si de rien n’était.
On s’est tous déjà demandé ce qu’on ferait, dans l’éventualité où on assisterait à une agression ou à un crime quelconque, si on interviendrait ou si on demeurerait silencieux. Mais quand ça arrive pour vrai, on ne s’en pose pas de questions : on fait ce qu’on peut. Malheureusement, ce qu’on peut est souvent bien insuffisant. Surtout quand la victime elle-même refuse de porter plainte. En tant que témoins, mon chum, moi, et tous ces autres gens qui ont vu ce qui s’est passé, nous n’avions pas le pouvoir de porter plainte contre cette droguée excentrique rongée par l’agressivité et le mal de vivre. Pourtant, bien que nous n’ayons eu aucune séquelle physique à la suite de ces événements, nous sommes certainement restés avec quelques plaies intérieures.
Il était rendu 21h00 et des poussières quand le policier nous a libérés. L’adrénaline s’est mise à redescendre tranquillement. Plutôt que de prendre le bus, nous avons marché, histoire de transpirer un peu notre stress post-traumatique. Il était trop tard pour le risotto, mais il fallait qu’on mange quelque chose, la bière et les émotions nous avaient creusé l’estomac, nous ne pouvions pas aller nous coucher dans cet état. Nous avons donc abouti dans un fastfood miteux, à manger des roteux cuits vapeur et des frites molles. De quoi se sentir aussi sales en dedans qu’en dehors.